Pro­duit en 1967, Le Lau­réat est l’un des pre­miers films représen­tat­ifs du change­ment social et cul­turel des années 1960 aux États-Unis. Porté par un acteur alors incon­nu et imposé par Mike Nichols, Dustin Hoff­man, et les chan­sons de Simon et Gar­funkel, le film a con­servé sa fraîcheur douce et amère ain­si qu’une force cer­taine dans le remar­quable por­trait d’une classe moyenne améri­caine en déchéance, por­trait qu’un Chabrol des années 1970 n’au­rait d’ailleurs pas renié.

Mal­gré le nom­bre assez réduit d’œu­vres réelle­ment intéres­santes dans la fil­mo­gra­phie de Mike Nichols, Le Lau­réat est encore aujour­d’hui un piv­ot dans l’his­toire des représen­ta­tions de la société améri­caine, coincée entre la car­i­ca­ture de l’Amer­i­can way of life et les nou­velles aspi­ra­tions d’une généra­tion qui n’a pas con­nu la Sec­onde Guerre mon­di­ale et n’a guère eu envie de défendre ses troupes au Viêt-Nam. Pour don­ner à voir, à com­pren­dre la société de fin des années 1960, les réal­isa­teurs con­tem­po­rains parsè­ment leurs films de touch­es de “réal­isme”, de ces “petits faits vrais” dont par­lait Barthes (citant Stend­hal), sans tra­vailler, bien sou­vent, à la resti­tu­tion d’une atmo­sphère sociale, famil­iale, cul­turelle : ce fut le cas de For­rest Gump, ou plus récem­ment, de Ben­jamin But­ton. Il s’ag­it, dans ces films, de référencer une époque, par une chan­son, une image d’archive… Évidem­ment, Mike Nichols a l’a­van­tage de réalis­er Le Lau­réat juste avant l’of­fen­sive du Têt et Wood­stock, et se plonge dans les affres d’une société de baby boomers qui ne sait plus avancer, enfer­mée dans une rou­tine poli­tique et morale.

Le Lau­réat n’est ni un film con­tre le Viêt-Nam – bien que Ben range rapi­de­ment ses quelques sol­dats de plomb –, ni à pro­pre­ment par­ler un hom­mage à cette généra­tion de jeunes adultes qui ont cher­ché peu ou prou à sor­tir d’un car­can pour­tant bien con­stru­it. C’est donc le por­trait de deux généra­tions qui s’af­fron­tent sur des ter­rains très divers – le sexe, les études, la foi, la course à la recon­nais­sance sociale –, et se per­dent l’une l’autre. Le “héros”, Ben­jamin Brad­dock, est la déf­i­ni­tion même du cloi­son­nement social : dans la pre­mière par­tie du film, il est sans cesse enfer­mé dans un cadre, à l’im­age du générique d’ou­ver­ture durant lequel Ben se laisse con­duire, impas­si­ble, neu­tre, sur un tapis roulant d’aéro­port alors que Simon et Gar­funkel enton­nent The Sound of Silence. Il est le reflet d’une société automa­tisée dans son rythme et ses habi­tudes : elle se car­i­ca­ture elle-même dans l’or­gan­i­sa­tion d’un bar­be­cue tous les dimanche, durant lequel on va pou­voir porter aux nues devant les voisins le fils prodi­ge, le grad­u­ate ; lors des petit-déje­uners ressas­sés comme un sem­blant d’u­nion famil­iale… et la liste est longue.

