Dense et chargé, le pro­gramme des États Généraux du film doc­u­men­taire mul­ti­pli­ait les propo­si­tions : rétro­spec­tives, sémi­naires, pro­jec­tions en plein air et séances spé­ciales. D’une sec­tion à l’autre (His­toire de Doc, Expéri­ences du regard, Journée Scam…), retour sur quelques grandes ten­dances et images fortes.

Tan­dis que la tra­di­tion­nelle Route du Doc met­tait cette année le cap sur l’Allemagne avec un large choix de films récents, un par­cours his­torique célébrait le doc­u­men­taire belge. Revenant sur les prin­ci­paux jalons d’un ciné­ma riche et var­ié, cette sélec­tion démar­rait avec les œuvres fon­da­tri­ces d’Henri Stor­ck et Charles Dekeukeleire. Pio­nniers du genre, tous deux ont con­tribué dans les années 1920 aux recherch­es esthé­tiques menées par les courants européens d’avant-garde, tis­sant des liens avec les essais de Jean Epstein, Dzi­ga Ver­tov, Ger­maine Dulac ou Wal­ter Ruttmann. Dans Images d’Ostende, son pre­mier court métrage tourné en 1929, Hen­ri Stor­ck filme sa côte natale et souhaite capter les « aspects intimes de la ville, l’hiver ». Onze min­utes hyp­no­tiques où s’entrechoquent les matières dans la gri­saille du port : vent et fumée, dunes et marées, ancres et reflets… La présence humaine s’efface der­rière un tableau sen­suel, où le noir et blanc mag­ni­fie la force plas­tique du paysage : écume mourant sur le sable, lumière scin­til­lant à la sur­face des eaux… L’œil aigu­isé du réal­isa­teur isole des frag­ments, com­pose des plans graphiques pleins de lignes et de courbes, tan­dis que le rythme épouse le ressac infi­ni de la mer du Nord. Charles Dekeukeleire trace quant à lui un sil­lon plus expéri­men­tal, jouant sur des effets vis­i­bles et agres­sifs : surim­pres­sions, décadrages, usage intem­pes­tif de négat­ifs et mon­tage proche de la syn­cope. Com­bat de boxe (1927) trans­forme ain­si le ring en champ de ren­con­tres visuelles, où les poings ren­trent directe­ment en col­li­sion avec la foule. Plus ambitieux, mais aus­si plus épuré, Impa­tience (1928) est un poème obses­sion­nel et sug­ges­tif, où une femme à la moto part à l’assaut des mon­tagnes et de « blocs abstraits ». Dans un style résol­u­ment onirique, Charles Dekeukeleire colle des élé­ments dis­joints, éla­bore une boucle où s’emboîtent dif­férents motifs : par la grâce de rac­cords hardis, le vis­age expres­sif de l’actrice Yvonne Sel­ma sem­ble répon­dre à l’appel d’une nature ver­tig­ineuse, tan­dis que péta­radent moteur, roues et pot d’échappement. Tan­tôt vêtue de cuir, tan­tôt dénudée, l’amazone fait corps avec la machine, bien que le cadre ne les réu­nisse jamais. Pièces de l’engin ruti­lant et détails anatomiques se fondent alors dans un mael­ström qui rap­pelle le Bal­let mécanique de Fer­nand Léger comme l’érotisme de Man Ray.

