The Beta Test com­mence à la manière d’un thriller : dans un apparte­ment cal­i­fornien, une femme com­pose le 911 pour sig­naler une dis­pute con­ju­gale. Elle rejoint ensuite son com­pagnon à table et partage avec lui un début de dîn­er glacial avant de recevoir plusieurs coups de couteau et de pass­er par-dessus le bal­con. De cette scène de meurtre, il ne sera presque plus ques­tion ensuite, sauf à titre très anec­do­tique : une fois que Jim Cum­mings appa­raît à l’écran, le film se mue en dark com­e­dy et repose essen­tielle­ment sur la per­for­mance de son acteur-réal­isa­teur, qui livre un étrange show, entre nar­cis­sisme et masochisme. Cum­mings joue le rôle de Jor­dan Hines, un cadre d’entreprise tra­vail­lant dans l’industrie du spec­ta­cle à Los Ange­les. Dans le Hol­ly­wood d’après Har­vey Wein­stein, Hines incar­ne une con­ti­nu­ité pathé­tique : en lui se cristallisent les codes d’un vieux monde dont #MeToo a pré­cip­ité la chute (il se per­met par exem­ple de tyran­nis­er l’une de ses assis­tantes). Loin d’avoir « décon­stru­it sa mas­culin­ité », Hines appa­raît dès lors comme un héros vir­il anachronique – et vague­ment comique par le décalage qu’il mar­que avec son époque : ses mod­èles pour­raient être Jor­dan Belfort du Loup de Wall Street et Patrick Bate­man d’Amer­i­can Psy­cho, soit deux incar­na­tions plus ou moins mon­strueuses du cap­i­tal­isme.

Recon­sid­ér­er ce que fut, à une époque pas si loin­taine, le mod­èle vir­il de la réus­site sociale dans le ciné­ma améri­cain[1] est un beau pro­jet satirique, que Cum­mings ne parvient toute­fois pas à hon­or­er pleine­ment. Le prin­ci­pal geste nar­ratif de son film, on l’a dit, con­siste à met­tre en scène ses per­for­mances dans des sketchs écrits sur mesure (ce qu’il fai­sait déjà dans Thun­der Road) ; il lui faut pour cela un plateau, un pub­lic et une cer­taine frontal­ité dans la mise en scène. Ces trois élé­ments sont réu­nis dans une scène en forme de cli­max : dans un park­ing souter­rain, Hines tombe le masque et révèle à sa fiancée (Vir­ginia New­comb) le men­songe sur lequel repose toute son exis­tence. Drôle de sketch, peut-être moins des­tiné à met­tre à nu le per­son­nage (sa tirade est scan­dée par la for­mule « Let’s be hon­est ») qu’à révéler la comédie d’un acteur – Cum­mings – jouant le jeu hol­ly­woo­d­i­en de l’honnêteté dans le monde fausse­ment trans­par­ent de l’après-#MeToo. Tout l’intérêt de The Beta Test – film certes lim­ité, mais un peu moins anec­do­tique que les deux précé­dents de Cum­mings – réside dans ce por­trait en creux d’un sys­tème (Hol­ly­wood) qui n’a pas tant changé mal­gré les garanties de moral­ité qu’il nous offre sans cesse. Avec Cum­mings, le ciné­ma améri­cain aurait ain­si trou­vé sa bête noire : un acteur improb­a­ble, roulant des yeux comme Jim Car­rey à sa grande époque, ges­tic­u­lant de façon embar­ras­sante, changeant sans cesse de reg­istre comme pour retourn­er sa comédie con­tre le monde et trans­fig­ur­er celui-ci en spec­ta­cle. Le procédé est certes vieux comme Shake­speare, mais il fonc­tionne au moins le temps d’une scène. Pour le reste – le sens de l’observation sociale, la finesse du trait satirique, le rythme comique – il fau­dra encore atten­dre un peu.

Notes

Notes
↑1 On pense par exem­ple au rôle emblé­ma­tique de Michael Dou­glas dans Wall Street d’O­liv­er Stone (1987).