Voici un petit film iranien pour le moins désarçon­nant, ne serait-ce que par le fait qu’il ait réus­si à pass­er à tra­vers les mailles de la cen­sure et que son réal­isa­teur, présent à la Berli­nale, n’ait pas été jeté au trou par le régime. Peut-être que la dimen­sion métaphorique et poli­tique du réc­it leur a échap­pé ? On a du mal à y croire, voyez par vous-même : un cou­ple de rich­es Iraniens déci­dent de se ren­dre dans le no man’s land qui con­stitue la fron­tière entre l’I­ran et l’Afghanistan. Las de leur richesse, ils ont pour pro­jet de dis­tribuer d’im­por­tantes sommes d’ar­gent aux quelques pékins qui peu­plent cette endroit, dans un geste à la fois dés­in­téressé et provo­ca­teur. La tâche va s’avér­er plus ardue que prévue, et va voir leurs mœurs pro­gres­sistes se heurter au con­ser­vatisme ou à l’op­por­tunisme des uns et des autres.

Le pos­tu­lat presque beck­et­tien de ce road-movie au ralen­ti, sorte d’Odyssée absurde, implique une suc­ces­sion de ren­con­tres sans véri­ta­bles liens, si ce n’est qu’elles con­stituent cha­cune un thème de réflex­ion, dans un désir appar­ent de faire un peu le tour du pro­prié­taire, et de point­er les dys­fonc­tion­nements de la société irani­enne. Ce sys­té­ma­tisme rend le film un brin théorique et bavard, même s’il abor­de des sujets aus­si var­iés que la char­ité, la pro­priété, le mariage, la reli­gion, la mort d’un proche, le rap­port con­flictuel avec l’ar­gent, la morale, etc. Mais Mani Haghighi fait preuve d’un joli culot tout au long de son film, ne s’embarrassant pas des con­ve­nances et jette un petit pam­phlet à la fois comique et grave dans la mare.

Le film tient surtout à la qual­ité de ses deux inter­prètes (Taraneh Ali­doosti et Mani Haghighi him­self), et à cette façon avec laque­lle le réal­isa­teur joue sur le rythme, entre brusques accéléra­tions et sur­place, colères des per­son­nages et acca­ble­ment. La pre­mière séquence du film démarre d’ailleurs sur les cha­peaux de roue, par une fausse dis­pute dan­tesque entre les deux pro­tag­o­nistes face à un sol­dat médusé. La par­ti­tion free jazz du générique donne ensuite directe­ment le ton d’un film lancé vers des hori­zons incon­trôlables, et dont un cer­tain goût pour la provo­ca­tion le rend tour à tour réjouis­sant et agaçant. Mais ce n’est pas le moin­dre des mérites que de ten­ter de sec­ouer le spec­ta­teur car, comme dirait l’autre, il finit tou­jours par en tomber quelque chose.