Au sein d’une fil­mo­gra­phie placée sous le signe de la post­moder­nité, Coupez ! de Michel Haz­anavi­cius a des allures de pro­jet jusqu’au-boutiste. Dif­fi­cile de résumer l’intrigue, qui prend pour point de départ un tour­nage de film de zom­bies, sans trop déflo­r­er ses secrets. Pré­cisons seule­ment qu’il s’agit du remake d’un film (Ne coupez pas !, de Shin’ichirô Ueda) rel­e­vant tout à la fois du pas­tiche, du tour de force tech­nique (la réal­i­sa­tion d’un long plan-séquence) et du com­men­taire méta sur l’industrie du ciné­ma. Last but not least, le tout prend la forme d’une mise en abyme dans une mise en abyme, voire ici d’une mise en abyme dans une mise en abyme à son tour mise en abyme, en cela que la ques­tion du remake est inté­grée à l’économie du réc­it. Le geste aurait pu être ver­tig­ineux, retors ou sim­ple­ment épuisant, mais Haz­anavi­cius sur­prend en restant très fidèle au matéri­au d’origine, sans pour autant livr­er un sim­ple copi­er-coller. Coupez ! s’en sort même plutôt bien au jeu inévitable de la com­para­i­son : si le décor de la pre­mière par­tie n’a pas la force de celui de la ver­sion japon­aise[1], le film trou­ve un meilleur équili­bre entre dis­tance comique et recréa­tion d’une mau­vaise série Z, ajoute un per­son­nage amu­sant (le com­pos­i­teur incar­né par Jean-Pas­cal Zadi) et tourne plutôt habile­ment en déri­sion sa nature de décalque. Mais il est aus­si trib­u­taire des tra­vers non nég­lige­ables du film qu’il adapte : le principe de strat­i­fi­ca­tion nar­ra­tive sert avant tout une opéra­tion maintes fois répétée qui con­siste à dif­fér­er la join­ture entre une sit­u­a­tion don­née (le film en train de se tourn­er) et son con­trechamp (les con­di­tions de sa fab­ri­ca­tion). La mise en scène vise de la sorte à assou­vir la sat­is­fac­tion menue que l’on peut ressen­tir devant un tour de passe-passe dont l’astuce nous est ensuite révélée : ludique, la chose prête vague­ment à sourire, mais reste somme toute lim­itée. Loin d’un film « au car­ré » qui ferait de la régur­gi­ta­tion (cf. l’importance du vomi dans cer­taines séquences) et de la ré-ingur­gi­ta­tion son moteur, Coupez ! accouche finale­ment d’une comédie assez con­sen­suelle, qui s’achève d’ailleurs sur une pho­to de famille.

L’affaire se com­plique toute­fois un peu si, aux dif­férentes couch­es du film, on en ajoute une nou­velle : le cas Haz­anavi­cius. Cela fait trois films con­sé­cu­tifs que le cinéaste fait non seule­ment des films sur le ciné­ma, mais aus­si des films de crise. Godard à la croisée des chemins (Le Red­outable), un père con­fron­té à sa fille de huit ans qui ne veut plus qu’on lui racon­te d’histoires avant de s’endormir (Le Prince oublié), et main­tenant le tour­nage d’un film chao­tique qu’un réal­isa­teur de sec­onde zone entre­prend, on le devine, pour recon­quérir l’estime de sa fille. Nou­velle vague, stu­dios oniriques (le monde imag­i­naire du Prince oublié, inspiré de Vice ver­sa), série Z fauchée : Haz­anavi­cius ratisse large et sem­ble, con­stat cru­el, chercher à con­jur­er son pro­pre déficit d’inspiration en le met­tant en scène à tra­vers dif­férents avatars. Quelque chose s’est per­du, nous racon­tent ses derniers films. Il y a dix ans, le tri­om­phe de The Artist couron­nait le suc­cès du pas­ticheur. Depuis, des cat­a­stro­phes indus­trielles (The Search, Le Prince oublié) ont côtoyé des comédies atones (Le Red­outable), tan­dis que OSS 117 est tombé entre les mains pataudes de Nico­las Bedos. Coupez ! doc­u­mente indi­recte­ment l’état dans lequel se trou­ve son auteur : sous ses dehors de pochade faisant l’éloge de l’artisanat du ciné­ma et de sa « magie », le film brosse en creux le por­trait d’un illu­sion­niste émoussé qui tente, mod­este­ment et tant bien que mal, d’accomplir son numéro.

Notes

Notes
↑1 Le remake français resserre dis­crète­ment le ter­rain de jeu : exit la séquence du tun­nel et la struc­ture réelle­ment cir­cu­laire du bâti­ment, qui ren­forçait la dimen­sion slap­stick de la pre­mière demi-heure du film de Shin’ichirô Ueda.