Nous faisons une belle décou­verte dès l’ouverture de cette Berli­nale avec le nou­veau doc­u­men­taire de Nico­las Philib­ert. Dans La Mai­son de la Radio, le réal­isa­teur d’Être et avoir part explor­er l’antre de Radio France, à l’affût des enreg­istrements musi­caux, vocaux, des émis­sions de plateau, du direct et du dif­féré, et même de l’extérieur (les motards du Tour de France), dessi­nant un tableau bigar­ré de ce resplendis­sant tem­ple de la voix. C’est une citadelle sans fenêtres, un bas­tion où le règne con­tem­po­rain de l’image est sin­gulière­ment bafoué par l’oral ; les corps y sont expres­sifs à out­rance, exu­toires de tout ce que la parole retient. En un seul bloc, on a tou­jours la scène et la coulisse : les vis­ages se dis­tor­dent, impri­ment douloureuse­ment une langue qui a fourché, soulig­nent avec force une émo­tion, une inflex­ion du rythme ; l’intervieweur joue un dia­logue à l’antenne en même temps qu’il en con­duit un autre, tout en gestes et mim­iques silen­cieuses, avec son réal­isa­teur en stu­dio ; tout le long des émis­sions se joue une frénésie muette à l’insu des audi­teurs. Le tem­ple de la voix est aus­si un tem­ple de l’écoute : la caméra scrute de nom­breux vis­ages immo­biles, figés dans une con­cen­tra­tion extrême, sou­vent comique (on pense aux “mecs qui écoutent” des Nuls), ten­due, touchante égale­ment.

C’est le château des grands goss­es : pro­je­tant dès le départ un inex­tri­ca­ble mon­tage alterné qui ne cherche aucune­ment à dénouer le dédale de Radio France, Philib­ert peint un manoir rem­pli de cagibis, de salles reclus­es où les machines sont des jou­ets. La Mai­son de la Radio célèbre une cer­taine ludic­ité du méti­er, une cor­po­ra­tion de bricoleurs, de débrouil­lards peu sérieux, sou­vent taquins les uns avec les autres, à l’abri des regards. C’est bien sûr un par­ti pris, et peut-être pas la réal­ité, mais pour Nico­las Philib­ert, la radio est un roy­aume insoupçon­né de la can­deur.

Admet­tons-le : c’est un film de filou. Philib­ert, qu’on sait tou­jours un peu bor­der­line sur ce ter­rain, use et abuse de mon­tages enlevés, de con­trastes comiques, mais ce qui peut être par­fois un péché doc­u­men­taire est ici une jubi­la­toire comédie du réel, qui joue franc jeu avec son pub­lic quand elle moque gen­ti­ment ses per­son­nages – Frédéric Lodéon en pre­mière ligne, dans une séquence déli­cieuse. À Berlin, l’audience est indu­bitable­ment con­quise, quand après dix min­utes de film une réal­isatrice en séance de tra­vail lâche au lieu d’un oui un impromp­tu « jawohl » qui tombe on ne peut mieux en terre ger­manique. La sym­pa­thie est acquise. C’est aus­si le mon­tage qui bâtit de beaux moments de ciné­ma : les travaux dehors qui sus­pendent le temps (et les gestes !) dedans, les inter­mèdes musi­caux qui devi­en­nent les ban­des sonores d’échanges de regards mag­nifiques entre jour­nal­iste et invitée… La Mai­son de la Radio joue la légèreté : Philib­ert ne résiste pas à com­pil­er les instants les plus drôles, c’est un plaisir certes coupable, mais irré­sistible le long de cette heure et demie.