Les Rencontres cinématographiques de Bejaïa, qu’est-ce que c’est ?

Aux orig­ines

L’as­so­ci­a­tion Project’heurts est née en 2002, à l’ini­tia­tive d’un petit groupe de Bou­giottes (habi­tants de Bejaïa) qui, au sor­tir de la décen­nie noire, a sen­ti le besoin de « respir­er, de don­ner une autre tra­jec­toire à leur vie », selon Abde­nour Hochiche, prési­dent et fon­da­teur de l’as­so­ci­a­tion dont nous repor­tons ici les pro­pos. En ter­rain cul­turelle­ment décimé, il a fal­lu inven­ter, repar­tir à la con­quête du pub­lic. Pour le fidélis­er, out­re les Ren­con­tres en juin, a été créé un ciné-club qui a lieu tout au long de l’an­née, ain­si qu’une « nuit du court métrage » pen­dant le mois du Ramadan. Si au bout de cinq ans le Fes­ti­val béné­fi­ci­ait d’as­sis­es rel­a­tive­ment solides, le défi est sans cesse à relever, dans un pays où le ciné­ma n’ex­iste presque plus. Alors qu’a­vant la guerre civile, la pro­duc­tion était floris­sante, la fréquen­ta­tion élevée et la cri­tique de ciné­ma vivace (avec, par exem­ple, le télé ciné-club heb­do­madaire d’Ahmed Bed­jaoui, dif­fusé sur la chaîne nationale de 1969 à 1989), aujour­d’hui, le ciné­ma a déserté le quo­ti­di­en en Algérie. Comme au temps du cou­vre-feu, partout dans le pays vers 19h tout le monde ren­tre chez soi. L’habi­tude d’habiter l’e­space col­lec­tif autour d’événe­ments cul­turels a bien été per­due. Il n’y a plus de cri­tiques, plus d’é­coles de ciné­ma, et presque plus de salles. Les Ren­con­tres, dont les pro­jec­tions sont gra­tu­ites, ne sont pas com­péti­tives. Il y a suff­isam­ment à faire pour ramen­er le ciné­ma dans le pays, il n’est pas l’heure de con­fron­ter les films les uns aux autres pour les récom­penser.

Une équipe

Project’heurts est entière­ment con­sti­tuée de bénév­oles. Des jeunes (la plu­part étu­di­ants) qui inter­vi­en­nent pen­dant les Ren­con­tres, dont la générosité et l’én­ergie impres­sion­nent (dans aucun autre fes­ti­val nous n’avons vu pareil accueil réservé aux invités), au directeur artis­tique Samir Ard­joum, au prési­dent qui tra­vaille toute l’an­née. Pas de hiérar­chie ici : « je suis celui qui a tou­jours été là, celui qui a plus d’ex­péri­ence que les autres, pas plus que ça », dit Abde­nour Hochiche. Et cela fonc­tionne vis­i­ble­ment très bien, dans la con­vivi­al­ité et la sim­plic­ité. Plutôt que se rémunér­er, l’as­so­ci­a­tion con­sacre l’essen­tiel de son bud­get à la venue des invités. Elle a par exem­ple fait venir cette année, depuis le Cam­bodge, Davy Chou, qui présen­tait Le Som­meil d’or. Presque tous les réal­isa­teurs sont présents pour ani­mer des débats après les pro­jec­tions et des cafés cinés le lende­main matin. L’échange avec le pub­lic est bien le point cen­tral de ces Ren­con­tres. Espace de lib­erté, res­pi­ra­tion, elles se démar­quent des autres fes­ti­vals nationaux (celui d’Oran par exem­ple), insti­tu­tion­nal­isés, très encadrés, peu con­vivi­aux, dans lesquels le pub­lic ne trou­ve pas sa place, ne se recon­naît pas.

Pro­gram­ma­tion

La pro­gram­ma­tion est le fruit d’une con­cer­ta­tion entre trois per­son­nes aux com­pé­tences com­plé­men­taires : Abde­nour Hochiche qui, vivant à Bejaïa, sait gér­er le rap­port entre les films et le pub­lic, Samir Ard­joum (arrivé il y a trois ans), cri­tique de ciné­ma qui béné­fi­cie d’un réseau lui per­me­t­tant de prospecter, et Lylia Choulak, jeune étu­di­ante au regard ciné­matographique rel­a­tive­ment neuf, proche de celui du pub­lic de la ville. Lors des pre­mières années, il s’agis­sait d’ac­com­pa­g­n­er les ten­ta­tives de renais­sance post-guerre civile et donc de dif­fuser tous les courts métrages algériens, quelle qu’en soit leur qual­ité. Et puis l’ex­i­gence formelle s’est accrue. D’elle dépendait l’i­den­tité des Ren­con­tres. Les pro­gram­ma­teurs sont atten­tifs à suiv­re cer­tains auteurs, algériens (Amal Kateb, Lamine Ammar Khod­ja, Tarik Teguia, Amin Sidi Boume­di­ene…) ou pas (Claire Angeli­ni, Meh­di Benal­lal…), notam­ment ceux dont le tra­vail est peu vis­i­ble ailleurs. Le nom­bre de films qu’au­teurs et pro­duc­teurs pro­posent spon­tané­ment est chaque année plus élevé (env­i­ron 160 cette année). Le fes­ti­val se fait con­naître par la radio, cer­tains jour­naux et Face­book. Mais ces appels à films, peu organ­isés, pour­raient avoir davan­tage d’im­pact, et le nom­bre de films envoyés s’ac­croî­trait.

Les Ren­con­tres n’ont ni l’en­vie ni les moyens de rechercher l’ex­clu­siv­ité. Si elle est, de fait, fréquente pour les films algériens, c’est parce que les pro­gram­ma­teurs sont indépen­dants et mon­trent les films qu’ils aiment, que ces derniers ne sont pas choi­sis par les fes­ti­vals mieux nan­tis d’un pays qui ne compte presque pas de salles. La Chine est encore loin, de Malek Bens­maïl, a été pro­jeté à Béjaïa en 2012 (déjà en retard donc par rap­port à l’an­née de sa pro­duc­tion, 2010) et ça n’est qu’une année après qu’il a été pro­jeté ailleurs dans le pays. On ne mour­ra pas, court métrage d’A­mal Kateb très remar­qué dans les fes­ti­vals inter­na­tionaux, l’un des seuls films abor­dant le thème de la guerre civile, n’a jamais été dif­fusé en Algérie excep­té aux Ren­con­tres. Et pour­tant, comme en témoigne son suc­cès lors de sa dif­fu­sion sur France 2 (les chaînes français­es sont très regardées en Algérie), la demande était là. Les films de Tarik Teguia ne cir­cu­lent pas non plus, et Good­bye Moroc­co, de l’Al­gérien Nadir Moknèche, présen­té cette année, n’a été vu nulle part encore dans le pays natal de son auteur.

