Com­ment ren­dre compte du con­tem­po­rain ? En con­cen­trant son film sur un ter­ri­toire, Malek Bens­maïl se met au défi d’extraire du réel des frag­ments de sens, d’individualités, et de détails qui fondent la vie algéri­enne d’un petit vil­lage chaoui des Aurès. Un lieu emblé­ma­tique puisque le 1er novem­bre 1954, un cou­ple d’instituteurs français et un caïd algérien, y furent vic­times d’une attaque meur­trière. Cet acte mar­qua le début de la guerre d’indépendance. L’indépendance : 50 ans après, le film en inter­roge les con­tours, les effets, et les valeurs, à par­tir d’une démarche doc­u­men­taire qui se base sur le passé pour com­pren­dre, en sub­stance, la com­plex­ité fasci­nante de l’épisode du présent.

La Chine est encore loin en effet, puisqu’il est ques­tion de l’Al­gérie, de son présent, des blessures de son passé et de la pro­jec­tion vers son futur. Le titre fait référence à un hadith de Mahomet, celui-ci y exhorte ceux qui veu­lent savoir à ne pas hésiter à par­tir, jusqu’en Chine si besoin. Avant un dernier plan allé­gorique et plutôt pes­simiste, la ques­tion du départ et de l’ex­il n’est que latente, un sous-texte dis­cret mais per­ma­nent pour ce film basé sur les ques­tions du devenir et de la dif­fi­cile trans­mis­sion du savoir et de la mémoire. La Chine est encore loin est le résul­tat d’un long tra­vail d’immersion : un an de repérages, un an de tour­nage. Afin de don­ner corps à ce foi­son­nement que con­stituent les symp­tômes d’une époque sur l’étendue d’un ter­ri­toire, Malek Bens­maïl choisit de présen­ter divers témoins. Des per­son­nages, pour lesquels la façon d’être filmé dif­fère selon leur place, leur « rôle », dans le fil du réc­it. Il y a l’émigré, cet homme aux cheveux blancs qui met en marche le film par le biais de ce trav­el­ling inau­gur­al suiv­ant ses pas ; il y a égale­ment le témoignage en plan large de l’auteur des coups de feu sur l’instituteur en 1954. Aus­si la femme de ménage de l’école, qui ponctue de sa sil­hou­ette et de ses gestes les 130 min­utes du doc­u­men­taire, pour finale­ment le clore par une longue prise de parole intime et émou­vante.

Les per­son­nages cen­traux du doc­u­men­taire restent les élèves de l’école du vil­lage. Sans user de sen­si­b­lerie, Malek Bens­maïl parvient à faire de l’enfance l’angle prin­ci­pal de son doc­u­men­taire : un prisme par lequel se révèle l’histoire d’un pays. Petites filles atten­tives ou garçons bagar­reurs, c’est ensem­ble qu’ils devi­en­nent les inter­ro­ga­teurs du réel. Ain­si, l’apprentissage, à pren­dre dans les deux sens du terme : l’école et la vie, tient une place fon­da­men­tale dans le film. Surtout qu’il trou­ve une illus­tra­tion forte par la bande son, avec cette « guerre des langues ». En effet, dans la salle de classe, les élèves lut­tent pour par­ler l’arabe clas­sique, la langue du pou­voir, tan­dis qu’à la mai­son ils échangent en berbère (la langue amzighe), leur langue mater­nelle. Le français est l’héritage du colonisa­teur, une langue sans laque­lle para­doxale­ment un élève ne peut accéder aux études supérieures, traces d’une accul­tur­a­tion, alors que tout le sys­tème édu­catif est ara­bisé. Au-delà, le cinéaste filme l’ob­ses­sion algéri­enne post-indépen­dance de la con­struc­tion d’une iden­tité mono­lithique. La mémoire de la révo­lu­tion est déclinée sous de nom­breuses formes : les don­nées col­lec­tives (com­mé­mora­tions, enseigne­ment…), famil­iales et indi­vidu­elles (ce sont sou­vent des petits-enfants de com­bat­tants) sont con­vo­quées, alors qu’une réal­ité mul­ti­ple, extra­or­di­naire­ment com­plexe et riche, répond invari­able­ment.

Comme han­té par le souci de l’inconstance et du mou­vant (indices du pas­sage du temps), le doc­u­men­tariste ne tranche pas sa mise en scène, qu’il souhaite voyageuse. Il oscille entre efface­ment et ingérence, aus­si, plusieurs séquences sont en soit des moments de fic­tion. Dans la salle de classe, l’esprit d’un petit garçon s’évade par la fenêtre au cours d’un mon­tage par­al­lèle ; puis plus tard, un lent trav­el­ling avant glisse sur le tableau noir de l’école où s’abattent des jets de craies. Des instants oniriques qui se mêlent au doc­u­men­taire grâce à sa haute exi­gence esthé­tique. Out­re l’utilisation de trav­el­ling, les cadres sont beaux, la lumière maîtrisée, faisant la part belle aux couleurs des paysages des Aurès : ocres, jaunes, azur immac­ulé du ciel. L’usage du gros plan très fréquent révèle un tal­ent de cap­ta­tion des vis­ages, enfan­tins notam­ment, et ren­voie à cette beauté rude d’une jeunesse touchée par une dynamique cen­trifuge, ressem­blant à une fatal­ité dans un pays frag­ile guet­té par l’incertitude.