Grâce aux Édi­tions Mont­par­nasse, l’in­souten­able plan frontal de près de deux heures sur l’un des plus célèbres tor­tion­naires que le XXe siè­cle ait con­nu est à présent disponible en DVD, accom­pa­g­né d’une fic­tion admirable Gibier d’él­e­vage. Bien peu furent ceux, lors de sa sor­tie en salle en jan­vi­er 2012, qui remar­quèrent que Rithy Panh avait choisi le même moment pour pub­li­er un livre, L’Élim­i­na­tion[1], prix Joseph Kessel 2012, qui forme comme le pen­dant écrit et intime à Duch, film dont sont absents la voix, le corps et le vis­age de Rithy Panh. L’écrit à Panh, l’im­age à Duch : le temps est venu de ques­tion­ner les raisons pro­fondes de cette répar­ti­tion afin de met­tre au jour, par une com­préhen­sion croisée, un dis­posi­tif filmique d’une rare puis­sance par lequel un homme en force un autre à retrou­ver ses images.

La notion d’u­nité, pré­sup­posé fon­da­men­tal de notre appréhen­sion ordi­naire des œuvres, ne nous donne que peu de prise sur le ciné­ma de Rithy Panh. Cet homme ne fait pas des films clos sur eux-mêmes mais con­tin­ue, année après année, le seul qui soit con­cev­able dans la sit­u­a­tion qui est la sienne. Rithy Panh relève de cette fig­ure de cinéaste par­cou­rue de part en part, jusqu’à la dépos­ses­sion de soi, par un seul et même élan qui débor­de sur la vie. Cer­tains l’ap­pel­lent ciné­ma, d’autres encore his­toire. Rithy Panh le nomme bien sou­vent « con­nais­sance »[2] et ce mot prend tout son sens lorsqu’on l’op­pose à la parole d’un dialec­ti­cien comme Duch. Ce proces­sus de con­nais­sance, qu’il s’at­tache à cern­er com­ment de bril­lant pro­fesseur on devient tor­tion­naire ou qu’il trace une ligne de partage entre ce que l’on doit à Duch et ce qui relève du pur fonc­tion­nement admin­is­tratif du cen­tre de tor­ture (le « S21 »), n’a jamais rien de sere­in : « dans mon cas, écrit Panh dans L’Élim­i­na­tion, c’est un cha­grin sans fin ; images inef­façables, gestes impos­si­bles désor­mais, silences qui me pour­suiv­ent. »[3] Le revers de cette con­nais­sance pour le cinéaste, c’est donc une vision qui ne con­naît pas le repos, une suc­ces­sion sans fin d’idées et de sou­venirs, une pen­sée rivée à ses pro­pres images. Rithy Panh est la fig­ure même du voy­ant, c’est-à-dire d’un être épuisé par des images dont il ne maîtrise plus le flux mais dont il reste néan­moins l’in­fati­ga­ble por­teur. Ces réminis­cences harceleuses, quand ce ne sont pas ses films qui nous les don­nent, ce sont ses écrits qui nous les décrivent : « je vois mes sœurs, mon grand frère et sa gui­tare, mon beau-frère, mes par­ents. Tous morts. Leurs vis­ages sont des tal­is­mans. Je vois encore mes neveux et ma nièce, affamés (…). »[4]

« Je vois » répète Rithy Panh ; video dis­aient les latins : film et pen­sée par images, c’est tout un. Et si nous nous autorisons à imag­in­er ce qu’est l’homme pour une fois, c’est que son film ne fait que nous par­ler de la dif­férence qui peut le sépar­er d’un autre. Cette dif­férence, puisqu’elle est de pen­sée, et parce qu’il n’y a « pas de pen­sée sans images » comme le dit l’adage, ne peut être qu’une affaire d’im­ages. Ce film ter­ri­ble a pris nais­sance dans un lieu désert, un cen­tre vide créé spon­tané­ment par la dif­férence fon­da­men­tale qui sépare la vic­time du bour­reau, l’or­phe­lin d’un régime de meur­tri­ers du tor­tion­naire qui en a ordon­né au quo­ti­di­en la sys­té­matic­ité. Si l’on doit rechercher un fonde­ment et une orig­ine à Duch, il est dans l’abîme insond­able qui sépare un homme, Rithy Panh, tyran­nisé depuis des décen­nies par les mêmes images men­tales, d’un autre, Duch qui dit dans le film ne pas se sou­venir du vis­age d’une de ses anci­ennes sup­pli­ciées qu’il regarde en pho­togra­phie : « j’ai tout oublié ! Je ne me sou­viens plus de ces pho­tos ! » s’ex­clame Duch. Duch est donc le nom d’une absence de mémoire. Mais pas seule­ment. Il est aus­si la fig­ure, et c’est le livre qui nous l’ap­prend, d’un homme qui ne rêve pas : « À Duch aus­si, je demande s’il cauchemarde, la nuit, d’avoir fait élec­tro­cuter, frap­per avec des câbles élec­triques, planter des aigu­illes sous les ongles, d’avoir fait manger des excré­ments, d’avoir con­signé des aveux qui ne sont des men­songes, d’avoir fait égorg­er ces femmes et ces hommes, les yeux bandés au bord de la fos­se, dans le gron­de­ment du groupe élec­trogène (…). Duch a sem­blé sur­pris par ma ques­tion. Il a réfléchi, et m’a sim­ple­ment dit : “Des rêves ? Non, jamais.” »[5] Voilà la dif­férence insond­able, gigan­tesque, béante comme une plaie de l’hu­main dont on se demande tou­jours quelle est la cause : d’un côté d’une table, un homme cauchemarde depuis des décen­nies à ce dont il ne peut rien ; de l’autre, lui faisant face, un autre homme n’a pas le moin­dre rêve ou la moin­dre image intime pour les sac­ri­fiés de ses pro­pres hor­reurs. Duch est l’ef­farante réal­ité d’un homme sans images.

