Qua­tre ans après son essai remar­qué sur le tor­ture porn (Tor­ture porn : l’hor­reur post­mod­erne, 2016), Pas­cal Françaix pour­suit son explo­ration du ciné­ma de d’hor­reur con­tem­po­rain, en se focal­isant sur la teen hor­ror, un sous-genre dont il com­mente l’évo­lu­tion du pre­mier Scream (Wes Craven, 1996) à It fol­lows (David Robert Mitchell, 2014). L’in­tro­duc­tion de ce nou­veau livre, disponible en librairies le 22 août prochain, revient sur l’in­ven­tion du con­cept de teenag­er et sur l’ap­pari­tion, vers le milieu des années 1950, d’un pre­mier cycle de films con­sid­érant la révolte ado­les­cente comme un prob­lème social : L’E­quipée sauvage (Benedek, 1953), La Fureur de vivre (Ray, 1955), Graine de vio­lence (Brooks, 1955). Il faut atten­dre la fin de cette décen­nie pour que s’opère une pre­mière muta­tion du teen dra­ma vers la teen hor­ror : I Was a Teenage Were­wolf (Michael Lan­don, 1957) offre le pre­mier por­trait du teenag­er en mon­stre, un trait fon­da­teur du genre qui déter­mine toute son his­toire, de la scène inau­gu­rale de Car­rie (De Pal­ma, 1974) aux ados cachés der­rière le masque de Ghost­face dans la saga Scream (1996–2011). Après les années 1980, moment où le genre entre dans son âge indus­triel et décline avec plus ou moins d’in­spi­ra­tion des fran­chis­es très renta­bles (les sagas Hal­loween, Fred­dy, Ven­dre­di 13), la teen hor­ror sem­ble vouée à la red­ite ; elle procède à sa pro­pre cri­tique, sous l’in­flu­ence de quelques textes impor­tants (ceux de Robin Wood, Car­ol J. Glover surtout) dont l’é­cho a large­ment dépassé le champ uni­ver­si­taire. Le film le plus emblé­ma­tique de cette péri­ode, Scream (Wes Craven, 1996), priv­ilégie une forme autoréflex­ive ren­voy­ant per­son­nages et spec­ta­teurs à une même con­nais­sance des règles immuables de la teen hor­ror, résumées par le célèbre dis­cours de Randy Meeks[1]: le genre est entré dans l’époque post­mod­erne.

C’est ici que com­mence le tra­vail d’analyse de Pas­cal Françaix, qui étudie les muta­tions récentes d’un genre partagé entre une ten­ta­tion auto-réflex­ive (poussée à son extrême lim­ite dans un film tel que La Cabane dans les bois) et une recon­fig­u­ra­tion des codes « clas­siques », prenant acte des dis­cours sur le genre et des reven­di­ca­tions fémin­istes con­tem­po­raines.

Le titre de ton livre pose une délim­i­ta­tion tem­porelle qui va du pre­mier Scream (Craven, 1996) à It Fol­lows (David Robert Mitchell, 2014), soit un cor­pus de films qui s’é­tend sur une ving­taine d’an­nées. Tu com­mentes l’évo­lu­tion de la teen hor­ror à tra­vers la grille du post­mod­ernisme et des gen­der stud­ies. L’ap­proche est sen­si­ble­ment la même que celle de ton livre sur le tor­ture porn : tu par­les assez peu d’esthé­tique, tu analy­ses les films comme des pro­duc­tions dis­cur­sives selon une approche très anglo-sax­onne, en ne citant d’ailleurs que des sources améri­caines. Est-ce que cela veut dire que la cri­tique française, dans le domaine du ciné­ma de genre, est dépassée ?

