Il se pour­rait que la fâcherie con­tre Abdel­latif Kechiche, après l’épou­vantable Vénus noire, ne soit que tem­po­raire, et que l’on se réc­on­cilie avec lui à un degré que l’on ne soupçon­nait peut-être pas. Les jours du fes­ti­val défi­lent et l’on com­mençait à s’im­pa­tien­ter en se deman­dant quand allait enfin débouler un (ou «le») film dont on ressor­ti­ra vrai­ment ébran­lé, éton­né, excité, éventuelle­ment prêt à en découdre… On a vu de belles choses, quelques-unes très con­va­in­cantes, comme L’In­con­nu du lac de Guiraudie à «Un cer­tain regard», mais, pour l’in­stant, La Vie d’Adèle est le seul à répon­dre véri­ta­ble­ment à ce pedi­gree en com­péti­tion offi­cielle. À cer­tains moments de la pro­jec­tion, une atten­tion et ten­sion par­ti­c­ulières du pub­lic étaient très net­te­ment pal­pa­bles, des cœurs se sont ser­rés, des corps se sont cer­taine­ment man­i­festés des manières les plus trou­blantes.

Adap­té libre­ment de la bande dess­inée Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, la durée et le titre dis­ent bien l’am­bi­tion romanesque de Kechiche dans cet ample réc­it de trois heures, dont, vis­i­ble­ment, per­son­ne ne s’est plaint – à ma con­nais­sance. La Vie d’Adèle débute par une scène de classe où il est ques­tion de lit­téra­ture, et de Mari­vaux puis de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette. Il ne s’ag­it pas que d’un clin d’œil à L’Esquive, cela per­met d’in­tro­duire l’idée de prédes­ti­na­tion de la ren­con­tre amoureuse. Une nuit, Adèle, seule dans sa cham­bre, fait appa­raître une fille aux cheveux bleus, comme vis­itée par une pro­jec­tion de ses désirs ; l’acte soli­taire se fait, déjà, avec Emma, annonçant cette pas­sion tor­ride. Il y a quelque chose de mau­dit dans cette man­i­fes­ta­tion noc­turne, on pense à une suc­cube venant pos­séder le corps de sa proie. Kechiche brouille ain­si la chronolo­gie[1] puisque cette scène précède la ren­con­tre inter­venant plus tard dans la rue lors d’un croise­ment fur­tif. Et cette man­i­fes­ta­tion de la prédes­ti­na­tion pour Adèle va la faire brûler de désir, de bon­heur lorsqu’elle est effec­tive, avant que le dés­espoir ne s’empare d’elle.

On décou­vre Adèle en lycéenne, char­mante pas­sion­née de let­tres, classe moyenne, ni bien ni mal dans sa peau, elle se cherche. On va la voir grandir, devenir femme, dans une nar­ra­tion trouée d’el­lipses pas for­cé­ment immé­di­ate­ment per­cep­ti­bles. Ado­les­cente, comme cha­cun, elle s’in­téresse à ses désirs, de façon à la fois gail­larde et pataude. De la lec­ture de Mari­vaux, on passe, dans la scène suiv­ante, à une dis­cus­sion crue entre copines : «si ça le fait, je le nique.» Le cinéaste relie ain­si la cul­ture “légitime” et le con­tem­po­rain, fait dia­loguer le clas­si­cisme et le prosaïsme. Il a par­fois la main lourde dans l’in­scrip­tion soci­ologique des goûts et pra­tiques des uns et des autres, on assiste à des dis­cus­sions qui sem­blent pla­quer La Dis­tinc­tion. Cri­tique sociale du juge­ment, où Pierre Bour­dieu délim­ite les cap­i­taux cul­turels et économiques et les champs où les indi­vidus évolu­ent en fonc­tion de leur habi­tus. Quant à la «con­ver­sion» aux huitres, ça n’est évidem­ment pas le moment le plus fin du film. Mais Kechiche parvient aus­si à en faire une matière dra­maturgique puisque la «dis­tinc­tion» con­damne en quelque sorte leur amour ; à Emma l’as­cen­sion dans les cer­cles de l’art con­tem­po­rain, à Adèle un manque d’am­bi­tion avec son méti­er d’in­sti­tutrice. Cette altérité fait naître une curiosité mutuelle avant qu’elle ne se trans­forme en écart, puis en fos­sé, et enfin en abîme impos­si­ble à combler.

L’in­térêt de se ren­dre à un fes­ti­val comme Cannes est notam­ment de voir se dress­er un grand film et une car­togra­phie du ciné­ma avec la suc­ces­sion des films vus de façon rap­prochée. Dans le ciné­ma français, on a beau­coup tourné autour des désirs, pas­sant par la nais­sance de ceux-ci. Grâce à un art de la dynamique des scènes, Kechiche capte des choses à cet égard qui, du coup, sont extrême­ment cru­elles pour Rebec­ca Zlo­tows­ki (Grand Cen­tral, avec Léa Sey­doux égale­ment) ou Katell Quil­lévéré (Suzanne). Il peut aus­si compter sur son tal­ent dans la direc­tion d’ac­teur ; on décou­vre ici Adèle Exar­chopou­los dans le rôle-titre, extra­or­di­naire de var­iété et d’in­ten­sité, faisant appa­raître sur son vis­age – et son corps lors des scènes éro­tiques – des états extrême­ment forts et sub­tils. Belle idée aus­si de «vir­ilis­er» Léa Sey­doux en artiste les­bi­enne, de ne pas en faire ain­si «l’ar­gu­ment» sexy du film. Aus­si le cinéaste orchestre son fil­mage et son mon­tage d’une manière beau­coup plus coulée, si l’idée de transe demeure, celle-ci est tran­quille, apaisée, tout en nouant des pics de ten­sion, notam­ment la déchi­rante scène de rup­ture. Avec Vénus noire, il était ten­tant de cla­quer la porte au nez du ciné­ma d’Ab­del­latif Kechiche, l’am­pleur et la générosité de La Vie d’Adèle nous donne l’en­vie de lui ouvrir les bras à nou­veau, et de l’aimer.

Notes

Notes
↑1 Petit ajout : quand je demande con­fir­ma­tion de ce brouil­lage de la chronolo­gie, cer­taines per­son­nes con­fir­ment ou hési­tent, d’autres me dis­ent qu’il n’y a pas inver­sion. Bref, le doute est per­mis, il s’ag­it peut être d’un «remon­tage» du film de ma part, mais je laisse en l’é­tat cette éventuelle erreur…