Le pro­jet du nou­veau film de Gus Van Sant peut se résumer à son titre, Don’t Wor­ry, He Won’t Get Far on Foot, soit un fait négatif (ici, le hand­i­cap) trans­for­mé en un élan posi­tif (en l’occurrence un gag de John Calla­han, le car­toon­iste tétraplégique dont le cinéaste dresse le por­trait). C’est à la let­tre l’itinéraire de Calla­han, alcoolique déprimé qui retrou­ve pro­gres­sive­ment goût à la vie en délais­sant la part néga­tive de son exis­tence et trou­ve ain­si la force de dépass­er ses griefs (envers ses par­ents adop­tifs, l’homme respon­s­able de son acci­dent, sa mère qui l’a aban­don­né) et surtout de se par­don­ner lui-même. Pro­gramme lim­ité s’il en est, mais auquel Van Sant parvient dans un pre­mier temps à don­ner de l’in­térêt par un mon­tage alterné qui donne à voir la con­tin­gence d’ex­péri­ences menant à un dessin en par­ti­c­uli­er, le dernier mon­tré à l’écran, dont les dif­férents com­posants s’animent en un mou­ve­ment évo­lu­tif (du pre­mier pois­son à l’homme mod­erne qui reçoit une récom­pense). L’entrelacement en flash­backs, qui joue pleine­ment sur la mal­ice des rac­cords (exem­ple : une phrase com­mencée lors d’un dis­cours à une céré­monie s’achève dans une réu­nion des Alcooliques Anonymes), per­met ain­si au film de dévi­er tem­po­raire­ment du chemin bal­isé avant qu’il ne se voit rat­trapé, d’abord par la joliesse de son enrobage arty (scènes musi­cales de bon­heur et flous “artis­tiques”), puis par la lour­deur de sa con­struc­tion dra­ma­tique, et ren­tre défini­tive­ment dans le rang.

Ain­si dans une séquence charnière, Calla­han, qui se retrou­ve seul chez lui dans sa mai­son ver­rouil­lée à clef, voit son unique bouteille de vin lui échap­per des mains et rouler sous son canapé. Cloué dans son fau­teuil roulant, il tourne autour, cherche à ouvrir sa porte d’entrée à deux repris­es, regarde avec envie une bouteille de vod­ka lais­sée hors de sa portée dans un plac­ard, avant de revenir piteuse­ment dans le salon où l’alcool reste inat­teignable. Survient alors une épiphanie fan­tas­tique : sur son dos s’imprime la trace d’une main et Calla­han, sur­pris, se retourne et voit la pro­jec­tion men­tale de cette mère biologique qu’il n’a jamais con­nue. Non seule­ment la tra­jec­toire scénique est lourde (à force de tourn­er autour de l’ob­jet de sa patholo­gie, Calla­han en trou­ve la source psy­ch­an­a­ly­tique exacte), mais le scé­nario en rajoute une couche : quand Tim, celui qui s’occupe de l’aider, entre enfin dans la mai­son, le car­toon­iste, ému, lui fait part de son expéri­ence et con­fie “Je crois que je ne boirai plus jamais”. Déjà, lors de sa pre­mière réu­nion des AA, Calla­han “cachait”, dans une phrase débitée à la mitrail­lette, la clef de son mal-être : “bonjourjem’appelleJohnCallahan,mamèrem’abandonnéetjesuisalcoolique”. On pour­rait dès lors se deman­der pourquoi Gus Van Sant s’est intéressé à une fig­ure dont l’it­inéraire dra­maturgique est si grossier, si quelques scènes, elles non plus pas très sub­tiles (à l’image de ce zoom appuyé sur un cou­ple gay qui partage dis­crète­ment des gestes de ten­dresse, dans la pro­fondeur d’un parc où Calla­han boit hon­teuse­ment sa bouteille devant deux clochards), pointaient le cœur vague­ment “secret” du film : ces mar­gin­aux qui entourent Calla­han et pour lequel le cinéaste ne cache pas sa ten­dresse. Reste que ce regard amoureux n’empêche pas le film de rester à la sur­face des choses, inca­pable de creuser une réelle pro­fondeur.