En matière de ciné­ma d’hor­reur, la cri­tique française actuelle a ten­dance à se focalis­er sur le passé. La neo hor­ror des années 1970 est sacral­isée ; les slash­ers des années 1980, les pro­duc­tions Amblin font l’ob­jet d’une nos­tal­gie fétichiste. Les films de Romero, Car­pen­ter, Craven, sont décor­tiqués, canon­isés, aus­si bien par les fans que par les uni­ver­si­taires. La pro­duc­tion actuelle est sou­vent jugée à l’aune de ces œuvres, dev­enues des clas­siques intouch­ables, rarement revis­itées d’un œil neuf ou remis­es en cause. Dans les années 1960, une revue comme « Midi-Minu­it Fan­tas­tique » s’in­téres­sait aux films anciens, aux pro­duc­tions Uni­ver­sal, par exem­ple, mais elle met­tait aus­si un point d’hon­neur à défendre des cinéastes con­tem­po­rains, comme Fish­er, Bava, Fre­da. Aujour­d’hui, si une revue spé­cial­isée con­sacre un dossier à un réal­isa­teur, c’est qu’il a com­mencé sa car­rière il y a une quar­an­taine d’an­nées ! On trou­ve très peu d’ar­ti­cles de fond sur des gens comme Lucky McK­ee, Eli Roth ou Mar­cus Nis­pel, et quan­tité de cinéastes améri­cains indépen­dants, vrai­ment nova­teurs, comme Scott Schirmer ou Dante Tomasel­li, sont totale­ment ignorés chez nous. Si je cite majori­taire­ment des sources améri­caines, c’est parce que je trou­ve peu ou pas d’écrits en France sur les films et les auteurs que j’évoque, en tout cas peu d’é­tudes fouil­lées.

Si j’écrivais sur les « grands anciens » des sev­en­ties que j’ai cités, il en irait autrement. Là, il existe toute une lit­téra­ture fran­coph­o­ne, par­fois de grande qual­ité, à laque­lle se référ­er – c’est par­ti­c­ulière­ment vrai depuis une dizaine d’an­nées. Mais il y a peu d’équiv­a­lents aux travaux d’un Steve Jones ou d’un James Aston, par exem­ple, qui non seule­ment s’in­téressent à des cinéastes con­tem­po­rains, mais aus­si à des pro­duc­tions under­ground, à tout un pan du ciné­ma d’hor­reur qui demeure en retrait de la grande dis­tri­b­u­tion. Il y a par­fois des excep­tions, comme l’ou­vrage de Stéphane Bex sur le found footage [pub­lié aus­si chez Rouge pro­fond, NDLR] qu’il fal­lait oser écrire quand on sait com­bi­en cette caté­gorie filmique est décriée. Quant à mon approche plus dis­cur­sive que for­mal­iste, c’est que le ciné­ma me pas­sionne avant tout d’un point de vue soci­ologique. Un film n’a pas besoin d’être esthé­tique­ment réus­si pour me stim­uler. Je peux même écrire sur des films que je n’aime pas par­ti­c­ulière­ment – c’est le cas de la fran­chise Scream, que je trou­ve intéres­sante en tant que phénomène cul­turel, mais qui ne m’émeut absol­u­ment pas.

Le titre de ton chapitre sur Scream (« Une fran­chise affranchie ») est assez éton­nant : tu avances que le cycle des Scream n’est pas si libre et « affranchi » qu’on a bien voulu le croire, que Craven cède à tous les clichés du teen slash­er – à com­mencer par celui de la final girl (en l’oc­cur­rence, Sid­ney Prescott) – tout en les jetant dans le bain du post­mod­ernisme : auto-réflex­iv­ité, cri­tique des « sim­u­lacres » bau­drillar­di­ens, fail­lite de toutes les fig­ures d’au­torité… Du coup, je ne vois pas où se trou­ve l’af­fran­chisse­ment : de mon point de vue, les Scream sont vrai­ment les pro­duits de leur époque et le qua­trième volet, le plus moral­isa­teur de tous, dresse une cri­tique impi­toy­able de la généra­tion Y, que Craven représente à tra­vers le per­son­nage de Jill (Emma Roberts), la cou­sine de Sid­ney, qui tue pour la rem­plac­er.

Il y a de la déri­sion dans le titre de ce chapitre. Je n’u­tilise pas le mot « affranchi » dans le sens de « libre », « éman­cipé », mais plutôt dans celui, plus pop­u­laire, d’« instru­it », de « con­nais­seur ». Quelqu’un d’af­franchi, en argot, c’est quelqu’un qui est « au courant », quelqu’un à qui « on ne la fait pas ». Pour moi, c’est tout à fait l’at­ti­tude de Craven, qui s’a­muse à jouer au plus malin, qui fait mine de ne pas « tomber dans le pan­neau » des codes du slash­er, mais qui, au bout du compte, les recon­duit presque tous. Il le fait d’ailleurs con­sciem­ment, comme un pied-de-nez aux spec­ta­teurs aux­quels il annonce : « Je vais cass­er tous les clichés », pour mieux les entraîn­er dans la même mécanique nar­ra­tive et morale que ses prédécesseurs. Comme tu dis, la série dans son ensem­ble est assez moral­isatrice, en par­ti­c­uli­er le dernier film, mais elle l’est de façon rou­blarde et ambiguë, de façon plus fine, par exem­ple, que dans Hal­loween de Car­pen­ter. On a l’im­pres­sion que Craven s’ap­plique à n’être dupe de rien. C’est en cela qu’il est vrai­ment post­mod­erne, plus que par l’aspect référen­tiel et métafilmique des films.