Finance­ment

La com­mune de Bejaïa est la source de finance­ment la plus impor­tante et la plus pérenne. Les autres fonds provi­en­nent notam­ment de CFI (Canal France Inter­na­tion­al), de l’Am­bas­sade de France, de l’ON­DA (Office Nationale des Droits d’Au­teur, qui dépend du Min­istère de la cul­ture algérien), de l’en­tre­prise locale Cevi­tal. Des locaux sont prêtés, la Ciné­math­èque, le Théâtre où ont lieu les cafés ciné, la Mai­son de la cul­ture où siège l’as­so­ci­a­tion à l’an­née. Toutes ces struc­tures appar­ti­en­nent au min­istère de la Cul­ture mais ce dernier, en tant que tel, n’in­ter­vient pas sys­té­ma­tique­ment. En 2011, il a don­né 50 % du bud­get glob­al (qui est de 75 000 euros), en 2012, 3% seule­ment. On ne peut pas prévoir, on ne peut pas com­pren­dre ces fluc­tu­a­tions. Les déci­sions, dans un sens comme dans l’autre, ne sont jamais jus­ti­fiées. Ce flou car­ac­térise l’ambiguïté générale du min­istère par rap­port à toute activ­ité cul­turelle indépen­dante.

Obtenir plus d’argent per­me­t­trait aux Ren­con­tres de faire venir un nom­bre accru de cinéastes de pays éloignés, d’avoir accès à cer­tains films au prix de loca­tion trop élevés, d’en pro­jeter davan­tage (une seule salle pour l’instant – mais le pub­lic de Bejaïa a‑t-il envie d’assimiler plus que les 25 films en moyenne pro­gram­més ? Cer­tains ont déjà par­lé d’ « over­dose ») mais, pour Abde­nour Hochiche, cela ne saurait déna­tur­er l’esprit du Fes­ti­val, qui con­vient à tout le monde.

Bilan

C’est un bilan posi­tif et mod­este que dresse le prési­dent de Project’heurts. Les Ren­con­tres sont désor­mais bien instal­lées, elles comptent un cer­tain pub­lic de fidèles, la fréquen­ta­tion a été plutôt bonne. Mais il reste à con­stru­ire, le chantier cul­turel en Algérie est loin d’être achevé. Pour que le Fes­ti­val con­tin­ue vrai­ment à prospér­er, il faudrait que l’en­vi­ron­nement change autour de lui. Par exem­ple, à Bejaïa, l’absence, lorsque la nuit tombe, de restau­rants, de bars, de trans­ports en com­mun, est un frein à la fréquen­ta­tion. Partout dans le pays, on manque d’espaces col­lec­tifs de loisir et de cul­ture, pour échang­er. « On a escamoté la notion de plaisir en Algérie », dit Abde­nour. Dynamiser la vie de la Cité dynamis­erait celle du ciné­ma, et inverse­ment. Car tout le monde aurait à y gag­n­er à ce qu’ouvrent restau­rants, cafés, jusqu’au tax­i­man qui pour­rait tra­vailler tard le soir. Le ciné­ma attir­erait aus­si d’autant plus qu’autour de lui vivraient les autres arts, souf­frant pour l’instant des mêmes carences que lui. Il faudrait un mou­ve­ment d’ensemble, une seule asso­ci­a­tion, pour dynamique qu’elle soit, ne peut faire des mir­a­cles.

À la ques­tion « faut-il atten­dre un mou­ve­ment de l’É­tat ou faut-il agir mal­gré tout ? », Project’heurts a claire­ment répon­du. Les pro­duc­teurs sont con­fron­tés au même prob­lème, dont ils ont dis­cuté lors de la table ronde qui les a réu­nis toute une après-midi durant.

« Survivre en attendant de vivre » / Table ronde producteurs

Au vu de l’im­por­tance que les Ren­con­tres accor­dent à l’e­space de dia­logue, c’est tout naturelle­ment que cette année a été pro­posée une table ronde pour que les pro­duc­teurs dis­cu­tent, entre eux et avec le pub­lic, de l’é­tat de la pro­duc­tion actuelle en Algérie, de leurs dif­fi­cultés et leurs attentes. Sept y ont par­ticipé, sou­vent jeunes et dont les struc­tures sont nées il y a quelques années. Jaber Debzy (Taj Intaj, fondée avec la comé­di­enne et met­teur en scène de théâtre Adi­la Bendimer­ad, qui développe notam­ment le prochain long métrage de Damien Ounouri, réal­isa­teur de Fidaï), Yacine Bouaz­iz (Tha­la Films, notam­ment pro­duc­trice de la série « Alger, demain » et des films d’Amin Sidi Boume­di­ene – L’Île), Tew­fik Reys et Claire Mazeau (Une Cham­bre à Soi – le web doc Un été à Alger, présen­té aux Ren­con­tres), Mounès Kham­mar (Safi­na Prod), Hache­mi Zer­tal (Cir­ta Films – co-pro­duc­teur de La Chine est encore loin), Meriem Hamidet (HkE Pro­duc­tion), Chaw­ki Amari (NNaya Pro­duc­tions), Abde­nour Zahzah (cinéaste prési­dent de l’As­so­ci­a­tion des Réal­isa­teurs et Pro­duc­teurs Algériens, ARPA). L’AARC (Agence Algéri­enne pour le Ray­on­nement Cul­turel), à laque­lle la pro­fes­sion indépen­dante reproche bien des choses, était bien invitée mais n’a pas répon­du. Les organ­isa­teurs le regret­tent d’au­tant plus qu’il ne s’agis­sait pas de faire s’af­fron­ter pro­fes­sion­nels indépen­dants et struc­ture éta­tique mais d’ou­vrir un réel espace de dia­logue, qui aurait peut-être per­mis à l’AARC d’ex­pli­quer cer­tains de ses fonc­tion­nements qui, trop opaques, ne sont pas com­pris et demeurent décriés.

L’ab­sence de salles de ciné­ma, un prob­lème cen­tral

Avant la guerre civile, l’Al­gérie était riche d’en­v­i­ron 400 salles. Elles ont ensuite été don­nées aux APC (les mairies), qui en ont fait un autre usage. Une ving­taine demeurent, vétustes et qui pro­jet­tent essen­tielle­ment des block­busters améri­cains, en DVD piratés bien sou­vent. Quand elles ne ser­vent pas d’hô­tel de passe. L’É­tat pré­tend qu’il a du mal à récupér­er les autres. Pour Claire Mazeau, il s’ag­it là d’un leurre, il n’y aurait pas de réelle volon­té de re-dynamiser la dif­fu­sion. En out­re, mieux vaudrait créer de nou­veaux com­plex­es plutôt que de réha­biliter les anci­ennes salles dont les gens ont une mau­vaise image.

