La pre­mière fois que j’ai enten­du par­ler de La Mai­son de la Radio, c’est lors d’une présen­ta­tion de Nénette il y a bien­tôt trois ans. Vous par­liez alors du pro­jet comme une envie de filmer un lieu où l’image est ban­nie. Qu’est dev­enue cette pre­mière envie ?

C’est vrai, la radio c’est un média sans image ; et c’est ce qui m’a don­né envie de faire le film, d’une cer­taine manière. Faire un film sur la radio c’est une idée un peu bébête, c’est con­tre-nature. La beauté de la radio est liée à l’absence d’images. On nous entraîne sur toute la sur­face de la Terre, on nous fait voy­ager, et les images ont les fab­rique soi-même. Donc quelle est la per­ti­nence de faire un film dans ce lieu de pro­duc­tion d’oralité si c’est juste pour illus­tr­er, mon­tr­er la tête des gens ? Cela n’a pas d’intérêt en tant que tel. À par­tir de là, cela devient un défi de ciné­ma. Com­ment faire pour mon­tr­er sans mon­tr­er, sans trop mon­tr­er, tout dévoil­er ? C’est une ques­tion de ciné­ma d’une cer­taine manière.

La Mai­son de la Radio nous a fait l’effet d’une authen­tique comédie : ges­tic­u­la­tions, taquiner­ies, mon­tages gen­ti­ment moqueurs… À quel moment cette idée là est-elle apparue ? Était-ce for­tu­it ?

En tour­nant je n’avais pas vrai­ment cette con­science-là. C’est en mon­tant que j’ai davan­tage réal­isé la drô­lerie de cer­taines sit­u­a­tions, mais aus­si de cer­tains enchaine­ments : en effet ce qui nous fait rire c’est tan­tôt les moments, ce que peu­vent dire les gens, leurs gestuelles, leurs mim­iques, mais c’est aus­si sou­vent une coupe.

Oui, c’est sou­vent vous qui ménagez ces effets comiques.

On ne sait pas non plus très bien où on va, quand on monte. J’ai mon­té le film seul, chez moi, pen­dant presque un an. Très peu de gens l’ont vu en cours de route. Le pro­duc­teur est passé une fois ou deux, la dis­trib­utrice aus­si, c’est à peu près tout. Donc je ne savais pas très bien jusqu’où cela fai­sait rire ou pas. Vous me par­lez de comédie : mais je n’ai pas eu l’impression de faire une comédie. J’ai eu l’impression de faire un film avec des sit­u­a­tions drôles, de là à par­ler de comédie…

Mais c’est très bien la comédie ! Et effec­tive­ment, il n’y a pas que ça dans le film.

Bien sûr, et surtout on ne rit pas à l’insu des gens, on rit avec eux, de bon cœur.

Juste­ment, quelle com­plic­ité avez-vous entretenue avec ces ani­ma­teurs, propul­sés per­son­nages de ciné­ma ? Vous par­lez de mon­tage, mais par exem­ple, quand vous cadrez Frédéric Lodéon dépas­sant à peine de sa pile de dis­ques de clas­sique, il y a de l’humour, et cela dès le moment du tour­nage…

En cad­rant comme ça, il y a l’envie de faire sourire, en effet. Mais le bureau de Frédéric Lodéon c’est un caphar­naüm extra­or­di­naire, il y a des CD du sol au pla­fond ! J’ai cadré ain­si pour par­ler égale­ment de ça. Vous demandiez dans quelle mesure il y a une com­plic­ité entre les gens : je pense que dans bien des sit­u­a­tions que j’ai filmées, il y avait une forte com­plic­ité. Marie-Claude Pin­son, que je filme au bocal, qui a une sorte de fonc­tion de tour de con­trôle…

Oui c’est d’ailleurs une des rares pièces avec des fenêtres.