Un autre exem­ple de slash­er post­mod­erne serait Unfriend­ed (Lev­an Gabri­adze, 2015), une pro­duc­tion Blum­house à laque­lle tu con­sacres quelques pages assez sévères. Tu écris : « Annon­cé comme le film d’hor­reur de la généra­tion Y, Unfriend­ed lui intente surtout un nou­veau procès, et s’in­scrit en cela dans le rang des néo-slash­ers les plus mou­ton­niers. » Ce qui a pour­tant été souligné et salué à la sor­tie du film, c’est sa forme ludique, entre found footage et screen movie.

La forme du film est intéres­sante, bien que pas vrai­ment neuve, car le procédé avait déjà été util­isé en 2013 dans The Den de Zachary Dono­hue, et en 2014 dans Open Win­dows de Nacho Viga­lon­do. Mais l’his­toire qui est racon­tée de cette manière visuelle­ment nova­trice est d’un total clas­si­cisme – c’est la struc­ture basique du slash­er – et vio­lem­ment anti-jeunes. En plus, comme je l’écris dans mon livre, la tech­nique du screen movie, qui se veut mod­erne et « ten­dance », a pour corol­laire le rétab­lisse­ment de la règle des trois unités : unité de temps, unité de lieu, unité d’ac­tion. Il y a un déséquili­bre dans ce film qui veut attir­er la généra­tion Y en employ­ant un lan­gage visuel qui lui par­le et qui, dans le même temps, est un plaidoy­er con­tre cette même généra­tion, qui n’a rien à racon­ter de neuf ou d’in­téres­sant sur elle.

Remakes

J’aime beau­coup ton chapitre sur les remakes des années 2000–2010, j’y vois un vrai tra­vail cri­tique de réha­bil­i­ta­tion de films sou­vent décriés, à peine vus et com­men­tés : était-ce ton but ?

Oui, il y a une volon­té de réha­bil­i­ta­tion. Une volon­té surtout d’inciter le lecteur à voir ou revoir ces remakes sans préjugés, à la lumière de notre époque, et non en fonc­tion de valeurs et d’idéaux esthé­tiques ou poli­tiques attachés à l’époque des films orig­in­aux. Refaire Hal­loween ou Mas­sacre à la tronçon­neuse en fonc­tion de l’idéolo­gie des années 1970, et donc vouloir con­serv­er la veine réac­tion­naire du pre­mier ou con­tes­tataire du sec­ond, n’a pas grand intérêt. Le cli­mat social est com­plète­ment dif­férent, et les peurs actuelles ne sont plus celles de jadis, donc le remake n’est pas tenu au respect de son mod­èle. Quand je prends la défense de Car­rie, la vengeance (Kim­ber­ly Peirce, 2013) ou de Fred­dy, les griffes de la nuit (Samuel Bay­er, 2010), je sais que vais faire grin­cer pas mal de dents, mais en toute hon­nêteté, ces films n’ont pas béné­fi­cié d’un regard objec­tif. Appréci­er un remake n’est pas dén­i­gr­er l’œu­vre d’o­rig­ine. Bien sûr, cer­tains peu­vent être calami­teux, mais je crois qu’il con­vient de les juger en eux-mêmes, en dehors de toute com­para­i­son avec leurs référents. J’en­tends sou­vent dire que le Fred­dy de 2010 est raté parce qu’il ne fait pas peur comme le Craven. Mais la pri­or­ité de Samuel Bay­er est-elle de faire peur ? Envis­age-t-il Fred­dy comme un cro­quemi­taine ter­ri­fi­ant ? Pas exclu­sive­ment. Il y a d’ailleurs un moment où ses jeunes vic­times s’in­ter­ro­gent sur la vérac­ité des témoignages livrés sur lui quand elles étaient enfants. Elles cherchent à trou­ver con­fir­ma­tion des actes de pédophilie dont elles l’ont accusé. Fred­dy est à deux doigts de pass­er pour un mar­tyr. C’est un aspect intéres­sant, qui n’ex­is­tait pas dans l’o­rig­i­nal, moins porté sur le doute, moins soucieux de la psy­cholo­gie des per­son­nages. Les inten­tions des auteurs sont dif­férentes parce que l’époque n’est plus la même. Faire aujour­d’hui un film des années 1980 en 2010 n’au­rait aucun sens – cela existe, hélas, et ça donne le courant générale­ment très creux du neo-grind­house.

