Trois ans après Les Secrets des autres, de Patrick Wang, l’ACID con­tin­ue de faire preuve de dis­cerne­ment dans ses choix à l’import, en sélec­tion­nant un film améri­cain à rebours des œuvrettes pré­for­matées vues cette année à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs ou à Un Cer­tain Regard. De l’étiquette, Jim Cum­mings n’a man­i­feste­ment cure, comme en témoigne cet épatant Thun­der Road, dont la sin­gu­lar­ité saute aux yeux dès les dix pre­mières min­utes. Lesquelles for­maient à l’origine un court-métrage primé à Sun­dance dont ce jeune cinéaste est égale­ment le scé­nar­iste et l’acteur prin­ci­pal. Le seul reproche que l’on pour­ra faire à son long, c’est celui de cul­min­er presque d’emblée, en dévoilant un tour de force qui ne sera jamais sur­passé. Mais cette scène (dont nous ne dévoilerons rien, si ce n’est qu’elle se déroule dans une église, pen­dant une eulo­gie) annonce aus­si le poten­tiel tragi­comique du film à venir, qui tien­dra jusqu’au bout ses promess­es, sauf celle de nous faire enten­dre la très ciné­ma­tique chan­son de Bruce Spring­steen à laque­lle il emprunte son titre.

À l’image de son per­son­nage de polici­er en proie à des émo­tions vio­lem­ment con­traires, Thun­der Road est tra­vail­lé par une bipo­lar­ité entre drame et comédie, entre chronique sociale d’une bour­gade tex­ane et egotrip d’homme-orchestre, puisque Cum­mings est qua­si­ment de tous les plans. La ges­tique bur­lesque qu’il met ici au point rap­pelle, sur un ver­sant dépres­sif, le ressen­ti­ment d’un autre flic trau­ma­tisé par son divorce, celui cam­pé par Jim Car­rey dans Fou(s) d’Irène, la plas­tic­ité du vis­age en moins. Cette désar­tic­u­la­tion du lan­gage cor­porel de l’acteur est en phase avec les par­ti-pris du réal­isa­teur, soucieux d’exprimer la dynamique inhérente à chaque scène, même la plus anodine, en s’as­treignant à des angles et à des cadrages inhab­ituels, mais jamais chi­chi­teux.

Dans un film où seuls les Afro-Améri­cains sem­blent incar­n­er la sta­bil­ité famil­iale, Jim Arnaud fig­ure l’archétype de l’homme blanc en colère débous­solé par les con­tra­dic­tions de l’Amérique trump­iste, dont il est pour­tant sup­posé être le poster boy, à plus forte rai­son en tant que polici­er médail­lé et père bien­veil­lant. De cette aber­rante schiz­o­phrénie qui fait des héros d’hi­er les ahuris d’au­jour­d’hui, sans qu’ils sachent exacte­ment ce qu’il leur est arrivé, Arnaud cherche à s’af­franchir par autant de soubre­sauts et de digres­sions mal­adroites (les scènes de dia­logues, avec un juge noir ou un maître d’école, sont aus­si désopi­lantes que celles d’arrestations). Procé­dant, sans con­de­scen­dance aucune, à l’anamnèse de son per­son­nage, Cum­mings nous le restitue dans toute sa com­plex­ité de decent man meur­tri, qui lutte avec l’énergie du dés­espoir pour redonner du sens à une vie ordi­naire, dans une société rav­agée par les crises des opi­oïdes et de l’endettement. Une sec­onde chance, en somme, comme celle à laque­lle aspi­rait le cou­ple prêt à pren­dre la route de Thun­der Road, la chan­son : « Oh-oh come take my hand/We’re rid­ing out tonight to case the promised land ».