Pre­mier jour de com­péti­tion, et déjà un grand film : Tim­buk­tu, œuvre cap­ti­vante sur l’espace com­mun et le souf­fle de la rumeur, qui ne s’ébruite pas dans les couloirs mais sif­fle douce­ment entre les dunes ; avec une déli­catesse et un raf­fine­ment qui pour­raient l’ériger en Incon­nu, cette fois-ci pas du lac, mais du désert[1].

Certes, Tim­buk­tu est en pre­mier lieu décisif en tant qu’acte poli­tique, soit le fait qu’un grand cinéaste du Sahel, deux ans après le début du con­flit malien, prenne la respon­s­abil­ité de représen­ter la présence ten­tac­u­laire d’AQMI[2] dans l’arrière-pays déser­tique dont Bamako a per­du le con­trôle. Le vaste espace sablon­neux paraît infi­ni et monot­o­ne ; pour­tant sa topogra­phie est indi­ci­ble­ment riche. Les modes de voisi­nage qui le régis­sent, déclinés en une mul­ti­tude de tableaux, se résu­ment sou­vent à la coex­is­tence d’une foi paci­fique, intro­spec­tive, et d’une foi belliqueuse, con­quérante : mili­ciens désœu­vrés faisant les cent pas, fusils d’assaut à la main, sur les toits des maisons de pierre, sous l’œil dés­abusé de paysans mi-amusés mi-ter­ri­fiés ; para­dox­es mor­dants, comme l’anglais que les rebelles touaregs, un peu hon­teux, maîtrisent finale­ment mieux que l’arabe ; zèle puéril des dji­hadistes encore gamins (une belle scénette comique, où une jeune recrue perd tous ses moyens devant le camés­cope qui doit servir à enreg­istr­er son allo­cu­tion).

Mais c’est avant tout un somptueux film d’e­space. Ain­si Tim­buk­tu développe-t-il une sorte de grand théâtre du dehors, qui n’a pour décor que l’étendue sèche du désert, avec ses petits acci­dents de ter­rain : un fleuve, un vil­lage, un arbre, etc. Palais à ciel ouvert, immense et réguli­er, le Sahel n’en est pas pour autant dépourvu de cham­bres et d’alcôves. Chaque val­lon se dis­simule du suiv­ant à l’ombre de la dune qui les sépare, cachant dans ses creux des scènes invis­i­bles et secrètes : une musique, une par­tie de foot­ball, un meurtre – autant d’in­ter­dits haram traqués par la police islamique. Tapis entre les collines, ces instants ne s’y abri­tent tou­jours qu’à moitié : ils se dérobent aux regards, et pour­tant parta­gent ce grand espace con­tigu, où souf­fle le même vent, por­teur de men­aces sour­des.

Tim­buk­tu, c’est l’hu­man­ité vouée à cramer sous le même ciel ; le grand réc­it feuil­leton­nant du peu­ple de Dieu aux con­fins du monde, ren­du à un état à la fois féro­ce­ment con­tem­po­rain (AQMI, le MUJAO, Ansar Dine, jamais nom­més mais tou­jours présents) et absol­u­ment intem­porel et abstrait. Une micro-human­ité à l’épreuve d’elle-même sur une terre qui pour­voit, en juste mesure, le manger et le boire : la déli­cate régu­lar­ité de la vie paysanne en ferait un beau par­adis de sable si ce n’é­taient les ban­des de pré­da­teurs armés qui y rôdent. Lassés par le silence de Dieu et la quié­tude de la foi, armés de pick-ups et de mitrail­lettes, ils por­tent sur cette terre blanche le péché orig­inel du bruit et de la fureur : Tim­buk­tu com­mence par la séquence bar­bare et aber­rante d’un 4x4 lancé à la pour­suite d’une gazelle par pur jeu, scène jumelle de l’in­tro­duc­tion apoc­a­lyp­tique de The Thing de Car­pen­ter. C’est bien quelque chose du par­adis vio­lé que Sis­sako, entre les creux du réc­it, parvient à capter. Il met, en ouver­ture de cette 67e com­péti­tion, la barre déjà bien haut.

Notes

Notes
↑1 Guiraudie et Sis­sako parta­gent d’ailleurs leur pro­duc­trice, Sylvie Pialat (Les Films du Wor­so).
↑2 Al-Qaï­da au Maghreb islamique.