À pro­pos d’Hal­loween, tu analy­ses les deux remakes réal­isés par Rob Zom­bie (en 2007 et 2009), mais tu ne par­les pas du Hal­loween de David Gor­don Green (2018), qui certes n’est pas un remake et s’é­carte un peu de ton champ de réflex­ion (David Gor­don Green fait le strict min­i­mum en ter­mes de teen hor­ror) mais aurait pu avoir sa place par la rela­tion cri­tique qu’il entre­tient avec le slash­er « clas­sique ». Jamie Lee Cur­tis – qui venait de fêter ses 60 ans au moment où le film est sor­ti – se pose en guer­rière, elle attend le retour de Myers dans une mai­son amé­nagée en petite forter­esse et va jusqu’à par­o­di­er son rôle de final girl dans une séquence finale où trois femmes (elle, sa fille et sa petite-fille) se liguent con­tre le tueur masqué. Quand j’ai vu le film, je me suis dit qu’il reflé­tait par­faite­ment l’im­passe dans laque­lle se trou­ve le slash­er depuis une ving­taine d’an­nées : en se dotant d’un sous-texte cri­tique, dont tu expliques très bien l’élab­o­ra­tion à par­tir de Scream, pre­mier slash­er auto-réflexif, le genre ne ressem­ble-t-il pas aujour­d’hui à un vieux ser­pent qui se mord la queue ?

Con­cer­nant le Hal­loween de Green, pour être hon­nête, je ne l’ai tou­jours pas vu ! J’é­tais en pleine écri­t­ure du livre quand le film est sor­ti, et il m’a sem­blé qu’il n’avait pas de lien impor­tant avec la teen hor­ror, mais traitait plutôt du vieil­lisse­ment. Je me suis même demandé s’il n’opérait pas un retour à la hagsploita­tion, ces films où des dames mûres ou âgées affron­tent un péril mor­tel ou, au con­traire, con­stituent une men­ace. Je ne sais pas, il faut que je me décide à le voir… Quant au slash­er, vieux ser­pent qui se mord la queue, il y a évidem­ment du vrai. L’au­to-réflex­iv­ité y est dev­enue sys­té­ma­tique, sou­vent à un niveau pri­maire, celui de la cita­tion des clas­siques. Il y a des excep­tions, comme le superbe Scream Girl, qui est certes un film « méta », mais d’une grande sub­til­ité, et surtout d’une grande sen­si­bil­ité. C’est une œuvre qui n’a rien de cynique et qui accorde une place à l’é­mo­tion, ce qui est rare dans le sous-genre. It Fol­lows est un autre titre intéres­sant et nova­teur. Le prob­lème n’est pas unique­ment cette con­science métafilmique un peu lour­dingue à la longue, mais aus­si le fait que le slash­er finit par se con­former au dis­cours cri­tique et théorique, très impor­tant aux États-Unis, qui lui a été con­sacré à par­tir des années 1990. Ce dis­cours était majori­taire­ment fémin­iste et le sous-genre est devenu hyper-con­scient des enjeux qu’il soulève en matière de poli­tique des sex­es. Les femmes y ont pris une impor­tance cap­i­tale, au point que le slash­er est presque devenu une décli­nai­son hor­ri­fique du wom­en’s film. C’é­tait intéres­sant au début, mais là encore, cela a pro­duit une uni­formi­sa­tion.

