En un seul film, sor­ti mal­heureuse­ment un peu inaperçu en toute fin de l’an­née dernière, Patrick Wang était devenu un cinéaste à suiv­re pour ceux qui avaient eu la chance de décou­vrir son mag­nifique In the Fam­i­ly. Il fai­sait d’un triste réc­it d’adop­tion par un veuf qui venait de per­dre son com­pagnon une sub­tile odyssée intime sur la parole qui avait fait chavir­er le cœur de ses spec­ta­teurs. Aus­sitôt annon­cée, la sélec­tion à l’ACID de son nou­veau film, The Grief of Oth­ers, avait retenu l’at­ten­tion, notam­ment par son titre qui sem­blait con­tenir la promesse d’une nou­velle réflex­ion sur le deuil. Alors, oui et non : The Grief of Oth­ers se déploie en pre­mier lieu comme un réc­it choral sur – on aurait pu l’écrire en let­tres cap­i­tales tant l’ex­pres­sion fait peur – une famille améri­caine et ses petits mal­heurs du quo­ti­di­en. Mais le film de Wang n’est heureuse­ment pas un ersatz des œuvres de Todd Solondz : il ne se rabaisse pas au niveau d’une satire cynique­ment déshu­man­isée autop­siant avec une joie moqueuse et un effroi com­passé les affres de la mid­dle-class éta­suni­enne. Con­sid­éré ici avec bien­veil­lance, le deuil en ques­tion s’an­nonce au pluriel tout en étant sin­gulière­ment ressen­ti : cha­cun tente d’ac­cepter les adieux à faire. Adieux à ses ambi­tions, à sa jeunesse, à son insou­ciance, et à la con­fi­ance en l’autre.

Adap­té d’un roman de Leah Hager Cohen, The Grief of Oth­ers s’at­tache à dépein­dre, tout en finesse et ten­dresse, ces deuils par des échos trou­blants qui finis­sent par se con­fon­dre en une douloureuse har­monie : les par­ents doivent affron­ter le men­songe sur la patholo­gie d’un enfant à venir, le fils doit oubli­er son enfance et devenir un ado­les­cent, la fille doit con­stru­ire un nou­veau rebond dans sa vie sen­ti­men­tale. Le tout est traité avec une pudeur détachée infinie qui rend le film de Wang par­ti­c­ulière­ment ouvert au monde et aux idées. Dans son traite­ment médi­tatif – ici, on s’évertue à ne pas trou­ver la réponse mais à se pos­er les bonnes ques­tions, The Grief of Oth­ers rac­corde ses affects par asso­ci­a­tion d’idées. Cela teinte le film d’une couleur ludique et imprévis­i­ble : tel mur rouge est aus­si un pos­si­ble ven­tre mater­nel, tel lampe au pla­fond est une ouver­ture vers le jardin… Wang, dans une veine formelle moins sèche que dans In the Fam­i­ly, s’ingénie ain­si à trou­ver des idées de mon­tage, sou­vent bril­lantes, pour soutenir la teneur trag­ique de The Grief of Oth­ers et l’amen­er sur le ter­rain de la chronique enlevée. Un cadavre exquis qui a aus­si un cer­tain ton fan­tas­tique avec ses fan­tômes qui hantent l’e­sprit de ses per­son­nages dans un rap­port cru­cial à l’altérité des vivants ou, plus sur­prenant, des morts.