Le sous-titre français du pre­mier volet d’A Bread Fac­to­ry, “Ce qui nous unit”, pose d’emblée une logique d’écriture limpi­de : le proces­sus de for­ma­tion d’une com­mu­nauté. Les pre­miers plans ren­dent compte de l’histoire mil­i­tante de la Bread Fac­to­ry, une anci­enne usine à pain de la ville fic­tive de Check­ford, que Dorothea et Gre­ta ont trans­for­mée en pôle artis­tique mul­ti­dis­ci­plinaire. Le lieu accueille un pub­lic de tous âges et cou­vre un large éven­tail de pra­tiques artis­tiques, notam­ment le ciné­ma, la poésie et le théâtre. Mais sa péren­nité est men­acée par l’arrivée en ville d’un cen­tre d’art con­tem­po­rain, le F.E.E.L., sus­cep­ti­ble de s’accaparer les sub­ven­tions de la munic­i­pal­ité.

Le Berceau de la communauté

La Bread Fac­to­ry est un lieu de vie et de bras­sages facil­ités par la suc­ces­sion des évène­ments cul­turels (répéti­tion d’une pièce, édu­ca­tion pop­u­laire, pro­jec­tions de films etc.) qui met­tent directe­ment en rela­tion de nom­breux per­son­nages. Ain­si, lors des pré­parat­ifs d’Hécube, la tragédie d’Euripide, trois d’entre eux, dis­per­sés dans l’espace sont reliés par des panoramiques et assurent, par leurs con­tri­bu­tions respec­tives, le bon déroule­ment de la représen­ta­tion : Gre­ta installe tout d’abord le décor (des chais­es), puis la tra­duc­trice (qui a traduit le texte du grec ancien vers l’anglais) fait remar­quer qu’il manque le chœur, un vide comblé par une can­ta­trice dis­crète­ment juchée dans les gradins qui fait la démon­stra­tion de son tal­ent lyrique. Un décadrage les fait alors cohab­iter dans le même plan, abolis­sant dès lors la fron­tière entre la scène et le pub­lic. Patrick Wang dépeint ain­si une mosaïque d’individus qui se voient soudés par l’art, vecteur de lien social. La mise en scène organ­ise égale­ment l’espace de sorte que le pub­lic devi­enne par­tie prenante de la représen­ta­tion. Simon, un petit garçon facétieux, illus­tre cette porosité en assumant tour à tour les rôles de pro­jec­tion­niste (des films d’une réal­isatrice avec laque­lle il se lie d’amitié), et de spec­ta­teur (en assis­tant aux répéti­tions de la pièce d’Hécube).

Au fur et à mesure, le film révèle un réseau de plus en plus com­plexe de rela­tions dont le cœur ren­voie tou­jours à l’ancienne boulan­gerie indus­trielle. Il brouille la dis­tinc­tion entre l’art et la vie, où les scènes s’amorcent comme une con­ver­sa­tion et se révè­lent être la répéti­tion d’une pièce. À la toute fin du film, Gre­ta con­seille ain­si à Max (fils de la tra­duc­trice d’Hécube), vic­time d’un cha­grin d’amour, de venir sur scène lire un pas­sage de la pièce d’Euripide. La peine de cœur du jeune homme sem­ble pro­gres­sive­ment s’apaiser à mesure que sa voix prend de l’assurance et que l’émotion investit le texte. Con­sciente des ver­tus de la scène, la pro­prié­taire des lieux lui lance chaleureuse­ment : “D’ici, les choses sem­blent dif­férentes.” De même, elle aide un jeune auteur que le trac empêche de réciter sa poésie cor­recte­ment, sim­ple­ment en ajus­tant le micro à sa hau­teur. Celui-ci se redresse, reprend con­fi­ance en lui et illus­tre la fonc­tion répara­trice qu’occupe l’art au sein de la com­mu­nauté, en tout cas dans ce lieu.

Querelle des anciens et des modernes

Au début du film, Dorothea et Gre­ta protes­tent silen­cieuse­ment, avec en mains une pan­car­te sur laque­lle est inscrit « No gen­tri­fi­ca­tion with­out tax­a­tion », un slo­gan qui traduit la sit­u­a­tion déli­cate dans laque­lle se trou­ve la Bread Fac­to­ry. L’arrivée des May Ray, un duo chi­nois dont les per­for­mances out­ran­cières et le plus sou­vent ridicules sont ryth­mées par des applaud­isse­ments préen­reg­istrés, rompt en effet avec ce goût de la cul­ture clas­sique, qui fait aus­si de l’art un vecteur d’affects et de liens. D’ailleurs, jamais les deux per­formeurs ne sont filmés autrement que comme des clowns mécaniques : même en dehors de la scène, leur représen­ta­tion se pour­suit. L’art des May Ray est dès lors présen­té comme stérile : il ne peut être le ter­reau d’une com­mu­nauté. Lors de leur pre­mière per­for­mance à Check­ford, les deux artistes sont déguisés en astro­nautes : ils seraient les émis­saires d’un art nou­veau, futur­iste, qui con­traste avec le tem­péra­ment beau­coup plus pat­ri­mo­ni­al (textes grecs et russ­es, rétro­spec­tive de Howard Hawks etc.) de la Bread Fac­to­ry. Par ailleurs, May Ray incar­ne une jeunesse dynamique (un cou­ple de trente­naires) et mon­di­al­isée quand Gre­ta et Dorothea, plus âgées, sont attachées à l’ancrage local de “La Fab­rique” et la trans­mis­sion, via l’éducation pop­u­laire, d’un amour de l’art.

La lutte de l’authenticité con­tre la fac­tic­ité est d’ailleurs le sujet de la dernière par­tie du film, lors de la séance munic­i­pale où est débattue la répar­ti­tion du bud­get. Les deux organ­i­sa­tions rivales (la Bread Fac­to­ry et le nou­veau cen­tre d’art con­tem­po­rain) s’affrontent sur le ter­rain du jeu — au sens actoral –, la per­for­mance la plus con­va­in­cante déci­dant des vain­queurs. C’est là l’intuition géniale du cinéaste : déplac­er un con­flit économique dans le champ artis­tique. Ain­si, l’intervention de Troop­er, acteur vedette à la sol­de des May Ray, sonne comme une par­o­die de pané­gyrique (il oublie d’ailleurs une par­tie de son texte) et s’oppose à la parole touchante de vérité des par­ents qui louent les bien­faits des ate­liers édu­cat­ifs ani­més par Gre­ta et Dorothea. Un vieil ami des deux femmes, grand acteur au demeu­rant (il le démon­tre, plus tôt, en décla­mant le texte d’Euripide), dénonce d’une réplique lap­idaire la vacuité de Troop­er et, ce faisant, l’escroquerie des artistes con­tem­po­rains au nom desquels il s’exprime : « This is NOT an actor ! » Le caboti­nage a finale­ment rai­son des bon­i­menteurs, révélant leur impos­ture aux yeux de toute l’assemblée.

Le pre­mier volet d’A Bread Fac­to­ry nav­igue ain­si avec aisance et finesse entre la satire et la comédie humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus prosaïque. La mise en scène, très sim­ple, tou­jours à hau­teur de ses per­son­nages, s’efforce de trou­ver des moyens de les réu­nir au tra­vers d’un léger décadrage, d’un zoom ; tou­jours avec une propen­sion égal­isatrice. Les âmes éparpil­lées de la bour­gade de Check­ford for­ment ain­si cette belle mosaïque qui fait vivre en retour la Bread Fac­to­ry. Ren­dez-vous le 2 jan­vi­er pour la deux­ième par­tie de ce dip­tyque.