Tu con­sacres quand-même un large chapitre de ton livre à la fig­ure de l’ado­les­cente et plus pré­cisé­ment à la thé­ma­tique de la féminité mon­strueuse, sous laque­lle se rangent un groupe impor­tant de films : May (Lucky McK­ee, 2002), Teeth (Mitchell Licht­en­stein, 2007), All the boys love Mandy Lane (Jonathan Levine, 2008), Jen­nifer­’s Body (Karin Kusama, 2009) et Grave (Julia Ducour­nau, 2016). Tu par­les à ce pro­pos de « coming of rage » : tu sous-entends par là que ces films sont l’ex­pres­sion d’une colère fémi­nine, voire fémin­iste ?

Tout à fait. C’est l’habituel sché­ma de l’é­man­ci­pa­tion de la femme, en l’oc­cur­rence de la jeune fille opprimée par une société patri­ar­cale. Ça peut paraître sché­ma­tique dans l’idée et dans la for­mu­la­tion, mais c’est ça. Ceci dit, le pro­pos fémin­iste de ces films est sou­vent très con­trasté. Il y a une oscil­la­tion fréquente entre l’ex­al­ta­tion de l’au­tonomi­sa­tion des pro­tag­o­nistes féminins et une crainte face à ce phénomène. Ces ado­les­centes qui se libèrent le font en devenant des mon­stres, et présen­tent donc un car­ac­tère négatif. Fréquem­ment, elles finis­sent par abdi­quer leurs vel­léités d’af­fran­chisse­ment, ou elles en sont punies. Il y a peu de films comme The Witch (Robert Eggers, 2015) qui s’achèvent par une célébra­tion de cette indépen­dance.

Dans les pages que tu con­sacres au remake de Mas­sacre à la tronçon­neuse (Mar­cus Nis­pel, 2003), on voit à quel point la teen hor­ror des années 2000 et le tor­ture porn sont des gen­res voisins, qui se recoupent sur cer­tains points. Je pense notam­ment à la mar­tyri­sa­tion des hommes, un aspect que tu analy­ses beau­coup dans ton livre.

Les temps ont changé. La vic­tim­i­sa­tion des femmes n’est plus inéluctable ; ce n’est plus une tra­di­tion du ciné­ma d’hor­reur. D’une part parce que l’im­age de la femme com­bat­ive est dev­enue plus famil­ière, et par­fois plus vendeuse, d’autre part parce que la con­cep­tion de la mas­culin­ité a évolué. L’homme n’est plus con­sid­éré comme essen­tielle­ment réac­t­if, vin­di­catif ou agres­sif. Cer­tains soci­o­logues, comme Jen­nifer Lemon aux Etats-Unis ou Fran­cis Dupui-Déri en France, esti­ment que la fameuse « crise de la mas­culin­ité » est une ruse des hommes pour acca­bler le fémin­isme et rétablir insi­dieuse­ment leur hégé­monie. Mais quelle que soit son inten­sité et son degré de grav­ité, cette crise existe et le ciné­ma en témoigne. Le tor­ture porn a beau­coup con­tribué à pop­u­laris­er cette notion, en mon­trant des hommes sup­pli­ciés, avilis, réduits à l’im­puis­sance, par­fois par des femmes. Le corps mas­culin y est devenu péné­tra­ble, fétichisé, éro­tisé dans la douleur – je par­le du tor­ture porn dans sa vari­ante que j’ap­pellerais « grand pub­lic », c’est-à-dire les films sor­tis dans le cir­cuit com­mer­cial clas­sique, pas les direct-to-dvd ou l’hor­reur hard­core, où la femme reste plus sou­vent la vic­time priv­ilégiée. Le remake de Mas­sacre à la tronçon­neuse est sor­ti en plein essor du tor­ture porn, à un moment où l’hor­reur rede­ve­nait frontale, et sa scène la plus cru­elle et sanglante implique une vic­time mas­cu­line qu’une femme tente de sauver. Ceci dit, la teen hor­ror recoupe rarement le tor­ture porn sur le plan de l’hor­reur graphique, du gore. Le tor­ture porn et le teen slash­er, par exem­ple, font mau­vais ménage : le pre­mier repose sur des sévices pro­longés, le sec­ond sur des meurtres bru­taux, soudains et rapi­des. Mais sur le plan de la vic­tim­i­sa­tion mas­cu­line, les deux courants se rejoignent et il y a une autre rai­son à cela. L’ado­les­cence est sou­vent perçue comme un moment de flot­te­ment dans l’af­fir­ma­tion de sa sex­u­al­ité, un moment où les garçons doivent acquérir leur viril­ité, l’im­pos­er, par­fois sans suc­cès. En out­re, l’oblig­a­tion de « devenir un homme » n’est plus aus­si pesante au début du troisième mil­lé­naire, la fron­tière entre les gen­res sex­uels est plus floue, plus poreuse. Des films qui met­tent en scène des ado­les­cents (même s’ils ont sou­vent plus de vingt ans) pren­nent for­cé­ment ces don­nées en compte. C’est pourquoi on ren­con­tre pas mal de vic­times mas­cu­lines dans la teen hor­ror, bien qu’elles n’y soient pas majori­taires. En revanche, on y voit beau­coup d’an­tag­o­nistes en pleine crise de la mas­culin­ité, comme dans Scream, le Hal­loween de Zom­bie, Cher­ry Falls de Geof­frey Wright, ou le mécon­nu mais pas­sion­nant Found de Scott Schirmer.