Impatience / Déjà s'envole la fleur maigre

Conçue dans un esprit de syn­thèse, tra­ver­sant la mémoire d’un pays, cette pro­gram­ma­tion se fai­sait aus­si bien l’écho d’un passé colo­nial (les films d’André Cau­vin ou Gérard de Boe sur le Con­go) que de grandes luttes sociales (une veine représen­tée par Frans Buyens ou les frères Dar­d­enne). Elle per­me­t­tait surtout de ren­dre hom­mage au for­mi­da­ble regard de Paul Mey­er, obser­va­teur à la fois cru­el et ten­dre du Bori­nage, région minière dévastée. Avec une rage froide, Klinkaart (1957) con­fronte une ado­les­cente à l’univers hos­tile d’une bri­que­terie, où appren­tis­sage rime avec droit de cuis­sage. Dans cette fic­tion sèche et bru­tale, le cinéaste fig­ure l’emprise du tra­vail sur les êtres, pré­maturé­ment vieil­lis. Mais sa réus­site majeure reste Déjà s’envole la fleur mai­gre (1960) qui dépasse le dis­cours mil­i­tant pour capter l’humanité dans sa beauté et sa fragilité. Détour­nant une com­mande du Min­istère de l’Instruction publique, Paul Mey­er accom­pa­gne des familles ital­i­ennes venues s’installer en Wal­lonie, près des puits de char­bon, alors que la fer­me­ture des sites entraîne un chô­mage mas­sif. Mal­gré la grav­ité du con­texte, jamais éludée, le cinéaste ne se con­tente pas d’une vision dénon­ci­atrice ou mélo­dra­ma­tique. Il dévoile au con­traire la poésie enfouie au cœur du ter­ri­toire et s’autorise de belles échap­pées, tels ces instants de joie fugace où les enfants déva­lent les ter­rils sur des luges de for­tune. Décol­lant sou­vent du réal­isme, le film respecte ces « pau­vres gens, aux gestes las et indul­gents, sur qui s’acharne la mis­ère » – pour repren­dre les mots d’Émile Ver­haeren, cités dans la pre­mière scène. Déjà s’envole la fleur mai­gre emprunte par ailleurs son titre – et sa mélan­col­ie – aux vers de Sal­va­tore Qua­si­mo­do : « Je ne saurai rien de ma vie / Sang obscur et monot­o­ne. / Je ne saurai rien, qui j’aimais, qui j’aime / Main­tenant que replié, réduit à mes mem­bres / Dans le vent pour­ri de mars / J’énumère les maux des jours déchiffrés. / Des branch­es déjà s’envole la fleur mai­gre / Et moi j’attends la patience de son vol irrévo­ca­ble. »

Passages

Pri­mor­diale chez Paul Mey­er, mais égale­ment chez Jaco Van Dor­mael – Les Voisins (1981) épin­gle la mesquiner­ie des Brux­el­lois vis-à-vis des étrangers – la thé­ma­tique de l’immigration reve­nait comme un fil rouge dans les sec­tions con­tem­po­raines. Plusieurs cinéastes suiv­aient des per­son­nes exilées, per­dues dans un entre-deux géo­graphique et men­tal. Por­trait indi­vidu­el avec Kel­ly de Stéphanie Rég­nier, qui recueille le réc­it d’une Péru­vi­enne, cloîtrée dans une cham­bre d’hôtel à Tanger. Por­trait de groupe avec L’Escale de Kaveh Bakhtiari où sept clan­des­tins, orig­i­naires d’Iran, atten­dent un nou­veau départ en fuyant la sur­veil­lance poli­cière dans un sous-sol d’Athènes. Dans les deux cas, un qua­si huis-clos ren­force l’impression d’étouffement ressen­tie par les migrants, con­traints de se cacher partout où ils tran­si­tent. Ces intérieurs som­bres con­trastent avec un hors-champ loin­tain, chargé de promess­es. Kel­ly fixe l’horizon depuis une ter­rasse baignée de soleil, tan­dis que les sans-papiers de L’Escale se heur­tent aux grilles d’une Europe cade­nassée. Les deux films se dis­tinguent toute­fois beau­coup par leur approche. Kel­ly repose essen­tielle­ment sur la parole de son héroïne, « petite aven­turière » qui a franchi toute seule bien des fron­tières : d’un épisode à l’autre, elle retrace son des­tin, dans une langue crue et pour­tant douce, capa­ble de gliss­er dans la même phrase de l’amour à l’argent. Mais son exis­tence se racon­te tout autant par ses gestes, son regard et le tim­bre de sa voix. Stéphanie Rég­nier témoigne d’une vraie qual­ité d’écoute et main­tient l’attention tout du long grâce à des res­pi­ra­tions bien dosées.

