Un soir de sep­tem­bre 2015 à Venise, je me sou­viens avoir assisté à la pro­jec­tion presse de La Riv­ière sans fin d’Oliver Her­manus, présen­té en com­péti­tion. Jamais je n’ai vu, encore à ce jour, un film être aus­si mal reçu par une salle : huées copieuses, mines furax à la sor­tie, exas­péra­tion col­lec­tive d’avoir vu la Mostra pro­gram­mer un film aus­si épou­vantable. L’accueil fut tel que le film, pour­tant une copro­duc­tion française avec Nico­las Duvauchelle, ne sor­tit pas de notre côté des Alpes. Dix ans plus tard, le Sud-Africain s’est refait une san­té ; il foule un autre tapis rouge, plus pres­tigieux encore, et son His­to­ry of Sound a même reçu quelques timides applaud­isse­ments lors de sa présen­ta­tion devant les jour­nal­istes – mais cela fait un moment que la presse can­noise sait se tenir et garde son mécon­tente­ment muet. Les deux films parta­gent néan­moins un écueil sem­blable : le choix d’un ton sur ton qui sabote de l’intérieur l’élan mélo­dra­ma­tique qu’ils comptent embrass­er. Her­manus racon­te ici la vie de Lionel (Paul Mescal), un musi­cien qui, lors de ses études à Boston, tombe amoureux de David (Josh O’Con­nor). Leur liai­son s’in­ter­rompt toute­fois rapi­de­ment lorsque la Pre­mière Guerre mon­di­ale éclate – David est mobil­isé. À son retour, ce dernier pro­pose à son amant de men­er un pro­jet atyp­ique : voy­ager de vil­lage en vil­lage dans le nord des États-Unis pour enreg­istr­er des morceaux pop­u­laires et sauve­g­arder ain­si un pat­ri­moine oral mécon­nu. Si on imag­ine que le réal­isa­teur envis­age sa mise en scène à l’image de ces chan­sons folk « sans fior­i­t­ures », ce choix esthé­tique est en con­tra­dic­tion avec la promesse for­mulée dans l’ouverture : Lionel con­fie ne pas seule­ment enten­dre la musique, mais aus­si la goûter et la visu­alis­er, en assim­i­lant chaque note à une couleur dis­tincte.

À l’écran, c’est tout l’inverse : le Ken­tucky, les forêts du Maine, le cam­pus de Boston, Rome ou une uni­ver­sité anglaise se fondent dans les mêmes teintes dés­espéré­ment mar­ronnass­es, comme si le film était plongé dans un automne dont on ne voy­ait jamais le bout. Ce qua­si hiératisme pour­rait se jus­ti­fi­er si Her­manus ne con­fondait pas rigueur – bien que cer­taines scènes témoignent d’un savoir-faire de découpage qui excède la sim­ple mise en boîte – et raideur. La forme paraît délibéré­ment terne pour faire ressor­tir la com­po­si­tion feu­trée des inter­prètes (Mescal et O’Connor dans un remake intel­lo de Broke­back Moun­tain) et la beauté des bal­lades que les deux com­pères enreg­istrent. L’émotion se veut ténue, se fau­fi­lant à tra­vers les scènes comme les mau­vais­es herbes dépassent du sol, mais le résul­tat est bien trop maus­sade pour qu’on partage les sen­ti­ments con­tenus des per­son­nages.