Mike Nichols s’est surtout attaché à deux points cru­ci­aux : le lan­gage ver­bal et cor­porel, qui fait écho à l’en­fer­me­ment visuel. Ben subit absol­u­ment tous les plans, tous les mou­ve­ments de caméra, jusqu’au moment où la révolte naît de la trans­gres­sion. Les scènes de présen­ta­tion restent en cela assez remar­quables : c’est l’idée de la cage qui pré­domine dans la vie de Ben. Coincé entre une porte et une femme insis­tante, défor­mé en gros plan par un aquar­i­um, enfer­mé physique­ment et humil­ié par ses par­ents dans le scaphan­dre ridicule qu’on lui offre pour son diplôme, Ben est à la recherche d’une fan­taisie plus pure, moins feinte. Du fond de la piscine, il cherche d’abord à stag­n­er avant d’en sor­tir. Il trou­ve cette fan­taisie en pre­mier lieu dans les bras d’une red­outable séduc­trice, la fameuse Mrs Robin­son, “la plus belle des amies de ses par­ents” : alcoolique, délais­sée par un mari qu’elle a épousé pour cause de grossesse, elle le dépu­celle, tente de l’ini­ti­er en fait à la société qui l’a enfer­mée elle-même… et l’y plonge un temps. Dans ce milieu, ne survit qu’une cer­taine médi­ocrité incar­née par Mrs Robin­son, femme per­due, dépres­sive, pos­sé­dant la vul­gar­ité des vamps qui n’as­su­ment ni leur provo­ca­tion sex­uelle, ni leur sor­tie du cadre restric­tif.

Les plans restés célèbres, notam­ment celui où l’on décou­vre Dustin Hoff­man en arrière-plan dans l’an­gle droit de la jambe d’Anne Ban­croft, mon­trent effec­tive­ment une vir­tu­osité dans la mise en scène du cloi­son­nement : mais cette dernière se développe égale­ment dans les détails dia­logués et les sec­onds rôles. Ben ne s’ex­prime ain­si que par ono­matopées dans les pre­miers temps, ne pou­vant encore faire face aux ver­sants négat­ifs des Améri­cains moyens per­son­nifiés par les Robin­son et les Brad­dock qu’en débi­tant des répliques qui parais­sent pré-enreg­istrées. La rébel­lion con­tre l’au­toma­tisme, la (re)naissance, n’in­ter­vi­en­nent donc pas au moment de la trans­gres­sion, mais au moment de la ren­con­tre avec une autre “enfer­mée”, la fille des Robin­son, Helen, dont on décou­vre le vis­age sur une pein­ture, encadrée dans la cham­bre où Mrs Robin­son fait ses pre­mières avances à Ben : « Hel­lo dark­ness, my old friend »… Sor­tir du cadre, c’est tout d’abord chang­er d’e­space. Du salon, du jardin des maisons iden­tiques, on passe à la voiture, puis à l’u­ni­ver­sité, lieu ô com­bi­en sym­bol­ique de la jeune généra­tion améri­caine de ces années. Du silence, du réflexe par­lé, on passe aux cris, à la libéra­tion – qui ne se fait pas sans heurts. De l’empathie parentale, des obses­sions pro­prettes, on passe à la folie amoureuse, à l’ob­ses­sion d’une vie moins rangée, choisie.

Pied-de-nez au clas­si­cisme hol­ly­woo­d­i­en, Le Lau­réat détourne à la fois les étapes dra­ma­tiques clas­siques (la ren­con­tre, le quipro­quo, le départ, les retrou­vailles) et les sym­bol­es soci­aux les plus mar­qués (notam­ment dans l’u­til­i­sa­tion grotesque de la fig­ure chris­tique finale) pour men­er ses per­son­nages vers un ailleurs bien moins rose qu’il n’y paraît. Mike Nichols ne s’est pas fait ici le porte-dra­peau d’une généra­tion qui devait gag­n­er, qui devait chang­er le monde ; mais dépeint une généra­tion qui, faute de pou­voir chang­er ce monde, préfère s’en con­stru­ire un autre, plus insta­ble, presque nos­tal­gique, dans lequel la sor­tie de l’en­fance est effec­tive­ment libéra­trice, et un tan­ti­net douloureuse. À l’im­age du dernier plan du film, absol­u­ment mag­nifique dans les tres­saute­ments du cadre et les expres­sions nuancées des deux nou­veaux êtres, Helen et Ben entrent dans la vie. Pour aller où ? Mike Nichols ne répon­dra pas à la ques­tion, préférant de très loin laiss­er ces petits représen­tants généra­tionnels grandir seuls.