Kelly / L'Escale

Kaveh Bakhtiari a de son côté partagé une année durant le quo­ti­di­en fébrile de Raoul, Kam­ran, Far­shad, Yass­er, Jahan, Gayana et son pro­pre cousin Mohsen, qu’il était par­ti retrou­ver. Accep­té par cette petite bande, il finit par y trou­ver sa place et sa caméra légère capte leurs espoirs et leurs craintes, l’écoulement des jours dans une per­ma­nente insécu­rité. « Mes rêves sont pleins de policiers qui m’attaquent » con­fie le plus jeune, ter­ror­isé à l’idée de sor­tir dans la rue. Impos­si­ble de par­ler ou de cir­culer libre­ment dans un monde qui vous assigne au cloi­son­nement. D’épais rideaux obstru­ent les fenêtres de l’appartement. Seule issue : endoss­er le nom d’un autre, récupér­er un passe­port et ressem­bler coûte que coûte à son dou­ble pho­tographique, quitte à se couper les cheveux comme « un cor­beau » ou à porter des lentilles de couleur pour devenir un « gamin aux yeux bleus ». À cette pupille exor­bitée répon­dra plus tard la bouche cousue d’un gréviste de la faim : la dépos­ses­sion de l’identité passe aus­si par le corps.

Dans Le Pen­d­ule de Cos­tel Pilar Arcila pro­pose un autre type d’immersion, fondée sur l’échange et la cir­cu­la­tion des points de vue. Cen­tré sur une famille Rom bal­lot­tée entre France, Suisse et Roumanie, le film effectue bel et bien un mou­ve­ment de bal­anci­er, oscil­lant entre deux pôles : d’un côté, les plans tournés en super 8 noir et blanc par la réal­isatrice, de l’autre les séquences pris­es en vidéo couleur par Cos­tel, l’un des mem­bres de la com­mu­nauté, à qui elle a con­fié sa caméra. Frot­te­ment intéres­sant a pri­ori mais plutôt mal­adroit sur l’écran : au lieu d’inventer un espace de lib­erté partagée, ce dis­posi­tif entraîne un va-et-vient arti­fi­ciel entre pel­licule et numérique, la ville et l’intime, comme s’il fal­lait néces­saire­ment un car­can for­mal­iste pour encadr­er les images sai­sis­santes de Cos­tel.

Voyages

D’autres cinéastes préféraient eux-mêmes par­courir un chemin, explor­er des paysages mythiques pour en rap­porter notes et impres­sions. Leurs films adop­taient la forme du « car­net de route » – un art déli­cat, exigeant une grande habileté dans le cro­quis. L’essai n’est pas tout à fait maîtrisé dans À tra­vers Rome d’Aude Fourel, déam­bu­la­tion lit­téraire où le rap­port entre texte et image crée trop peu d’étincelles. Les Naufragés de François Abdel­nour excite davan­tage l’imagination en délais­sant les mots au prof­it d’une balade con­tem­pla­tive sur les rails du Transsi­bérien – un mys­térieux voy­age au bout de la nuit, bercé par le bruit inces­sant des wag­ons, au milieu des tun­nels et gares désertes. Pro­gres­sive­ment des vis­ages émer­gent de la pénom­bre, tan­dis que l’aurore pointe dehors. Les pas­sagers fument, boivent, chantent, et leurs con­ver­sa­tions en russe ne sont pas sous-titrées : nous parta­geons ain­si le sen­ti­ment d’altérité vécu par le réal­isa­teur, plongé dans cette expédi­tion. Dès le début, un car­ton souligne d’ailleurs cette étrangeté : « Ils n’étaient plus que 88, per­son­ne ne les com­pre­nait, cela fai­sait des mois qu’ils étaient là, ils allaient on ne sait où, pour on ne sait quoi. Eux seuls le savaient. » Si le film affiche par­fois ses lim­ites d’exercice sco­laire, il dégage une atmo­sphère coton­neuse, jusqu’à son ouver­ture finale sur la mer du Japon. Manon Ott et Gré­go­ry Cohen nous con­vi­aient égale­ment à une lente dérive, remon­tant dans Nar­ma­da un fleuve en Inde. Depuis les années 1960, la con­struc­tion de grands bar­rages a entraîné le départ de mil­lions d’habitants et provo­qué d’intenses mou­ve­ments de con­tes­ta­tion. Écar­tant tout didac­tisme, les deux cinéastes priv­ilégient l’allégorie, con­frontant des légen­des ances­trales, liées à une nature sacrée, au culte mod­erne voué au pro­grès et à l’industrialisation. Bouil­lon­nante, la piste sonore regorge de chu­chote­ments et de bruisse­ments, comme si l’eau char­ri­ait des fan­tômes engloutis, des résis­tances passées. Cette tex­ture musi­cale résonne forte­ment avec le grain des plans, tournés en super‑8 – un sup­port qui tend à dis­paraître, écho implicite à une civil­i­sa­tion indi­enne en pleine muta­tion.

