À l’image de l’œuvre hétérogène de Rithy Panh, Ren­dez-vous avec Pol Pot est un film com­pos­ite, dans lequel des images d’archive et des recon­sti­tu­tions réal­isées à l’aide de maque­ttes font irrup­tion au sein d’une fic­tion his­torique adap­tée d’un ouvrage d’Elizabeth Beck­er, l’une des rares jour­nal­istes à avoir pu inter­view­er Pol Pot au cours de son règne. Le réc­it suit l’arrivée au Cam­bodge de trois occi­den­taux – une jour­nal­iste, un pho­to reporter et un intel­lectuel com­mu­niste, ancien cama­rade de Pol Pot à la Sor­bonne – et retrace leur vis­ite du pays puis leur entre­vue avec le dic­ta­teur, au moment où le régime Khmer rouge, isolé et men­acé par le voisin viet­namien, com­met un géno­cide sur sa pro­pre pop­u­la­tion. Sous sur­veil­lance, les trois vis­i­teurs n’ont dans un pre­mier temps accès qu’à des vil­lages Potemkine et à des maque­ttes à la gloire du pou­voir dic­ta­to­r­i­al, que le film réu­tilise ensuite pour fig­ur­er ce qui se joue à l’abri des regards, dans les coopéra­tives agri­coles où la pop­u­la­tion cam­bodgi­en­ne vient d’être envoyée de force au nom d’un idéal com­mu­niste pro­lé­tarien.

De cette péri­ode trag­ique, dont Panh a tiré de nom­breux films rel­e­vant d’un devoir de mémoire (dont S21, L’Image man­quante, ou plus récem­ment le beau Irradiés), le film mon­tre avec pré­ci­sion les mécan­ismes de mise en scène au fonde­ment de la pro­pa­gande : pein­tures, sculp­tures et maque­ttes par­ticipent à entretenir un réc­it nation­al qui finit par se sub­stituer au réel lui-même, auquel les vis­i­teurs occi­den­taux n’ont pas immé­di­ate­ment accès. Tourné dans un for­mat resser­ré, en 4:3, Ren­dez-vous avec Pol Pot adopte à cet égard la forme d’un film de prison à ciel ouvert, en quadrillant un espace à la fois aéré et étriqué (le réc­it se déroule dans les plaines ver­doy­antes du Cam­bodge, mais l’horizon sem­ble tou­jours obstrué). En témoigne notam­ment la piste d’atterrissage où atten­dent longue­ment les per­son­nages après leur arrivée au pays : la ligne de béton, divisée en plusieurs dalles, encadre les trois vis­i­teurs dans des cas­es dont ils peineront à s’extraire. Cet hori­zon car­céral cul­mine lors de la con­fronta­tion tant atten­due avec Pol Pot. Entre les murs d’un manoir sans issue, le dic­ta­teur est filmé par l’entremise d’une ombre pro­jetée, évo­quant celle du Colonel Kurtz ou de Drac­u­la, qui encer­cle les jour­nal­istes.

Quelque chose ne prend toute­fois pas dans la recon­sti­tu­tion his­torique, en par­ti­c­uli­er du côté du trio d’acteurs con­sti­tué d’Irène Jacob, Cyril Gueï et Gré­goire Col­in. Théâ­trales et beau­coup trop lis­i­bles, de nom­breuses scènes entre les vis­i­teurs et les mem­bres du régime son­nent faux et ne parvi­en­nent pas à faire poindre l’émotion. À l’inverse, les images d’archive sur­gis­sent de manière beau­coup plus inven­tive, en surim­pres­sion ou par des jeux de rac­cord, par exem­ple lors d’un champ-con­trechamp entre un acteur et une scène macabre que l’impératif moral de Panh lui inter­dit de recon­stituer. Sou­vent boulever­sants, ces frag­ments du passé per­me­t­tent de faire jail­lir un effroi doc­u­men­taire dans les plis mêmes de la recon­sti­tu­tion, comme si l’envers som­bre de l’histoire remon­tait soudaine­ment, par la magie cathar­tique du mon­tage, à la sur­face lisse de la fic­tion. C’est à cet endroit que le film, bien qu’inégal, s’avère le plus con­va­in­cant.