Il y a plusieurs façons d’approcher un film comme La Jeune femme à l’aiguille, fable doloriste et objet maniériste qui réac­tu­alise l’expressionnisme du muet alle­mand à l’heure du numérique : on peut opter pour un rejet franc et mas­sif face à sa surenchère sen­sa­tion­nal­iste et mis­an­thrope, ou bien finir par sourire de son accu­mu­la­tion forcenée de péripéties toutes plus som­bres les unes que les autres. Tout n’est pour­tant pas à jeter, entre quelques plans curieux (des retouch­es numériques accen­tu­ant les yeux bril­lants de per­son­nages tapis dans l’ombre) et effets de sus­pense macabres plutôt bien ficelés (une fila­ture s’achevant sur un geste mon­strueux à moitié voilé). Mais il faut recon­naître que le film, à force de charg­er la bar­que, som­bre rapi­de­ment dans le grotesque. Tout son pro­jet est con­tenu dans le plan d’un égout qui engloutit les dernières illu­sions de Karo­line, une jeune ouvrière au vis­age cadavérique : le monde est un cloaque dont il n’y a décidé­ment rien à sauver.

Dans cette per­spec­tive, le noir et blanc vise moins à ménag­er un clair-obscur moral qu’à nour­rir une esthé­tique ton sur ton (comme dis­ait John­ny : noir c’est noir, il n’y a pas plus d’espoir). D’autant que ce chemin de croix a des relents dou­teux : si, chez Mag­nus von Horn, les hommes sont lâch­es et veules, ce sont les femmes qui se révè­lent de loin les plus odieuses (cf. la scène d’introduction, où la médi­ocrité d’un petit pro­prié­taire est sup­plan­tée par la dureté d’une mère giflant sa fille), à la fois récep­ta­cles et sources d’une vio­lence insi­dieuse. Quand le scé­nario fait mine de ten­dre une main à Karo­line, réduite à s’autoavorter, c’est ain­si pour l’entraîner dans une spi­rale plus ter­ri­ble encore – et punir indi­recte­ment au cen­tu­ple son geste dés­espéré.