Pourquoi faire des films s’ils ne peu­vent être vus ? La pro­fes­sion doit-elle atten­dre que l’É­tat rou­vre des salles pour com­mencer à tra­vailler ? Au con­traire, la plu­part des pro­duc­teurs con­sid­èrent qu’ils doivent faire des films dès main­tenant, pour avoir à en pro­pos­er au moment où une dif­fu­sion sera pos­si­ble. « Nous ne sommes pas là pour nous lamenter, rejeter la faute sur les autres et atten­dre que les chose changent toutes seules » ont-ils presque tous dit. Yacine Bouaz­iz, par exem­ple, le dit et le répète, il faut se débrouiller pour tourn­er, parce que c’est une pas­sion, parce que l’on croit en le ciné­ma, aux tal­ents. « Il faut sur­vivre en atten­dant de vivre ». L’ex­em­ple de sa société, Tha­la Films, est con­va­in­cant. Il y a deux ans, avec Fayçal Ham­moun, il a lancé un appel à pro­jets nom­mé « Alger demain ». Cinq courts métrages ont été tournés, avec un bud­get très réduit et la par­tic­i­pa­tion de qui était ten­té par l’aven­ture. L’un de ces films, Demain, Alger, d’Amin Sidi Boume­di­ene, a fait le tour des fes­ti­vals du monde entier. En atten­dant la cir­cu­la­tion des films en Algérie, l’in­ter­na­tion­al offre un espace d’ex­po­si­tion. Pour Mounès Kham­mar, faire des films est le seul moyen pour que des investis­seurs privés s’in­téressent aux struc­tures de dif­fu­sion. Pour l’in­stant, il est logique qu’ils ne se tour­nent pas vers le ciné­ma car il n’est pas rentable. Lorsqu’un cat­a­logue con­séquent exis­tera, alors on pour­ra croire en un retour sur investisse­ment. En out­re, le prix de la place de ciné­ma est aujour­d’hui trop faible, 50 dinars (50 cen­times), sur lequel le fisc prélève 30%. Mais pour réhabituer le pub­lic à fréquenter les salles, on ne peut pas, non plus, le faire pay­er trop cher. Mounès Kham­mar insiste aus­si sur la néces­sité de pro­pos­er des films de qual­ité au pub­lic algérien, autre­fois cinéphile et habitué aux films étrangers qu’il regarde à la télévi­sion, donc exigeant.

Dans quelles con­di­tions pro­duit-on aujour­d’hui ?

De l’ar­gent pub­lic pour financer le ciné­ma, il y en a beau­coup. L’É­tat s’en sert pour (sur-) financer des films tournés à l’oc­ca­sion d’événe­ments du type « cinquan­te­naire de la libéra­tion » ou « l’an­née de l’Al­gérie en France », via le FDATIC (Fonds de Développe­ment de l’Art, de la Tech­nique et de l’Industrie Ciné­matographiques, équiv­a­lent du CNC). Des films que per­son­ne ne voit, faits par des réal­isa­teurs dont la pro­fes­sion indépen­dante sem­ble ne pas avoir bien grande estime. Pro­fes­sion­nels et spec­ta­teurs peu­vent avoir l’im­pres­sion d’être floués, que l’ar­gent pub­lic est gaspillé. On regrette égale­ment le manque de trans­parence du FDATIC (par exem­ple, la liste des films financés s’arrête en 2000 sur son site Inter­net, et le nom des per­son­nes du comité de sélec­tion n’est pas com­mu­niqué), et sa lour­deur admin­is­tra­tive (le temps d’at­tente pour obtenir un visa ciné­matographique par exem­ple). Lorsqu’un pro­duc­teur dépose un dossier, il ne sait pas quand ce dernier va être étudié et cela peut être très long. Dif­fi­cile dans ces con­di­tions de prévoir un tour­nage.

Pro­duire des films indépen­dants est un com­bat. Les pro­duc­teurs en général ne se rémunèrent pas avec leurs pro­duc­tions artis­tiques. Ne pou­vant embauch­er, ils doivent tout faire tout seuls, le temps leur manque. Pour Claire Mazeau, c’est cette absorp­tion dans les tâch­es quo­ti­di­ennes qui les freine pour pren­dre une cer­taine lat­i­tude, mieux penser leur méti­er et se fédér­er. Parce qu’il ne s’ag­it pas de rejeter la faute unique­ment sur le min­istère, cer­tains regret­tent l’in­di­vid­u­al­isme de la pro­fes­sion, qui se con­certe peu, ne s’échange pas suff­isam­ment ser­vices, matériel, per­son­nel. Les copro­duc­tions algéri­ennes sont trop rares. La copro­duc­tion inter­na­tionale, qui pour­rait être une voie de recours est égale­ment trop faible. Peut-être faut-il atten­dre que le ciné­ma qui est en train de naître ici se con­solide pour que l’é­tranger com­mence à s’y intéress­er ?

Mal­gré tout…

Quelles que soient les mon­tagnes à soulever, les films que l’on voit appa­raître, exigeants et libres, mon­trent bien qu’on peut tourn­er quand même. Depuis quelque temps le riche Moyen-Ori­ent est un guichet pos­si­ble. Abu Dhabi, Dubaï, Doha sont atten­tifs aux films algériens parce qu’ils sont rares, et les finan­cent. L’Aide aux ciné­mas du monde en France est une autre oppor­tu­nité. Ain­si que le FDATIC, mal­gré tout. Et, comme ailleurs, une struc­ture de pro­duc­tion peut tra­vailler pour l’in­sti­tu­tion­nel, la télévi­sion, la pub­lic­ité, pour financer des pro­jets artis­tiques. C’est ce que fait par exem­ple Tha­la Films, qui a financé L’Île avec l’ar­gent reçu par la vente d’un pro­gramme télévi­suel, « Wajab Bassite ». « Il faut savoir faire des sac­ri­fices », dix­it Yacine Bouaz­iz. Et pren­dre des risques. Le tour­nage de L’Île a com­mencé avant que n’ait été reçu l’ar­gent de la télévi­sion, le désir de faire étant plus fort que les incer­ti­tudes et les risques encou­rus. Le film, qu’au­teur et pro­duc­teurs ont tourné comme ils le voulaient, a été ter­miné quelques heures avant qu’il ne soit trop tard pour l’en­voy­er au fes­ti­val d’Abu Dhabi. Il y a rem­porté deux prix, avant de com­mencer à tourn­er dans divers pays au moment où l’équipe s’at­tèle à la pré­pa­ra­tion d’un long métrage du même auteur. La pro­duc­tion est un pari, en l’oc­cur­rence fort réus­si.

Cette table ronde n’a pas été un mur de lamen­ta­tions. Si les par­tic­i­pants ont soulevé les carences du sys­tème, ils ont surtout mon­tré leur énergie, leur foi en un avenir pos­si­ble du ciné­ma dans ce pays, qui leur per­met de faire, en atten­dant.