Malaise du mâle

Cette « crise de mas­culin­ité » est l’une des thé­ma­tiques majeures de ton livre. Tu soulignes que c’est une dif­férence impor­tante avec la teen hor­ror des années 1970–80 : la mas­culin­ité est dev­enue trou­ble, incer­taine, opaque, elle ne va plus de soi. On pour­rait mul­ti­pli­er les exem­ples par­mi les films que tu analy­ses : le cou­ple de tueurs masqués du pre­mier Scream (Craven, 1996), l’ado­les­cent per­tur­bé de Don­nie Darko (Richard Kel­ly, 2001), le boy next door de Fright Night (Craig Gille­spie, 2011)… Qu’est-ce qui t’in­téresse dans ces films ?

Le fait qu’ils se dis­tinguent de l’ensem­ble de la teen hor­ror où, comme je le dis­ais à pro­pos du slash­er, l’é­tude de la féminité tend à éclipser celle de la mas­culin­ité. Pour dix films dans la lignée de Car­rie, Jen­nifer­’s Body, ou Tous les garçons aiment Mandy Lane, on ne trou­vera que deux ou trois films dans la veine de Don­nie Darko. Dans la teen hor­ror au féminin, il est rare que les per­son­nages de garçons soient autre chose que des car­i­ca­tures. Les films qui dévelop­pent un dis­cours fémin­iste don­nent d’ailleurs l’im­pres­sion para­doxale que les mecs ne sont plus une men­ace, sont insignifi­ants, stu­pides ou absents. Dans ce cas, quel est l’u­til­ité du fémin­isme aujour­d’hui ? Or, s’il y a eu une évo­lu­tion de la féminité au cours des trente dernières années, si le post­fémin­isme a apporté des choses stim­u­lantes, en par­ti­c­uli­er au niveau de l’au­tonomi­sa­tion par la sex­u­al­i­sa­tion et par la dénat­u­ral­i­sa­tion par­o­dique de la féminité, il y a eu aus­si des muta­tions impor­tantes dans la mas­culin­ité, qui sont celles que tu sig­nales. Le « devenir homme » – le fameux : « Tu seras un homme, mon fils » –, ne va plus de soi, peut même sem­bler vide de sens à la jeunesse actuelle. J’aime les films qui explorent ces ques­tions. Ils sont générale­ment plus com­plex­es, moins trib­u­taires des con­ven­tions que les films de girl hor­ror, même s’il y a des chefs‑d’œuvre dans ce domaine, comme Teeth (Mitchell Lic­then­stein, 2007) ou Exci­sion (Richard Bates, 2012). La boy hor­ror com­mence à s’étof­fer et on y trou­ve des films vrai­ment rad­i­caux, comme Dead Girl (Mar­cel Sarmien­to, 2008), Super Dark Times (Owen Camp­bell, 2017) ou I’m Not a Ser­i­al Killer (Bil­ly O’  Brien, 2016)

Dans cette veine de la boy hor­ror, Don­nie Darko joue un rôle fon­da­teur, mais je n’y décèle pas le sous-texte homoéro­tique que tu décris…