Narmada / Lame de fond

À côté de ces excur­sions à l’autre bout du globe, le fes­ti­val offrait des voy­ages plus intro­spec­tifs, dans le temps et la mémoire. Avec L’Image man­quante, Rithy Panh se retourne une nou­velle fois sur la dic­tature des Khmers rouges et livre un réc­it auto­bi­ographique, où l’impossibilité de toute recon­sti­tu­tion his­torique débouche sur un procédé de dis­tan­ci­a­tion sai­sis­sant, d’une red­outable sim­plic­ité : tan­dis qu’une voix off, écrite par Christophe Bataille, prend en charge la nar­ra­tion, les sou­venirs du cinéaste sont matéri­al­isés par des fig­urines en terre cuite, sculp­tées par Sarith Mang et placées au milieu de décors minia­tures. Dotées d’une grande force, ces petites stat­uettes font ressur­gir par leur fix­ité un peu­ple cam­bodgien pétri­fié face à l’avènement d’un régime crim­inel. De minu­tieux trav­el­lings bal­aient les maque­ttes pour s’arrêter sur un vis­age ou au con­traire mesur­er l’étendue du désas­tre. Le film se mon­tre touchant quand le doc­u­men­tariste évoque sa famille avant le géno­cide et ressus­cite les couleurs d’une péri­ode heureuse, mar­quée par le ciné­ma, la musique et la danse. Comme Davy Chou dans son récent Som­meil d’or, Rithy Panh redonne vie aux images bigar­rées de cette époque, qui con­trastent avec les films de pro­pa­gande du « Kam­puchea démoc­ra­tique », où des sil­hou­ettes érein­tées s’agitent mécanique­ment dans les camps de tra­vail sous la sur­veil­lance d’une caméra total­i­taire. Si L’Image man­quante con­tient par­fois des effets super­flus – notam­ment dans le traite­ment du son, assez illus­tratif –, Rithy Panh parvient à renou­vel­er son inspi­ra­tion tout en creu­sant avec obsti­na­tion le même trau­ma.