Films algériens

Demande à ton ombre, réal­isé par Lamine Ammar Khod­ja

Et en atten­dant, il se passe ici de belles choses, aux­quelles le pub­lic algérien s’est mon­tré fort sen­si­ble. La pro­jec­tion de Demande à ton ombre, pre­mier long métrage de Lamine Ammar Khod­ja (qui, depuis sa sélec­tion du FID l’an dernier où il a été primé, con­naît une belle recon­nais­sance dans les fes­ti­vals inter­na­tionaux), fut l’un des temps forts des Ren­con­tres. Une petite heure de débat après la pro­jec­tion, un long café ciné le lende­main matin. Le doc­u­men­taire de cet intriguant jeune homme (ex-étu­di­ant en ingénierie infor­ma­tique s’étant ensuite retrou­vé dans les champs de Lus­sas pour suiv­re une for­ma­tion doc­u­men­taire), tourné sans aucun argent, a frap­pé fort. Demande à ton ombre inter­pelle parce qu’il ne cesse d’ouvrir des brèch­es. Sa force provient sans doute de sa fragilité. Celle d’un cinéaste qui a pen­sé son film en le tour­nant, qui ne l’a écrit qu’en le mon­tant. Il joue avec les images qu’il a pris­es sur le vif à Alger en 2011(où eurent lieu man­i­fes­ta­tions de jeunes de ban­lieues et rassem­ble­ments du milieu cul­turel algérois) ou qu’il a soigneuse­ment com­posées (dans son apparte­ment, avec ses cac­tus, des bouts de verre, une boîte con­tenant un cafard, il façonne des tableaux visuels), avec d’autres qu’il a ressor­ties du tiroir, avec des archives. Le mon­tage est ludique, foi­son­nant, il fait sens et fait sen­tir que der­rière lui, il y a quelqu’un qui cherche. Fragilité aus­si de ce dernier, revenant à Alger après huit ans passés en France, qui se demande quelle est sa place dans son pays natal. Semi-étranger béné­fi­ciant de la dis­tance prop­ice au sur­gisse­ment de l’étonnement, il ques­tionne les images et les sit­u­a­tions qui ain­si exis­tent pleine­ment. Le doute est au cen­tre du film, revendiqué par la voix-off du cinéaste, par ce « je » qui, s’exprimant en français, garde du recul sur ce qu’il filme. Par le corps égale­ment, celui de l’auteur qui se met en scène, un corps bur­lesque et non­cha­lant qui se heurte par­fois à la matière comme s’il était inadap­té, un corps qui erre entre qua­tre murs, qui cherche un lieu où habiter sere­ine­ment. C’est bien sou­vent depuis sa cham­bre, entouré par ses livres, ses dis­ques, ses films, ou depuis sa table de mon­tage, que Lamine Ammar Khod­ja a pen­sé son pays. Parce qu’on voit mieux de loin. En référence à Chris Mark­er, qu’il cite notam­ment en fil­mant une chou­ette, il pour­rait faire sienne la phrase de Racine dans la sec­onde pré­face à Bajazet, en exer­gue de Sans soleil : «L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande prox­im­ité des temps.» De la réal­ité de son pays il s’approche égale­ment, au plus près, par exem­ple lorsqu’il donne la parole à la jeunesse, qui ne trou­ve pas sa place en Algérie et que l’on voit trop peu dans les films. Devant sa caméra, elle s’exprime avec ses pro­pres mots. Du FID à Bejaïa, le pub­lic algérien man­i­feste son éton­nement, il n’avait jamais vu sur grand écran ain­si par­ler un tel lan­gage. Lamine Ammar Khod­ja assume sa naïveté lorsqu’il évoque les révo­lu­tions tunisi­enne et égyp­ti­enne. Il sait bien que ces sit­u­a­tions sont plus com­plex­es que ce qu’il en dit. Le com­men­taire et les images qu’il en rap­porte ne sont pas autre chose que le point de vue d’un indi­vidu à l’instant T, qu’il nous pro­pose et à pro­pos duquel nous sommes con­viés à réa­gir. La poli­tique est-elle autre chose ? Et lorsqu’il cite Albert Camus (qui, selon Kateb Yacine, ne par­lait pas du peu­ple algérien dans ses livres, qui immor­tal­isa la beauté du site de Tipaza), ça n’est pas pour ouvrir un débat comme était ten­tée de le faire une par­tie du pub­lic algérien, appar­tenant à une autre généra­tion que lui. Lamine est jeune, il n’a pas de comptes à régler avec la guerre d’indépendance, pas d’affect là-dedans. Camus l’intéresse et l’émeut en tant qu’être humain à la posi­tion inévitable­ment frag­ile. Si dis­tance il y a du cinéaste sur ce qu’il filme, ce dont il par­le, ça n’est jamais pour expos­er une opin­ion mais pour par­ler de ce qui le touche, de ce qui l’interpelle. Demande à ton ombre opère des grands écarts, de la retraitée algéroise désar­gen­tée à d’éminents penseurs (Glis­sant, Césaire), de Khaled à La Flûte enchan­tée, de l’activité brûlante de la rue au calme d’une cham­bre, des jeunes aux vieux, des êtres humains aux ani­maux d’un zoo. Et il remue, assuré­ment. On rit, sou­vent, mais on est aus­si emporté par la mélan­col­ie du cinéaste, par la mélan­col­ie de l’Algérie.

critique du film Chantier A lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa
Chantier, réal­isé par Tarek Sami, Karim Loualiche et Lucie Dèche

Chantier A, de Tarek Sami, Karim Loualiche et Lucie Dèche (égale­ment tourné sans argent), qui a aus­si remué la salle (le film le plus applau­di des Ren­con­tres), est tra­ver­sé de ful­gu­rances, de plans et scènes de toute beauté. Nous avons là, aus­si, un « cahi­er d’un retour au pays natal », pour citer le livre d’Aimé Césaire, fil con­duc­teur au film de Lamine Ammar Khod­ja. Le cahi­er de Karim, Kabyle exilé pen­dant dix ans en France et qui revient dans ses mon­tagnes natales. Les trois auteurs, qui ont tourné pen­dant neuf mois, ne savaient pas ce qu’ils ren­con­tr­eraient au cours de leur périple ni quel film ils allaient en faire. Un itinéraire, c’est tout ce qu’ils avaient, et des envies de ciné­ma, une maîtrise, incroy­able, du cadrage. Deux livres aus­si, Ned­j­ma (Kateb Yacine), La Tra­ver­sée (Mouloud Mam­meri), nour­ris­sant leur pro­jet. En ter­rain rel­a­tive­ment bal­isé, con­nu de Tarek Sami et de Karim Loualiche qui y est né, ils fil­ment les retrou­vailles de ce dernier et sa famille. Les vieilles Kabyles émeu­vent par leur humour, leur vital­ité et les traces qu’a lais­sées sur leurs vis­ages et corps la dureté de leur vie. Les cinéastes pren­nent ensuite la route pour le sud, à la ren­con­tre de ter­res, de gens, qu’on ne voit pas au ciné­ma. Délestés des affects et sou­venirs dont étaient chargés les moments en Kabylie, ils jouis­sent d’une lib­erté inouïe. De Tim­i­moun à Taman­ras­set en pas­sant par un désert qu’ils ont cher­ché à ne pas mag­ni­fi­er (mais peut-on se défaire de sa splen­deur ?), ils décrivent patiem­ment le quo­ti­di­en des per­son­nes qu’ils ren­con­trent, vieux Touaregs, enfants, qui rarement exis­tent aus­si fort à l’écran. La vie bruisse partout, l’humour est là, il émane des gens et coex­iste avec une cer­taine grav­ité. Pen­dant cette tra­ver­sée, qui remon­tant par Con­stan­tine se ter­mine à Alger (dont on retrou­ve toute la vio­lence le temps d’un plan d’une jeune fille que des hommes apos­tro­phent), Karim s’interroge sur la place qu’il occupe dans son pays natal, sur son iden­tité. Chemin faisant il tente de se con­stru­ire, se recon­stru­ire. En fonc­tion des moments, le film oscille entre écri­t­ure et réal­ité brute, mais rapi­de­ment on se dés­in­téresse de la ques­tion de la fron­tière entre les gen­res. On a bien mieux à faire, jouir de cette pré­cieuse immer­sion, du charisme des gens et de la sen­so­ri­al­ité des plans.