Peut-être com­prenons-nous mieux, grâce à cette lec­ture croisée, pourquoi Rithy Panh prend soin de plac­er un nom­bre impres­sion­nant d’im­ages sous les yeux de Duch (agran­disse­ments pho­tographiques et vidéos sur sup­port infor­ma­tique). Cette dis­tinc­tion exis­ten­tielle entre un homme qui n’en finit pas de voir et un autre qui en est inca­pable est ce qui donne donc tout son sens à la struc­ture du film. Le dis­posi­tif filmique, de con­fron­ter Duch aux pho­togra­phies de ses pro­pres hor­reurs, repose sur la volon­té de Panh de forcer cet homme à retrou­ver ses rêves et ses sou­venirs. À la ques­tion que for­mu­lait Guil­laume Morel dans son arti­cle de jan­vi­er, « com­ment un homme fait-il face à ses crimes ? », il est désor­mais pos­si­ble, avec Rithy Panh, de répon­dre : par l’im­age. C’est la puis­sance même du film qui est révélée ici dans son principe. Car s’il est une chose boulever­sante dans ce film, ce n’est pas le fait même de la con­fes­sion d’un des plus célèbres san­guinaires de l’his­toire du sang. Ce n’est pas non plus que, par instants, être en présence de la parole et du corps d’un tor­tion­naire notoire puisse à la longue nous le ren­dre sym­pa­thique (lorsque Duch, par exem­ple, fait sa petite gym­nas­tique mati­nale). Ce qui émeut aux larmes, c’est qu’un des deux hommes puisse avoir eu le besoin plus que l’idée de franchir l’océan de larmes et de sang qui le sépare de l’autre, avec l’e­spoir de faire renaître en lui de sim­ples images.

« Filmer leurs silences, leurs vis­ages, leurs gestes : c’est ma méth­ode. Je ne fab­rique pas l’événe­ment. Je crée des sit­u­a­tions pour que les anciens Khmers rouges pensent à leurs actes. »[6] Cette resti­tu­tion des images fait-il pour autant de Rithy Panh une fig­ure de rédemp­teur ? Il est fort dou­teux que le cinéaste œuvre pour racheter les péchés : s’il libère la parole de Duch, si celui-ci avoue de temps à autre et demande par­don pour quelques-uns de ses crimes de l’époque, Rithy Panh n’est pas dupe des tal­ents de sophiste de celui qu’il ques­tionne : « Duch croit que la rédemp­tion s’achète avec des mots. »[7] Au maître des mots, au « lan­gage de tuerie » de l’or­gan­i­sa­tion khmère rouge, parce que le sens d’un mot peut être dévoyé et un terme rem­placé, le cinéaste, maître du vis­i­ble, oppose l’im­age, la puis­sance de con­vic­tion qui la tra­verse lorsqu’on la trans­forme en archive : « les images fer­ont l’his­toire, elles diront au monde ce qu’ont fait les coupables, elles diront l’ar­ro­gance, la rigid­ité, les men­songes, la méth­ode, la ruse – pensez à Nurem­berg ! Sou­venez-vous du dirigeant nazi qui se lève et répond mécanique­ment “Nein”, avant de se rasseoir : une telle séquence vaut toutes les analy­ses. Il y a une péd­a­gogie et une uni­ver­sal­ité de l’im­age. »[8] C’est pourquoi, pas un seul instant, Panh n’ex­cuse ni ne sauve Duch : il l’en­reg­istre.

Comme Si c’est un homme de Pri­mo Levi, comme La Mai­son des morts de Dos­toïevs­ki et comme très récem­ment L’Élim­i­na­tion de Rithy Panh, comme tous ces livres qu’on ne peut, par con­science, se résoudre à fer­mer, il est des films qui ne finiront jamais. Tant que l’homme qui les pousse vers le réel n’est pas mort, sur le chevet de notre pen­sée, ces films restent ouverts. Et lorsque les cinéastes qui les ont portés leur vie durant comme une malé­dic­tion dis­parais­sent, ces films cir­cu­lent encore entre eux et s’ac­crochent inex­orable­ment aux faits du passé. Jadis pétris dans ses aspérités, avec eux, ils empor­tent le réel. Duch, le maître des forges de l’en­fer ne nous dit pas seule­ment Duch. Il ne se con­tente même pas de con­vers­er en secret avec L’Élim­i­na­tion, son frère de papi­er. Duch entre en réso­nance avec S21, Bophana, Shoah, Nuit et brouil­lard, Han­nah Arendt et le flot d’in­con­nus ensevelis pour lesquels il reste encore à inven­ter une mémoire. Ce tis­su par­ti­c­uli­er d’im­ages et de paroles, qui dure bien au-delà des recherch­es formelles et des chefs-d’œu­vre de diver­tisse­ment, c’est l’éter­nel babil des hor­reurs.

Notes

Notes
↑1 L’Élim­i­na­tion, Rithy Panh et Christophe Bataille, Édi­tions Gras­set et Fasquelle, 2011. Non com­pris dans l’édi­tion DVD.
↑2 Idem, p. 31 : « Je l’ai écrit : je ne cherche pas la vérité, mais la con­nais­sance. »
↑3 Idem, p. 13.
↑4 Idem, p. 14.
↑5 Idem, pp. 13–14.
↑6 Idem, p. 19.
↑7 Idem, p. 27.
↑8 Idem, p. 25.