Autre film à la pre­mière per­son­ne, Lame de fond de Per­rine Michel fouille les racines d’une folie. Dès la pre­mière scène, un trou­ble s’installe : tan­dis que nous avançons sur une route de cam­pagne assoupie, une femme annone une comp­tine plutôt som­bre : « Fais dodo, petit zébu / au galop t’as tant cou­ru / que te voilà tout four­bu / Tu es, pau­vre hurlu­ber­lu / le plus sot de la tribu / le plus triste indi­vidu / que j’ai jamais, jamais vu… » A capel­la, tou­jours à la lim­ite du faux, la voix déraille par instants, don­nant le ton d’une œuvre sin­gulière et coupante. Après la mort de son père, la réal­isatrice vis­ite une dernière fois la mai­son famil­iale bien­tôt mise en vente. Tan­dis que sa mère et son frère se remé­morent des anec­dotes joyeuses, elle livre une ver­sion dis­so­nante. Pour elle, aucun vert par­adis dans ces années de jeunesse : « y avait des embûch­es, des pièges ». Très vite deux réc­its se super­posent, et le mono­logue inqui­et de la cinéaste vient par­a­siter les phras­es banales et légères de ses proches : « J’ai gran­di dans les couliss­es, j’avais tou­jours des idées de refuge » nous glisse-t-elle à l’oreille. À l’écran, de belles pho­togra­phies cohab­itent avec des visions plus noires : gouttes de pluie sur les vit­res, ombres sur le car­relage, insectes écrasés sur le sol, pla­fond écail­lé… Peu à peu, le dédou­ble­ment se fait plus vio­lent, tan­dis que le réc­it vire au cauchemar, sug­gérant un pos­si­ble inces­te sur fond de tables de mul­ti­pli­ca­tion. Les mots ont la cru­dité de l’enfance, vont directe­ment à l’essentiel, arrachant des sen­ti­ments bruts sans les décrypter : « J’avais honte », « J’étais fière »… Fuyant à tra­vers champs dans une course effrénée, Per­rine Michel et son film pren­nent le train vers Paris. S’ouvre alors un nou­veau chapitre, où l’angoisse cède le pas à la para­noïa. Errant dans la cap­i­tale, observée par d’immenses affich­es pub­lic­i­taires, la réal­isatrice s’imagine au cen­tre d’un com­plot mené par les « sarkozystes », soupçonne « les blonds décol­orés, les pro­prié­taires de caniche, les por­teurs de para­pluie ». Cette bouf­fée déli­rante s’accélère jusqu’à cet aveu déchi­rant : « Je crois que j’ai une mémoire qui invente des choses : je ne sais plus ce qui est vrai, ce qui est faux. Je voudrais me gref­fer un bou­ton on/off sur le cerveau. » La dernière par­tie retrace un long enfer­me­ment psy­chi­a­trique : alors que les médecins posent sur elle leur diag­nos­tic, de mag­nifiques séquences ani­mées nous offrent un aperçu de son univers men­tal, à base de radios, pilules et seringues. Le film prend alors une dimen­sion thérapeu­tique, Per­rine Michel fab­ri­quant des images pour exor­cis­er ses peurs, sor­tir enfin de son apparte­ment et affron­ter le monde extérieur. Bril­lam­ment écrit et mon­té, Lame de fond témoigne en out­re d’une inven­tiv­ité con­stante.

Langages

Dans Furor, Salomé Laloux-Bard se tient lui aus­si sur cette fron­tière ténue entre réal­ité et fic­tion, met­tant en scène un comé­di­en, Serge, qui fut jadis enfant sol­dat pen­dant la guerre au Con­go entre 1997 et 2001. Devant la caméra il rejoue « pour de faux » cette expéri­ence, tra­ver­sant une forêt comme s’il par­tait à l’assaut d’un enne­mi invis­i­ble, mimant les gestes et les straté­gies du com­bat. Le réal­isa­teur enreg­istre cette per­for­mance dans un plan-séquence unique de 17 min­utes, lais­sant d’abord plan­er l’ambiguité dans l’esprit du spec­ta­teur. Quelle part de vérité se cache der­rière cette rage ludique ? L’adulte joue ici à la guerre comme un enfant, mais l’enfant qui fai­sait la guerre ne jouait pas. Son dis­cours, flux intariss­able et riche en détails, réveille des blessures enfouies et per­met d’acquérir un recul salu­taire.