critique du film Fidaï lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa
Fidaï, réal­isé par Damien Ounouri

Fidaï, de Damien Ounouri, se déplace égale­ment, à tra­vers cer­tains lieux clés per­me­t­tant de remon­ter dans le temps pour éclair­er un pan de l’histoire de l’Algérie. Le cinéaste demande à son grand-oncle, El-Hadi, de racon­ter son passé d’ex-militant du FLN, un passé qu’il n’a jamais dit. Le pub­lic, là encore, a été fort touché. Une preuve de plus, s’il en était besoin, de l’envie qu’ont les Algériens de voir leur pays racon­té à l’écran, pour faire le point sur leur his­toire. Pour­tant, le FDATIC a refusé de financer Fidaï. De père algérien, né et vivant en France, Damien Ounouri con­nais­sait peu son grand-oncle avant de faire un film avec lui. De la guerre d’indépendance, il en était curieux et savait peu de choses, cette his­toire n’étant pas enseignée en France et très peu racon­tée par les anciens. Le cinéaste s’est demandé d’abord pourquoi, lorsqu’on est un berg­er a‑politisé de 18 ans comme l’était El-Hadi, on est prêt à don­ner sa vie pour la libéra­tion. Accom­plir son devoir, c’est ce que fait encore ce dernier aujourd’hui, en accep­tant de racon­ter, pour la jeunesse qui doit savoir. Résur­gence et révéla­tion ne passent pas seule­ment par les mots mais pas le corps aus­si. En le suiv­ant dans les lieux qui avaient jalon­né son par­cours de « fidaï », en Algérie et en France, le cinéaste demande à son grand-oncle de rejouer les scènes de crimes qu’il a com­mis, de façon très pré­cise. Si la télévi­sion algéri­enne utilise sou­vent le procédé de la recon­sti­tu­tion à la gloire des héros de jadis, il n’est pas ques­tion de cela ici : l’individu est décrit dans ses failles, sa fragilité, aujourd’hui et hier. El-Hadi hésite par­fois, il ne se sou­vient plus ou a du mal à dire. Damien Ounouri insiste, repose les mêmes ques­tions. « Où te trou­vais-tu à ce moment-là ? Qu’est-ce que tu ressen­tais ? » Ils cherchent ensem­ble. Le cinéaste s’implique, il par­ticipe aux recon­sti­tu­tions. Et il s’inquiète aus­si, des con­séquences que peut avoir sur la san­té de son aïeul ce qu’il lui demande de faire. Car celui-ci accuse le coup du tra­vail mémoriel. S’il ne con­fie rien de ses trou­bles intérieurs, son corps faib­lit. Très pudique­ment, une très belle séquence mon­tre cette faib­lesse assail­lant le vieil homme dans la cham­bre d’hô­tel. Damien Ounouri, filmé à son chevet, sem­ble alors met­tre de côté son rôle de cinéaste au prof­it de celui, plus intime, de neveu. Le ciné­ma ici n’enregistre pas une mémoire qui ressur­git, il est moteur de la révéla­tion et se désigne comme tel. La pos­ture d’Ounouri qui joue pour les scènes de recon­sti­tu­tions le rôle des vic­times de son oncle sem­ble d’ailleurs être la mar­que du besoin de com­pren­dre, sans juge­ment moral ni par­ti pris his­torique, de ceux de sa généra­tion, nés après la guerre.

critique du film L'Île lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa
L’Île, réal­isé par Amin Sidi Boume­di­ene

L’au­dace et l’hu­mil­ité devraient être deux car­ac­téris­tiques oblig­a­toires de la sci­ence-fic­tion, en lit­téra­ture comme au ciné­ma, et sou­vent les aspi­rants au genre man­quent de l’un comme de l’autre. Ce n’est pas le cas de L’Île d’Amin Sidi-Boumé­di­ene, qui fait hon­neur à la dédi­cace à Ray Brad­bury glis­sée dis­crète­ment dans son générique de fin. Un homme, entière­ment recou­vert d’une étrange com­bi­nai­son, se réveille à l’aube sur une plage. Quelques indi­ca­tions lui ont été lais­sées, enfouies dans le sable. Guidé par une série de clichés pho­tographiques lui mon­trant le chemin, il doit se ren­dre en un point pré­cis de la ville voi­sine. Cette ville, Alger, comme la plage, est tout d’abord déserte. L’homme la tra­verse comme si elle était d’un autre temps, comme s’il y était seul après un cat­a­clysme. Mais elle n’é­tait qu’en­dormie et tout à coup ses habi­tants devi­en­nent pour lui des obsta­cles à éviter. Par­venu à son lieu de ren­dez-vous, un café dans une petite impasse, il est reçu par il est reçu par deux hommes qui lui enlèvent enfin son masque. L’au­dace du geste ciné­matographique d’Amin Sidi-Boumé­di­ene est à la fois formelle et nar­ra­tive. Formelle, parce qu’il fal­lait une grande maîtrise pho­tographique pour par­venir à ren­dre compte du jour qui se lève au fur et à mesure de la marche de l’homme, parce qu’il fal­lait un cer­tain aplomb pour entre­pren­dre de filmer avec peu de moyens une Alger que le scé­nario exigeait déserte. Audace nar­ra­tive, parce que le film déjoue le pon­cif qui se serait con­tenté de la ville post-apoc­a­lyp­tique comme décor. Il y a ambiguïté du genre lorsque la ville se réveille. Tout à coup, l’homme à la com­bi­nai­son devient anachronique, et l’on observe un bas­cule­ment sub­til dans le réel. «Per­son­ne ne vous a vu ?» lui deman­dera plus tard dans le café celui qui le recueillera. «Non», répon­dra-t-il, en taisant le face-à-face trou­blant avec une femme, pau­vre, assise dans la rue avec les siens dor­mant encore. La sci­ence-fic­tion naît là des inter­stices où se con­fron­tent l’homme à la com­bi­nai­son et le réel. À la manière de ceux qui s’en­trou­vrent dans la zone du Stalk­er de Tarkovs­ki ou dans la course sur la jetée de Chris Mark­er, Amin Sidi-Boumé­di­ene filme l’a­vant-goût de la sci­ence-fic­tion, l’e­space où elle pour­ra se déploy­er. Ce que nous appren­nent les per­son­nages dans le café, eux-mêmes «passeurs» du présent vers un avenir, c’est qu’Al­ger sera bien­tôt la «4e zone». À la ques­tion «qu’est-ce que cette 4e zone?», L’Île a l’hu­mil­ité de ne pas répon­dre, lais­sant au spec­ta­teur le plaisir rare de pou­voir faire œuvre à son tour d’imag­i­na­tion. (Syl­vain Bal­dus)