Pour moi, Don­nie Darko est à la teen hor­ror au mas­culin ce que Car­rie de Bri­an De Pal­ma fut à la teen hor­ror au féminin : un jalon, une étape, une référence. Il man­quait un grand film qui s’in­téresse à l’ado­les­cent mâle et il est venu un peu tar­di­ve­ment, en 2001. La sub­jec­tiv­ité mâle y est non seule­ment présen­tée comme flot­tante, indé­cise, mais elle se spec­tralise. Le sous-texte homo­sex­uel, qui me sem­ble très per­cep­ti­ble, en par­ti­c­uli­er dans tout ce qui touche aux rap­ports de Don­nie avec le lapin Frank et le Frank réel, est l’un des aspects de l’indéter­mi­na­tion du jeune homme. Ce n’est peut-être pas l’aspect le plus sail­lant, mais il existe, il par­ticipe au trou­ble iden­ti­taire et exis­ten­tiel qu’éprou­ve Don­nie et c’est un élé­ment que l’on retrou­ve dans la majorité des films de boy hor­ror. Générale­ment, les impli­ca­tions queer restent implicites, mais il est facile de les détecter, car elles engen­drent cer­tains codes immuables. Par exem­ple, le per­son­nage de la jeune fille, amie ou petite amie du pro­tag­o­niste, et qu’un autre garçon proche de ce dernier cour­tise. C’est ce qu’Eve Kosof­sky Sedg­wick, une spé­cial­iste des études gays et les­bi­ennes, appelle « la femme tri­an­gulée », c’est-à-dire une femme qui apporte une cau­tion à l’hétéro­sex­u­al­ité d’un cou­ple mas­culin, tout en ser­vant de passerelle à un désir homoso­cial. Il y a aus­si tout ce qui tourne autour du thème du dou­ble et de l’im­age spécu­laire – le reflet dans le miroir –, qui ren­voie à l’amour nar­cis­sique. Tout cela est très présent dans Don­nie Darko et dans beau­coup d’autres films de la même lignée.

Don­nie n’est pas selon toi un ado rebelle que l’on pour­rait inscrire dans la lignée de James Dean dans La Fureur de vivre (Ray, 1955). Per­son­nelle­ment, je le vois plutôt comme un héri­ti­er de Ben­jamin Brad­dock dans Le Lau­réat (Mike Nichols, 1967), qui est déjà un film proche du teen dra­ma, où il est ques­tion de « crise de la mas­culin­ité ». L’al­lu­sion au film de Nichols est d’ailleurs explic­itée dans le film par la présence de l’ac­trice Katharine Ross, qui jouait le rôle de la psy de Don­nie. Qu’en pens­es-tu ?

Je suis entière­ment d’ac­cord avec toi. Il y a du Ben­jamin Brad­dock chez Don­nie. Ils ont une sorte de pas­siv­ité due à l’ex­pec­ta­tive, ils occu­pent un temps sus­pendu entre l’ado­les­cence et l’âge adulte. Les respon­s­abil­ités d’hommes qui les atten­dent et qu’on attend d’eux les lais­sent dubi­tat­ifs. Ce ne sont pas des rebelles, ou alors par inad­ver­tance. Ils sont trop dégagés et désen­gagés pour exprimer de la révolte.

A l’op­posé de ces films qui explorent les failles de la viril­ité, la teen hor­ror exhibe aus­si une mas­culin­ité agres­sive, par­fois aguicheuse, très éro­tisée. C’est le cas dans Le Pacte du sang (Ren­ny Har­lin, 2006) qui décrit une con­frérie mas­cu­line. Ce sché­ma vient de la teen com­e­dy, où le groupe de garçons est une entité à part entière – mais il est rare, voire mar­gin­al dans la teen hor­ror. A ton avis, pourquoi ?

