Bull, pre­mier film présen­té dans la sélec­tion Un Cer­tain Regard, appar­tient à une famille bien par­ti­c­ulière du ciné­ma d’au­teur dont le modus operan­di se révèle pour le moins para­dox­al : celle de la chronique, ancrée dans un milieu bien pré­cis (une petite com­mu­nauté du Sud des États-Unis et plus par­ti­c­ulière­ment le cir­cuit du rodéo), mais qui dans le même temps ne cherche jamais vrai­ment à inve­stir son ter­ri­toire doc­u­men­taire. Car le film présente dans les plis de son réc­it bal­isé, axé sur la ren­con­tre de Kris, une jeune fille de qua­torze ans dont la mère est incar­cérée, et d’Abe, un ancien torero au corps de plus en plus meur­tri, de véri­ta­bles sit­u­a­tions doc­u­men­taires autour du rodéo et des ruades des tau­reaux déchaînés. On a tou­jours la sen­sa­tion étrange que ce ciné­ma-là, qui se veut pour­tant au plus proche du réel, ne l’ap­préhende tou­jours qu’en deux­ième instance, l’é­tude des gestes et des sit­u­a­tions pas­sant tou­jours après la fic­tion sup­posée s’en nour­rir.

Un exem­ple par­mi dix autres : au lende­main d’une nuit alcoolisée, Kris pré­pare pour Abe une con­coc­tion aus­si infecte que revig­o­rante, à base d’œufs et de tabas­co. Symp­to­ma­tique­ment, la caméra part d’abord du vis­age de l’ado­les­cente pour seule­ment après filmer ce que font ses mains, au cœur de l’ac­tion. Tout le film suit ain­si un cap dra­maturgique qui appelle moins à la cap­ta­tion du réel qu’à un resser­re­ment, par le cadre et par le flou, autour des fig­ures et de leurs émo­tions. Le resser­re­ment est aus­si affaire de mon­tage, qui fixe d’emblée ce qui se joue entre les deux per­son­nages prin­ci­paux : tan­dis qu’Abe répare la brèche du gril­lage de son poulailler, Kris se trou­ve quant à elle der­rière une grille de prison, où sa mère se trou­ve. Le réc­it se con­clut dans cette per­spec­tive autour de deux mains qui, enfin, se lient, dans un nou­veau resser­re­ment aux allures de bouclage. Entretemps, Bull n’au­ra que grossière­ment enfilé les per­les et envis­agé son cadre, pour­tant pas moins intéres­sant qu’un autre, comme le ter­reau d’une allé­gorie dont la sub­stance laisse pan­tois : la vie aus­si est un rodéo.