Du côté de la Tunisie

Par rap­port à l’édition précé­dente, la pro­gram­ma­tion de films tunisiens a cette année été plus dense. Fal­lait-il un peu de recul pour digér­er les films, nom­breux, tournés pen­dant ou juste après la révo­lu­tion ? Face à la pro­fu­sion d’images pris­es au cours des événe­ments, Dora Bou­choucha, célèbre pro­duc­trice tunisi­enne, a mis en place des ate­liers pour enseign­er ce qu’était le point de vue, com­ment faire des films de cette réal­ité. Les auteurs des doc­u­men­taires qui en ont résulté ont béné­fi­cié d’une lib­erté qu’ils n’auraient pu avoir du temps de Ben Ali et qu’ils n’auraient peut-être plus aujourd’hui. Le flot­te­ment de la péri­ode de tran­si­tion sem­ble avoir ren­du bien des choses pos­si­bles. Par­mi les films de ce pro­gramme inti­t­ulé « Démoc­ra­tie en change­ment », Mau­dit soit le phos­phate, de Sami Tlili, racon­te les révoltes de Redeyef en 2008, celles d’une pop­u­la­tion mise à l’écart et pau­vre qui, soutenue par les syn­di­cats, dénonça le chô­mage, la cor­rup­tion, et fut vic­time d’une répres­sion sanglante par la police. Les paroles fusent à pro­fu­sion, les inter­venants sont nom­breux. Le réal­isa­teur, orig­i­naire de Redeyef, fam­i­li­er de ceux qui ont porté la lutte en 2008 (insti­tu­teur, syn­di­cal­istes, man­i­fes­tants, familles endeuil­lées), fait l’état des lieux de cet événe­ment social, précurseur de la révo­lu­tion tunisi­enne et pour­tant presque totale­ment occulté, même dans la Tunisie post-Ben Ali. Le film fait sen­tir une urgence, une néces­sité de dire, de ren­dre jus­tice.

critique du film C'était mieux demain lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa
C’é­tait mieux demain, réal­isé par Hind Boud­je­maâ

Au con­traire, C’était mieux demain, de Hind Boud­je­maâ, qui s’inscrit dans le même pro­gramme, est le por­trait d’une seule per­son­ne et c’est à tra­vers elle qu’il racon­te une part de la réal­ité tunisi­enne aujourd’hui. Le film repose tout entier sur Aïda, qui n’a jamais eu grand-chose et qui se bat pour con­serv­er le peu qui lui reste. Un loge­ment par exem­ple, dont elle est men­acée d’être expul­sée avec son fils ado­les­cent (Faouzi), le seul de ses qua­tre enfants dont elle a con­servé la garde. Un fils avec lequel sa rela­tion est con­flictuelle, tou­jours vio­lente. Hind Boud­je­maâ ne con­nais­sait rien d’Aïda, ren­con­trée par hasard, avant de faire son film. Et rien de son milieu, elle-même appar­tenant à une classe aisée. Intro­duisant sa caméra, au plus près, coincée dans son étroit apparte­ment, elle a enreg­istré la vie d’Aïda toute une année durant. Cette intru­sion pose ques­tion, on se demande dans quelle mesure la mère et le fils ne se met­tent pas à jouer par­fois, con­scients d’être filmés (par exem­ple lorsque à plusieurs repris­es Faouzi monte le son de la télévi­sion, provo­quant la colère d’Aïda). Vis­i­ble­ment, la cinéaste a su créer entre elle et Aïda, sur la durée, une rela­tion de con­fi­ance qui a sans doute per­mis à cette dernière de se livr­er autant. Dans une très belle scène elle racon­te, pleu­rant abon­dam­ment, son his­toire. Aïda est dotée d’une présence à l’écran fasci­nante. Elle est un bloc de force, de dureté, et en même temps d’une détresse incroy­able. Alors qu’elle détru­it, au marteau, la porte cimen­tée du loge­ment déserté d’un mem­bre du par­ti déchu où elle veut s’installer, alors même qu’elle nous sem­ble soulever des mon­tagnes et que l’on admire son courage, elle dit au polici­er qui l’interpelle : « forte, moi ? Il n’y a pas plus faible que moi. » Aïda est mon­trée avec son fils, sa mère, ses voisins, ses codétenues dans la prison où elle passe quelques temps. Même entourée, elle est seule. À la fin du film, on se demande vrai­ment si un être que la vie a autant éprou­vé con­serve encore une chance de se recon­stru­ire. Hind Boud­je­maâ insère, ponctuelle­ment, des images des man­i­fes­ta­tions qui ont eu lieu au moment où elle a tourné son film, 2011, 2012, aux­quelles Aïda n’a pas par­ticipé. Elle ne s’y attarde pas car le por­trait d’Aïda, à lui seul, racon­te une part de la réal­ité sociale. Lors des lég­isla­tives, Aïda n’a pas voté pour Ennah­da, le seul par­ti étant venu à la ren­con­tre des défa­vorisés, mais pour Ettaka­tol, parce que le bruit courait qu’il était con­sti­tué de médecins et qu’elle espérait d’eux qu’ils soient moins cupi­des que d’autres. Aïda s’exprime dans une langue frontale qu’aux dires des Tunisiens nous n’entendons jamais au ciné­ma, la langue des lais­sés-pour-compte. Ces derniers étant l’une des orig­ines de la révo­lu­tion, de Redeyef à Tunis, Mau­dit soit le phos­phate et C’était mieux demain l’éclairent cha­cun à leur façon.

critique du film Jeune, révolution ! 2007-2012 lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa (à mettre en diptyque avec Brise la mer ! 1962-2012, un anniversaire)
Jeune, révo­lu­tion ! 2007–2012, réal­isé par Claire Angeli­ni