Encore une fois, à cause de la pri­mauté accordée au féminin. On trou­ve des tas de films sur les soror­ités ou les groupes de cheer­lead­ers, très peu sur les fra­ter­nités. Il y a bien les films de David DeCoteau, comme la fran­chise The Broth­er­hood, mais là, nous sommes dans le domaine de l’hor­reur queer, qui revendique une iden­tité homo­sex­uelle et où tous les garçons sont forte­ment éro­tisés. C’est une caté­gorie de films qui n’est d’ailleurs pas très appré­ciée par les fans d’hor­reur tra­di­tion­nelle, lesquels sont sou­vent réfrac­taires aux thé­ma­tiques gays – tan­dis que les cinéphiles gays et les­bi­ennes aiment beau­coup la teen hor­ror et les teen movies en général, qu’ils réin­ter­prè­tent volon­tiers dans une optique queer. Le Pacte de sang est un film très drôle, car incroy­able­ment gay, ce que peu de com­men­ta­teurs ont relevé, alors que ça crève les yeux. Son réal­isa­teur, Ren­ny Har­lin, a volon­taire­ment employé des acteurs issus du man­nequinat, des fig­ures de mode qu’il désha­bille et exhibe copieuse­ment. On se demande s’il a réal­isé ce film pour attir­er les midinettes (c’é­tait sans doute le cas) ou la com­mu­nauté homo­sex­uelle mas­cu­line. La stratégie, quelle qu’elle soit, n’a pas vrai­ment fonc­tion­né, car le film a eu un suc­cès mit­igé. Mais en dehors de ces pro­duc­tions qui flir­tent avec le camp, les con­fréries mas­cu­lines ou les groupes mas­culins sont générale­ment relégués à l’ar­rière-plan dans la teen hor­ror. C’est qu’il est dif­fi­cile, presque impos­si­ble de les dépein­dre sans faire appa­raître cer­taines ambiguïtés dans les rap­ports homoso­ci­aux. Et ces ambiguïtés restent néfastes au box-office.

Ton étude se con­clut sur It Fol­lows (David Robert Mitchell, 2015), que je con­sid­ère comme toi comme le chef‑d’œuvre de la teen hor­ror de ces vingt dernières années. Tu écris : « Si l’on admet que l’un des principes de base du teen slash­er est le châ­ti­ment de la sex­u­al­ité ado­les­cente par la mort, It Fol­lows (2014) devrait en être un exem­ple arché­typ­al. » C’est du moins ce qu’induit son argu­ment cen­tral : après que des teenagers ont fait l’amour, une créa­ture sur­na­turelle les pour­suit inlass­able­ment pour les mas­sacr­er. Mais il se trou­ve que le film de David Robert Mitchell sub­ver­tit les fon­da­men­taux du sous-genre au point de s’en désol­i­daris­er totale­ment, bien au-delà des exer­ci­ces de décon­struc­tion métafilmique de Scream ou de La Cabane dans les bois (Drew God­dard, 2012). En quoi le film est-il autre chose qu’un sim­ple « exer­ci­ce de décon­struc­tion » ?

En ce qu’il ne se lim­ite pas à un déboulon­nage ou à une par­o­die super­fi­cielle des codes du sous-genre. Par exem­ple, un métafilm basique iro­nis­erait sur la con­ven­tion qui veut que seules les filles vierges échap­pent au tueur et ont une chance de devenir final girls. Dans Scream, Craven nous mon­tre Sid­ney couchant avec Bil­ly, et par­venant mal­gré cela à vain­cre Ghost­face. C’est amu­sant, mais ça ne va pas loin, et c’est d’ailleurs devenu un cliché à son tour. Dans It Fol­lows, David Robert Mitchell dépasse ces clins d’œil et mène une analyse en pro­fondeur des caus­es du puri­tanisme du teen slash­er, en explo­rant le rap­port des ado­les­cents à la sex­u­al­ité. Il met en relief à la fois les équiv­o­ques du sous-genre et celles de la sex­u­al­ité ado­les­cente. La créa­ture, « It », encour­age une sex­u­al­ité poly­va­lente et con­trarie le régime monogame, ce qui est plutôt libéral. Mais en même temps, « It » demeure un mon­stre qu’il faut élim­in­er, donc le pro­pos lib­er­taire reste très équiv­oque, tout comme l’est le pro­pos réac­tion­naire de nom­breux slash­ers. Mitchell inverse cer­taines don­nées du sous-genre pour mieux mon­tr­er ce que celui-ci présente d’im­muable : son ambiva­lence idéologique. Ce n’est pas un tra­vail de sape ou de déri­sion, mais une explo­ration en pro­fondeur, avec une grande atten­tion portée à la psy­cholo­gie des ado­les­cents con­tem­po­rains. C’est en cela que le film est désta­bil­isant et parvient à être réelle­ment effrayant, ce qui n’est pas mon­naie courante.

Notes

Notes
↑1 Règle n° 1: Ne pas avoir de rap­ports sex­uels.
Règle n°2: Ne con­som­mer ni alcool ni drogues.
Règle n° 3: Ne jamais, JAMAIS, dire « Je reviens tout de suite », parce que vous ne revien­drez jamais.