Nos deux pre­miers films vus à Berlin sont étrange­ment cousins. Tous deux sont doc­u­men­taires, auto­bi­ographiques, et a for­tiori, ils asso­cient à leur créa­tion même une quête per­son­nelle de l’auteur. Ils sont tous deux des expéri­ences où la caméra, plus qu’un sim­ple moyen d’expression, donne au cinéaste des clés qui l’aident à se décou­vrir lui-même, tout en ren­dant compte de cette recherche pour le spec­ta­teur. Ici, c’est Michel, doc­u­men­tariste burk­in­abé, qui décide pour son pre­mier long métrage de par­tir à la recherche de son frère aîné, dis­paru dans les années 1980 – ou plutôt, jamais revenu. De nom­breux jeunes Burk­in­abés par­tent chaque année tra­vailler dans les champs de cacao et de café en Côte d’Ivoire, pour revenir des années plus tard. Plus qu’un microphénomène, c’est un rite d’initiation qua­si oblig­a­toire dans cer­taines régions du Burk­i­na Faso (dont celle d’où vient Zon­go) : « celui qui ne part pas n’est pas vrai­ment un homme ».

On peine à ren­tr­er dans ce film où la tâche sem­ble d’abord per­due d’avance. On sent venir que Zon­go fera dif­fi­cile­ment mieux que retrac­er le prob­a­ble itinéraire emprun­té par son frère Joan­ny trente ans aupar­a­vant. Dans le même temps, on ne peut pas vrai­ment désavouer cette quête pour la mémoire, alors on s’accroche… Et la piste, d’abord insignifi­ante, prend peu à peu corps. Avec elle, d’autres enjeux insoupçon­nés vien­nent se gref­fer au film.

« On ne dis­paraît pas comme un ani­mal » : c’est ce qui dit la tante de Zon­go, dans une cas­sette que le cinéaste emporte avec lui pour la mon­tr­er à un cousin par­ti en même temps que Joan­ny, et resté en Côte d’Ivoire. Lui répond qu’ici, ce n’est pas l’Europe, et que lorsque quelqu’un part, et meurt, il dis­paraît pure­ment et sim­ple­ment. C’est bien là la quête pro­fondé­ment noble entre­prise par Michel K. Zon­go : à la pour­suite d’une mémoire, il est aus­si à la pour­suite d’un être humain. Les êtres humains ne dis­parais­sent pas : ils meurent, et lais­sent per­sis­ter un sou­venir. Zon­go prend en chas­se la dis­pari­tion, le silence, pour retrou­ver ce sou­venir auprès de gens qui ont con­nu son frère. Oublié, il est comme un ani­mal égaré dans la nature. À force d’un acharne­ment stupé­fi­ant, sa mémoire se recon­stru­it. Espoir voy­age fait le lien inédit entre ceux qui ont vu naître Joan­ny et ceux qui l’ont vu mourir. Il s’achève bril­lam­ment par l’oraison funèbre qu’il attendait depuis quinze ans.