Jeune, révo­lu­tion ! 2007–2012, de Claire Angeli­ni, est né à Bejaïa l’année dernière lorsqu’elle y présen­tait La guerre est proche. Ne con­nais­sant pas par­ti­c­ulière­ment le monde arabe, lorsque, pour une expo­si­tion, lui a été passé com­mande d’un film sur les révo­lu­tions, c’est en plas­ti­ci­enne qu’elle y a répon­du, en plas­ti­ci­enne qui d’œuvre en œuvre inter­roge le poli­tique et l’Histoire. L’humain est ici une voix, celle d’Ikbel Zelila, pro­fesseur et cri­tique tunisien ren­con­tré à Béjaïa. En off, il racon­te sa vision, à chaud, de la révo­lu­tion en Tunisie : les modal­ités de la rébel­lion inat­ten­due de la jeunesse dépoli­tisée puis son désen­chante­ment. Nous sommes dans un café, dont le bruisse­ment sonore se déploie large­ment. À l’image, une table en verre posée sur des tapis col­orés, une tasse de café con­som­mé, une cuil­lère. À l’intérieur de cadres minu­tieuse­ment découpés, la cinéaste explore les pos­si­bil­ités visuelles des objets, des formes, des couleurs et des lignes, elle com­pose des tableaux. En scan­sion du dis­cours, sur cette table une toupie tourne sur elle-même, très vite d’abord puis plus lente­ment. Elle matéri­alise, sym­bol­ise, ce qui vient d’être dit. Comme l’objet, la révo­lu­tion tunisi­enne, qui a déçu, sem­ble être un mou­ve­ment vain. Mais la toupie, aus­si, se déplace, le long d’une rayure sur le verre de la table. On va donc quelque part ? La musique con­crète de Gérard Grisey, tan­tôt vio­lente et tan­tôt douce, con­voque aus­si une impres­sion duelle. L’humain, d’abord présent par le détourne­ment, à la fin appa­raît frontale­ment. Après un lent panoramique sur le panora­ma depuis Sidi Bou Said, la caméra décou­vre un cou­ple, au loin, dans un coin de plan. Un cou­ple sug­gérant une cer­taine lib­erté qui pour­rait être com­pro­mise par l’arrivée des islamistes au pou­voir. Nous sommes bien en Tunisie. Mais pas seule­ment. En faisant réson­ner dans la matière, dans son, le sens des mots, Claire Angeli­ni ouvre son film sur un hori­zon bien plus large que la révo­lu­tion du Jas­min. C’est la Révo­lu­tion qu’elle inter­roge. En exer­gue du film, d’ailleurs, une cita­tion de Robe­spierre. Jeune, révo­lu­tion ! 2007–2012 forme un dip­tyque avec Brise la mer ! 1962–2012, un anniver­saire, tourné à Bejaïa et qui met en scène la parole d’une algéri­enne à pro­pos de la guerre d’indépendance. Mais ce dernier n’a pas été pro­gram­mé aux Ren­con­tres.

En France

critique du film Les Lézards lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa
Les Lézards, réal­isé par Vin­cent Mari­ette

Le décalage entre les sujets des films français pro­posés aux Ren­con­tres et ceux des films d’autres pays, notam­ment du Maghreb, de l’Égypte (La Vierge, les Coptes et moi, de Namir Abdel Messeeh, Win­ter of Dis­con­tent, d’Ibrahim el-Batoot) pour­rait bien être emblé­ma­tique d’une cer­taine ten­dance générale. D’un côté l’intimisme exclu­sive­ment, une pein­ture plutôt neu­tre du cadre où ont lieu les his­toires, de l’autre une inter­ro­ga­tion con­stante, une remise en ques­tion, via l’intime bien sou­vent, des pays et des sociétés – y com­pris dans les fic­tions. Les Lézards, de Vin­cent Mari­ette et Le Sens de l’orientation, de Fabi­en Gorgeard, sont des films réus­sis. Le pre­mier est une belle per­for­mance d’acteurs, Vin­cent Macaigne et Benoît Forgeard. Tels Vladimir et Estragon chez Beck­ett, ils rem­plis­sent l’attente (d’une femme improb­a­ble). Leurs dia­logues sont jouis­sifs. L’amour, le sexe, la séduc­tion. Nous sommes dans un ham­mam, dont le noir et blanc de l’image accentue la cinégénie, on se joue des corps nus autant que des pro­pos et des vis­ages comiques des per­son­nages. Deux amis égale­ment dans Le Sens de l’orientation, deux acteurs à la hau­teur (Thomas Suire et Fab­rizio Ron­gione) et une même dimen­sion comique. Une quête pré­texte (ils font des repérages dans les Lan­des qu’ils par­courent en voiture) à la pein­ture de l’amitié et aux dis­cus­sions des deux hommes. Le cou­ple, la fidél­ité, la pater­nité. Deux films bien mis en scène, bien mon­tés, bien inter­prétés et qui font rire. C’est déjà beau­coup. Mais est-ce assez ? Une ques­tion d’attente, sans doute, mais après avoir vu les pays du Maghreb mis en relief dans des films qui les son­dent, on peut avoir envie que la France à l’écran, même en tant que décor, soit égale­ment inter­rogée.

critique du film Bois d'Arcy lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa
Bois d’Ar­cy, réal­isé par Meh­di Benal­lal

Bois d’Arcy explore un ter­ri­toire, la ville de ban­lieue parisi­enne où son auteur, Meh­di Benal­lal, a passé quelques années de son enfance. Tout y est droit, pro­pre, à sa place. La rigueur se révèle au fil de longs plans fix­es qui l’épousent par­faite­ment. Des rues, des pavil­lons, des voitures garées, presque per­son­ne. Rien, apparem­ment, ne se passe, et ce rien, ce presque rien, per­met une atten­tion accrue aux micro-événe­ments (les vari­a­tions de l’ombre, l’apparition d’un pan de ciel, le bruisse­ment sonore). En off, le cinéaste par­le de la ville. Par­fois, pas trop sou­vent. Les longs silences ren­dent la parole, lorsqu’elle sur­git, per­cu­tante. En leur sein, le spec­ta­teur a l’espace néces­saire pour laiss­er réson­ner en lui ce qui a été dit. Bois d’Arcy est aus­si l’exploration intime du cinéaste qui racon­te, et ce faisant sans doute, fait ressur­gir, des moments de son enfance. La dis­tance à laque­lle cer­tains de ses voisins ont préféré rester de sa famille, non tant parce qu’elle est immi­grée que parce qu’elle est immi­grée non pré­caire. Sus­pect. On ne com­prend pas, on ne sait quoi en faire, alors on est resté dis­tant. Bois d’Arcy respire d’un bout à l’autre, parce que le cinéaste nous laisse la place, du temps et du silence. Mal­gré tout, la stéril­ité du décor, le vide cul­turel que l’on devine (même le nom des rues, Char­lie Chap­lin, Erich von Stro­heim, Jacques Tati, Fritz Lang…, cita­tions ren­dues presque oblig­a­toires par la prox­im­ité des archives du film, ne font pas rêver) et la vio­lence sourde du racisme que le cinéaste racon­te, nous don­nent l’impression d’étouffer. Alors, Meh­di Benal­lal nous emmène dans la nature alen­tour, où l’on respire plus à notre aise. Évo­quant la prison et les archives du film qui ne se trou­vent pas loin, il con­voque de nou­veau le sen­ti­ment d’enfermement que l’on a éprou­vé dans les rues de la ville, il crée des réso­nances. Comme dans Les Rêveurs, présen­té l’an dernier aux Ren­con­tres et avec lequel Bois d’Arcy présente bien des par­al­lélismes, Meh­di Benal­lal per­met la créa­tion des plus rich­es images qui soient, les infinies images men­tales.