Voilà, et j’ai eu avec elle une com­plic­ité : il y avait des regards entre nous, on se par­lait entre deux pris­es. Juste avant vous quelqu’un m’a demandé : « com­ment faites-vous pour vous faire oubli­er ? » Or l’idée n’est pas de me faire oubli­er : me faire dis­cret, oui, pour ne pas trop per­turber le cours des choses, mais pas de me faire oubli­er, ni de filmer les gens à leur insu. Je suis là, je suis présent, avec eux. À côté, proche.

Le film s’écoule sur une journée : cela n’est pas tout de suite évi­dent, mais peu à peu les pro­grammes qui s’alternent dessi­nent le jour qui avance, le soir, les émis­sions de nuits… Vous auriez pu le mon­ter dif­férem­ment, de façon pyra­mi­dale par exem­ple, or de cette façon on se retrou­ve dans un labyrinthe de cagibis, la mai­son n’est pas du tout car­tographiée, ni l’espace ni son organ­i­sa­tion. Vous avez cher­ché à désori­en­ter le spec­ta­teur ?

Cette idée me plait beau­coup. Je n’y ai pas pen­sé exacte­ment dans ces ter­mes là, le côté cagibi. Mais comme quoi c’est for­mi­da­ble, quand on apprend des choses sur son pro­pre tra­vail une fois le film fini. Quand on fait un film, beau­coup de choses nous échap­pent. Le film dit tou­jours autre chose que ce qu’on a voulu dire. Bref, tou­jours est-il que ce côté cagibi, recoin, emboîte­ment de petits endroits, j’en étais con­scient et un peu incon­scient aus­si. Je n’ai pas cher­ché à localis­er les gens les uns par rap­port aux autres, à dire où est-ce qu’on est ; les gens sont sou­vent en plans ser­rés, on est sur les vis­ages, les mim­iques, les regards. C’est un film sur les regards et sur l’écoute. Ce n’est pas un film sur les couloirs de la mai­son de la Radio, même si on les voit une fois ou deux, mais c’est pas le sujet : pas l’architecture, les rouages, l’histoire de l’institution, mais une grande diver­sité de voix, de regards, de tim­bres, d’accents.

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Vous filmez peu d’invités poli­tiques : est-ce pour garder une sorte d’atemporalité ?

Je ne voulais pas trop dater le film. J’ai filmé plusieurs fois la mati­nale avec les poli­tiques, les chroniques. Mais l’actualité c’est périss­able. Elle n’est évidem­ment pas absente du film – on entend par­ler du tsuna­mi, de la Tunisie… Néan­moins si les con­tenus pren­nent trop de place, ça n’est plus un film sur la radio.

Est-ce que c’est plus facile de se faire accepter d’un pro­fes­sion­nel de la radio ou d’un orang-out­an ?

Un orang-out­an, en tout cas l’orang-outan que j’ai filmé, Nénette, est un orang-out­an qui a une his­toire et un rap­port à l’image très par­ti­c­uli­er, puisqu’elle est offerte aux regards des vis­i­teurs depuis quar­ante ans. Et depuis quar­ante ans elle en a vu pass­er des appareils pho­tos. Elle est totale­ment blasée, rompue à l’exercice de l’image. Elle ne con­naît peut-être pas son image – quoique, elle se recon­naît dans une glace – mais elle est habituée à l’idée d’être regardée. Les gens de la radio le sont moins, mais il nous ont quand même accep­tés, ils nous ont accueil­lis de façon assez chaleureuse et spon­tanée. Et puis main­tenant ils sont filmés par des web­cams : c’est moins leur intim­ité qu’à une autre époque, même si ce n’est pas telle­ment eux qui sont filmés, plutôt les invités poli­tiques et les humoristes. La plu­part des pro­duc­teurs ne sont pas à l’image, il y en a qui tien­nent vrai­ment à leur anony­mat. Mais je ne force pas les gens, je prends ce qu’on me donne.