« Il y a une souf­france à dire, il y a une souf­france à exprimer, il y a une souf­france avec le corps figé. » Ces pro­pos, énon­cés assez tôt dans À peine ombre de Naz­im Dje­maï, résu­ment bien l’ambition du film, ain­si que de nom­breux autres vus à Lus­sas cette année. Com­ment représen­ter le sourd com­bat d’une âme, com­ment libér­er une parole juste ? Dans la fameuse clin­ique de La Bor­de, le réal­isa­teur s’entretient avec une ving­taine de per­son­nes, sans que l’on puisse tou­jours déter­min­er avec cer­ti­tude qui est soignant ou rési­dent. Face caméra, dans un cadre soigneuse­ment choisi (serre, bib­lio­thèque, cham­bre…), cha­cun nous observe dans les yeux, sonde notre pro­pre soli­tude. Avec une patience remar­quable, Naz­im Dje­maï offre à tous un moment d’épanchement ou de silence, met sur un pied d’égalité la pen­sée d’un doc­teur ou d’un menuisi­er. Chaque séquence per­met ain­si l’éclosion d’une réflex­ion, dévoile une intéri­or­ité. Si cer­tains pen­sion­naires ont assim­ilé un savoir théorique et s’avèrent plutôt élo­quents, d’autres s’effondrent dans un mutisme pesant, et leur désar­roi se lit dans leur chair et leurs traits : mine basse, doigts noueux, regard absent. « C’est vrai que je suis dis­so­ciée » fini­ra par con­fess­er l’une des malades, tirant sur sa cig­a­rette en nous scru­tant d’un air indéchiffrable. Et l’on repense alors à ces lignes de Fer­nan­do Arra­bal, inscrites en préam­bule : « J’ai une bulle d’air. Je la sens très bien. Quand je réfléchis elle se fait de plus en plus lourde et par­fois quand j’écris on dirait une bulle de mer­cure. La bulle d’air se promène de mon cerveau à mon cœur et de mon cœur à mon cerveau. »

A peine ombre / La Chasse au Snark

Cette dis­so­ci­a­tion se retrou­vait aus­si dans La Chas­se au Snark de François-Xavier Drou­et, qui traite d’un autre type d’institution – un cen­tre édu­catif auto­géré pour ado­les­cents inadap­tés au sys­tème sco­laire. Leur souf­france – tous ont gran­di dans un con­texte famil­ial dif­fi­cile – s’exprime avant tout par leur corps, qui ne tient pas en place. Nerveux, capa­bles d’exploser ou de « péter un câble », ils extéri­orisent ain­si une colère qu’ils ne savent pas tou­jours canalis­er. Par ailleurs, s’ils adoptent par­fois une pos­ture en décalage avec leur per­son­nal­ité réelle, ils se mon­trent très lucides lorsqu’ils en par­lent avec les adultes. L’un d’eux con­fie notam­ment que s’il mul­ti­plie les actes délin­quants et suit tou­jours ses amis dans les mau­vais coups, c’est d’abord parce qu’il craint de « per­dre la face ». Dans une autre scène éton­nante, le cinéaste inter­roge une ado­les­cente, qui invec­tive ses cama­rades depuis la fenêtre de sa cham­bre : « Vous vous insul­tez beau­coup ici, tu ne trou­ves pas ? ». Tout en con­tin­u­ant de jur­er, elle réplique alors d’un ton docte : « Non, en fait, c’est comme ça ici : on s’insulte parce que si on par­le tout douce­ment, si on par­le gen­ti­ment, ça va pas. » Avant de con­clure, de façon impa­ra­ble : « Si y a pas d’insulte, y a pas de dia­logue ». La grande affaire des ani­ma­teurs spé­cial­isés, et par ric­o­chet du réal­isa­teur – d’autant plus libre qu’il n’appartient pas à l’équipe péd­a­gogique – con­siste donc à faire émerg­er de nou­veau un véri­ta­ble échange, à renouer un fil. La rel­a­tive longueur du film per­met ce tra­vail : dans la pure tra­di­tion du ciné­ma direct, les séquences s’installent dans la durée et con­duisent sou­vent à une émo­tion pal­pa­ble, lorsque ces jeunes garçons et filles bais­sent la garde pour for­muler leurs craintes et leurs appréhen­sions. Divisé en crises, tout comme l’ouvrage de Lewis Car­roll auquel le titre fait référence, le doc­u­men­taire parvient à retran­scrire avec justesse et sincérité ces blessures de l’en­fance, ce mal insai­siss­able au cœur de cha­cun de nous.