La famille Kabouche a immi­gré en ban­lieue parisi­enne en 1964. Elle décide un jour de pass­er des vacances dans le vil­lage natal du père (Kad­er), près d’Al­ger, où elle n’est pas rev­enue depuis 16 ans. Malek Bens­maïl suit les Kabouche. Il sem­ble famil­iarisé avec eux (on l’a­pos­tro­phe par­fois) mais il n’in­ter­vient pas. Il les approche avec la dis­cré­tion que lui per­met sa caméra DV, et s’ap­plique à capter les réac­tions provo­quées par leur (re) décou­verte de l’Al­gérie. Après les pré­parat­ifs à Paris, sources de ten­sions et d’an­goiss­es tant l’ad­min­is­tra­tion sem­ble retorse, les Kabouche sont accueil­lis par la famille du frère de Kad­er, dans la mai­son que ce dernier fait con­stru­ire depuis 25 ans.

Par­ents et enfants Kabouche ne réagis­sent pas de la même façon à leur immer­sion dans les mœurs algéri­ennes. La fille n’en finit pas d’être choquée. Elle l’ex­prime avec colère et tente de faire pren­dre con­science à son oncle, sa tante et ses cousines, du car­ac­tère selon elle inepte de leur façon d’être. Tante et cou­sine lui rap­pel­lent les principes musul­mans aux­quels leur société ne déroge pas, sans que l’on sache trop si elles les dés­ap­prou­vent, les acceptent, si elles sont résignées ou si elles n’ont même pas envie d’en­vis­ager une autre vie pos­si­ble. L’on­cle, lui, explique à sa nièce que sa façon de raison­ner est un peu trop facile, parce qu’elle fait fi d’an­nées d’in­hi­bi­tion que l’Al­gérie doit dépass­er. Le témoignage de l’une des cousines, heureuse de pou­voir aller à la plage avec la fille Kabouche, nous mar­que. Avec un regard triste, elle con­fie qu’elle vit un “enfer”, que même si elle est à peu près libre, ce qu’elle voit autour d’elle n’est pas comme elle voudrait. Les échanges et con­fes­sions aux­quels nous assis­tons ren­dent prég­nant le sen­ti­ment d’é­touf­fe­ment ressen­ti par les êtres à l’écran.

La pos­ture de Kad­er fait appa­raître le décalage entre immi­grés de pre­mière et de deux­ième généra­tion. Plus indul­gent que sa fille, s’il sait que la sit­u­a­tion en Algérie est à mille lieux de ce que les gens espéraient après l’indépen­dance, il est con­tent de revenir à ses racines, de retrou­ver la fra­ter­nité qui lui manque en France. Si la jeune Kabouche tente de faire chang­er les men­tal­ités, le père met la stag­na­tion de ces dernières sur le compte de la fatal­ité. Il n’en reste pas moins ouvert, appré­ciant que la jeune généra­tion lui apporte le regard cri­tique que son attache­ment au pays l’empêche d’avoir.

La mère Kabouche cri­tique moins les mœurs musul­manes que les dirigeants du pays. La sit­u­a­tion a empiré depuis son dernier séjour : les gens ont faim, tout coûte trop cher, il n’y a pas de tra­vail, l’eau n’est par­fois pas achem­inée pen­dant des jours et des jours, les ordures ne sont pas ramassées…  Quelle est cette vie au 21ème siè­cle ? demande t‑elle. Si elle dénonce, elle ne se lamente pas, car elle savait plus ou moins à quoi s’at­ten­dre en revenant au pays. On devine qu’il en est de même de Malek Bens­maïl, et on appré­cie que le film ne se présente pas comme une décou­verte scan­dal­isée d’une sit­u­a­tion mis­érable mais qu’il con­state, sobre­ment et de l’in­térieur, un état de fait.

Le moment le plus émou­vant et le plus alar­mant est peut-être cette dis­cus­sion entre le fils Kabouche et des jeunes vivant en Algérie. Ils dis­ent qu’ils ne peu­vent pas penser, réfléchir, parce qu’ils ne peu­vent pas par­ler ou que per­son­ne ne les écoute. L’É­tat ne prend pas en charge son peu­ple, qu’il laisse errer sans repère, qui ne sait ni d’où il vient (on ne lui apprend pas son His­toire) ni où il va. Tout le monde a envie que les choses changent, mais per­son­ne ne veut pass­er devant, pren­dre les ini­tia­tives néces­saires. À la fois lucides et dés­espérés, ces jeunes lan­cent un appel au sec­ours. Seul le retour réguli­er au pays des immi­grés peut aider à faire bouger les choses. Les touristes ne vien­nent plus en Algérie, et ceux qui y vivent n’ont pas les moyens d’évoluer. La place inter­mé­di­aire de ceux qui sont par­tis mais acceptent de revenir serait bien la seule chance pour que quelque chose se passe.

Des vacances mal­gré tout dresse ain­si un con­stat des plus som­bres sur l’Al­gérie des années 2000, tant au niveau des men­tal­ités figées que de l’i­n­ac­tion de l’É­tat. A l’in­er­tie du pays sem­ble répon­dre la vital­ité de la famille Kabouche, dont le film dresse aus­si un beau por­trait. Un doc­u­men­taire effi­cace, dans lequel Malek Bens­maïl élim­ine les temps morts et parvient à nous immerg­er au cœur d’un pays, d’une sit­u­a­tion et de per­son­nes.