Jamais le désir homo­sex­uel, depuis ces dernières années, n’aura autant été exploré à Cannes par le biais du thriller que dans la dernière édi­tion. C’est en effet le curieux con­stat sus­cité par le nou­veau film de Mar­co Berg­er et bien plus encore par ce lau­réat de la deux­ième édi­tion de la Queer Palm, prix décerné en marge du tapis rouge au meilleur film à thé­ma­tique Les­bi­enne, Gay, Bi ou Trans. Seule­ment, si le désir se prête générale­ment bien à l’intrigue poli­cière, Beau­ty nous apprend que ces deux élé­ments ne font pas tou­jours bon ménage.

S’il y avait un quel­conque lien à établir entre les lau­réats de la Queer Palm depuis sa récente créa­tion, ce serait claire­ment celui de l’opposition. Car le per­son­nage prin­ci­pal de Beau­ty sem­ble bien con­stituer le miroir inver­sé du héros de Gregg Ara­ki. Beau­coup plus âgé que son acolyte, François est un per­son­nage de la frus­tra­tion, qui cache une pro­fonde léthargie latente sous des airs de tran­quil­lité et de réus­site. Car François vit en marge de sa pro­pre vie, étant délais­sé par une femme infidèle ou par ses pro­pres filles qui ont déserté le foy­er famil­ial. C’est au mariage de l’une d’entre elles qu’il ren­con­tre Chris­t­ian, le fils d’un ami de longue date. Le jeune homme est un bril­lant étu­di­ant dont la beauté boule­verse immé­di­ate­ment François et lui laisse peut-être entrevoir la pos­si­bil­ité d’une nou­velle exis­tence.

Cette ren­con­tre devient pour le réal­isa­teur un pré­texte afin d’explorer l’intériorité tour­men­tée d’un quin­quagé­naire qui tente pour la pre­mière fois de recon­fig­ur­er ses aspi­ra­tions per­son­nelles. Cette trame est exploitée avec finesse, tant le réal­isa­teur prend le con­tre-pied d’un écueil atten­du pour ce type de sujet. Ici, pas d’évolution col­orimétrique pour traduire le change­ment émo­tion­nel d’un homme quel­conque, mais le réal­isa­teur situe d’emblée le spec­ta­teur dans un univers extrême­ment lumineux, qui béné­fi­cie d’une pho­togra­phie soignée, soulig­nant la beauté d’une Afrique du Sud post-apartheid cham­boulée, con­tem­po­raine et pro­fondé­ment sex­uée.

Le film déjoue donc les attentes esthé­tiques atten­dues, tel qu’elles ont pu être exploitées par Tom Ford pour détailler le par­cours sem­blable de son Sin­gle Man, et situe bru­tale­ment François dans une schiz­o­phrénie esthé­tique, entre l’émerveillement sus­cité par la beauté de Chris­t­ian et des zones d’ombre, sig­nifiées autant par les déam­bu­la­tions noc­turnes que par les orgies sex­uelles aux­quelles il par­ticipe et que le réal­isa­teur tente de filmer sans juge­ment moral. Cela per­met habile­ment à ce dernier de faire du désir de François le sym­bole d’une mise à dis­tance vis-à-vis du monde, et d’imposer le ciné­ma comme unique con­di­tion d’assouvissement de ses désirs cachés.

Pour­tant, même si Oliv­er Her­manus parvient à met­tre en place un cli­mat sai­sis­sant, ce dernier se trou­ve pré­cipi­ta­m­ment égratigné par une intrigue beau­coup trop prévis­i­ble. D’objet de con­tem­pla­tion Chris­t­ian devient en effet la proie de François, qui trans­pose sur le jeune homme ses pro­pres fan­tasmes de jeunesse, de beauté et de puis­sance. C’est lorsqu’il devient cet objet de traque que le désir se fait alors ennuyeux et arti­fi­ciel, organ­isant la destruc­tion d’un homme que le réal­isa­teur car­ac­térise pré­maturé­ment comme anéan­ti, et pour lequel il a déjà inter­dit toute pos­si­bil­ité d’élévation aux sen­ti­ments. Cela ôte toute puis­sance dra­ma­tique à l’acte irré­para­ble que com­met­tra François, même si le réal­isme de la scène en préservera toute l’abomination. En résulte un pro­fond sen­ti­ment de malaise, comme si le voy­age de François n’était pas si indis­pens­able à une destruc­tion déjà large­ment entamée. Preuve que la dépres­sion et la frus­tra­tion au ciné­ma ne con­stituent pas néces­saire­ment les meilleures sources d’inspiration.