L’Atelier Côté court

Depuis six ans, Project’heurts développe un ate­lier d’écriture et réécri­t­ure de courts métrages, Côté court. Grâce à une sub­ven­tion accrue de CFI (Canal France Inter­na­tion­al), depuis l’année dernière il a pris de l’essor. Dix par­tic­i­pants au lieu de qua­tre avant, trois ses­sions au lieu d’une seule (une à Béjaïa pen­dant les Ren­con­tres, les deux autres ailleurs). Les auteurs, inté­grale­ment pris en charge par l’association, sont tous algériens, de régions, d’âges et de pro­fes­sions divers­es. Cette année par exem­ple, un pro­fesseur d’université, un jour­nal­iste, une vidéaste, des étu­di­ants de l’ISMAS (seule école algéri­enne enseignant l’audiovisuel – non le ciné­ma), de plus en plus nom­breux. Ils sont recrutés sur pro­jet, fic­tions, doc­u­men­taires ou ani­ma­tion, à dif­férents stades d’avancement. Des pro­jets dont on retient quelques con­stantes thé­ma­tiques, la place des femmes pour les auteurs féminines, la réal­i­sa­tion per­son­nelle pour les auteurs mas­culins. Cette année, ils étaient encadrés par le Tunisien Tahar Chikaoui, cri­tique de ciné­ma et Directeur artis­tique des Ren­con­tres des ciné­mas arabes ini­tié cette année par Aflam à Mar­seille, Stéphanie Durand-Bar­ra­cand, respon­s­able de développe­ment et script doc­tor, et Gladys Mar­ciano, scé­nar­iste. Écri­t­ure scé­nar­is­tique, analy­ses filmiques et ren­con­tres pro­fes­sion­nelles sont au pro­gramme. On tra­vaille d’arrache-pied dans la bib­lio­thèque de Béjaïa pen­dant le fes­ti­val, en alter­nant des ren­dez-vous indi­vidu­els et des moments d’échange. Et entre chaque ses­sion, les étu­di­ants ont des travaux à ren­dre. In fine, il s’agit là de con­stituer un dossier solide à présen­ter à d’éventuels pro­duc­teurs. Une étape dif­fi­cile comme on l’a détail­lé plus haut, que les for­ma­teurs n’ont pas les moyens d’accompagner comme il faudrait. Depuis la créa­tion de Côté court, un film a été ter­miné, un est sur le point de l’être et trois sont en bonne voie pour ça. Ça reste peu, c’est déjà bien. Le nom­bre de pro­jets reçus n’est pas en soi très élevé (35 cette année), mais il sem­ble cohérent avec le con­texte ciné­matographique algérien. Les auteurs qui sont là sont ent­hou­si­astes et déter­minés (cer­tains n’ont pour but que d’écrire, ne voulant pas réalis­er). Une étu­di­ante en archi­tec­ture a renon­cé à pass­er ses exa­m­ens de fin d’année pour par­ticiper à l’atelier, un jeune homme a pos­tulé alors qu’il ne par­le pas français (langue usitée ici par les for­ma­teurs fran­coph­o­nes), un autre a tra­ver­sé le pays pour rejoin­dre la Kabylie depuis le sud où il habite. Les can­di­da­tures féminines aug­men­tant chaque année, l’atelier est un lieu de mix­ité rare et pré­cieux, un lieu d’échange où l’on apprend, ensem­ble.

« Quelques jours après les Rencontres… Microciné »

Asso­ci­a­tions, pro­duc­teurs, pro­gram­ma­teurs, cinéastes… un beau mou­ve­ment existe, épars, pour recon­stru­ire le paysage cinéphile et ciné­matographique algérien. Samir Ard­joum est né en France, de par­ents algériens. C’est là qu’il a tou­jours vécu, là qu’il s’est pas­sion­né pour le ciné­ma et notam­ment pour ce qu’il était en train de se pass­er en Algérie. Il y a un an et demi, il s’est instal­lé à Alger pour apporter sa pierre à l’édifice qui tente de se con­stru­ire. Quelques mois plus tard, en sep­tem­bre 2012, il a pro­duit Microciné, unique émis­sion cinéphile radio­phonique du pays, qu’il coan­i­mait (avec Amel Fed­di) chaque semaine sur la Chaîne III nationale. Enfin ! L’occasion de met­tre en lumière les acteurs ciné­matographiques d’aujourd’hui qui, faisant tou­jours plus par­ler d’eux à l’international, restent mécon­nus en Algérie, notam­ment parce que les struc­tures éta­tiques les lais­sent soigneuse­ment dans l’ombre. En toute lib­erté, invités et ani­ma­teur par­laient des films, de toutes nation­al­ités, de ceux qu’ils aimaient et ceux qu’ils n’aimaient pas, avec leur sub­jec­tiv­ité comme on l’attend de la cri­tique. Sans péremp­tion, en lais­sant sa place au doute, à leurs doutes, ils racon­taient leurs con­di­tions de tra­vail, leurs attentes, leurs his­toires per­son­nelles qui les avaient con­duites à se tourn­er vers le ciné­ma. Un grand bol d’air, atten­du, salu­taire. Mais après 35 émis­sions (dont cer­taines sont pod­casta­bles ici, la chaîne a décidé de ne pas recon­duire l’émission pour l’année prochaine. Pourquoi ? Lorsque Adi­la Bendimer­ad, à l’antenne, a posé la ques­tion, elle a été coupée, cen­surée. Dans le plus grand mépris du droit du citoyen con­tribuable de deman­der des comptes sur les déci­sions pris­es par un organ­isme pub­lic. Lors de la dernière émis­sion, Samir a voulu lire une let­tre écrite par lui à sa coan­i­ma­trice, une let­tre toute per­son­nelle dans laque­lle il expo­sait l’idée, son idée, selon laque­lle le ciné­ma algérien indépen­dant d’aujourd’hui s’était con­stru­it sur l’image man­quante de la mort de Boudi­af, assas­s­iné le 29 juin 1992 en direct à la télévi­sion qui avait coupé le moment même du crime. Ellipse qui, pour Samir, est la matrice du ciné­ma de cer­tains auteurs algériens con­tem­po­rains. À l’antenne donc, selon Damien Ounouri, présent sur le plateau, Amel Fed­di a dit « on est sur une chaîne nationale, on ne peut pas tout dire ». Sic. Nor­mal. Nor­mal ?! Après avoir enten­du Samir qui s’ap­prê­tait à lire sa let­tre, il y eut inter­mède musi­cal puis un retour sur le plateau où la présen­ta­trice l’a remer­cié pour sa let­tre. Quelle let­tre ? Per­son­ne n’a rien enten­du. Cen­sure donc, comme il y a vingt ans. L’événement remue les acteurs cul­turels, choqués par cette vio­lence qui exac­erbe les frus­tra­tions. Mais une fois de plus, point de décourage­ment, une volon­té encore plus tenace de con­tin­uer à faire, à dire, en restant libres. La fin de Microciné est surtout vécue comme un nou­veau départ, vers un ailleurs, un autrement. Pour lire la let­tre tue, que cer­tains con­sid­èrent comme un texte fon­da­teur du ciné­ma algérien d’aujourd’hui, ren­dez-vous ici.

Mer­ci Syl­vain !