Qu’on se le dise : Grave n’est pas le film d’horreur intense que promet sa cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion et son élec­trique répu­ta­tion can­noise. Ce que le film est, en revanche, c’est la mise en scène crue et très joyeuse­ment lit­térale des rap­ports de force et de désir qui agi­tent le groupe, uni­ver­si­taire ou famil­ial, autour de la tra­jec­toire d’une jeune fille vierge qui cède au can­ni­bal­isme. Le pitch alléchant du pre­mier film de Julia Ducour­nau annonçait pour­tant un film nerveux et dégouli­nant d’hémoglobine : Jus­tine, petite dernière d’une famille de végé­tariens et jeune étu­di­ante vétéri­naire, doit manger de la viande crue lors d’un rite de bizu­tage uni­ver­si­taire. Mais l’opération la trans­forme peu à peu et Jus­tine se mue en mon­stre assoif­fé de chaire fraîche. Engagé sur la voie du ciné­ma de genre, dans lequel il ne réus­sit que par­tielle­ment, Grave mar­que le retour du corps dans le ciné­ma français, par le truche­ment du can­ni­bal­isme, appliqué à une aus­cul­ta­tion des rela­tions amoureuses et famil­iales.

Problème de genre

Grave pro­pose un tra­vail plas­tique immé­di­ate­ment séduisant (ou pas, selon les goûts) en jouant, dans le cadre d’une cité uni­ver­si­taire grise et d’étudiants zomb­i­fiés en blouse blanche, d’effets de lumières (mono­chromes des fêtes étu­di­antes) et d’éclats de liq­uides (sang, salives, pein­ture…) qui cou­vrent et badi­geon­nent les corps. D’un côté, la désat­u­ra­tion de l’im­age ren­voie les paysages à ceux d’un ciné­ma post-apoc­a­lyp­tique ; de l’autre, les couleurs sur­gis­sent et gon­flent l’im­age d’énergie. De toute évi­dence, c’est une com­po­si­tion qui évoque directe­ment l’univers du ciné­ma d’horreur, et un style que l’on voit bien peu (et de manière si assumée) dans le ciné­ma français con­tem­po­rain. Le choc graphique rejoint celui du mon­tage, court et nerveux, du tra­vail sonore organique et des musiques baro­ques qui accom­pa­g­nent cer­tains plans, façon gial­lo. Au-delà des codes esthé­tiques du genre, qui don­nent lieu à quelques scènes intens­es (une scène d’épilation par exem­ple), Grave peine cepen­dant à faire naître et con­serv­er une réelle ten­sion dra­ma­tique autour de son réc­it — la faute, sans doute, à un per­son­nage prin­ci­pal plus bour­reau que vic­time, autour duquel, au delà de l’empathie naturelle que l’on ressent, ne se cristallise aucune crainte.

Campus movie

Le film réus­sit cepen­dant mieux à faire vivre l’autre héritage améri­cain dans lequel il s’inscrit, le film de cam­pus (genre sou­vent croisé au film d’horreur d’ailleurs) façon Buffy con­tre les vam­pires. L’arrivée dans l’âge adulte est mar­quée par les tra­di­tion­nels rites de pas­sage que le film doc­u­mente minu­tieuse­ment : dans l’une des scènes de bizu­tage ini­tiales, Grave rend un hom­mage appuyé à Car­rie de Bri­an De Pal­ma lors d’une séquence qui voit l’ensemble des nou­veaux élèves se voir ren­vers­er des seaux de sang sur la tête. Mais Grave se teinte  cepen­dant d’une soci­olo­gie et d’une géo­gra­phie dif­férente en s’inscrivant dans les habi­tudes et les espaces d’une fac­ulté de véto du bassin parisien : cam­pus uni­ver­si­taire délabré, froide cam­pagne berri­chonne, rit­uels étu­di­ants bien français. Les scènes de fête sont l’occasion de met­tre en scène, au delà des beu­ver­ies étu­di­antes, l’én­ergie débor­dante et mul­ti­ple de la jeunesse tout en évi­tant, sous cou­vert de fan­tas­tique, de se voir reprocher les pon­cifs car­i­cat­u­raux des films “grandes écoles” basés sur la promesse un peu racoleuse de dévoil­er les dessous des couliss­es (comme La Crème de la crème, par exem­ple).

“Finis tes légumes”

Le moment étu­di­ant est aus­si celui de la fin de l’adolescence, et lieu de toutes les ini­ti­a­tions. Dès lors le film engage naturelle­ment un dis­cours appuyé et assez malin sur le rap­port de l’héroïne au corps (le sien et celui des autres). Le corps est d’abord celui des bêtes, aus­cultées et dis­séquées par les appren­tis vétéri­naires. Mais, c’est surtout le corps humain : en choi­sis­sant un per­son­nage vierge, Julia Decour­nau pousse assez loin le regard sur l’apprentissage de la sex­u­al­ité : la caméra posée sur le corps est très directe — lais­sant voir la peau, les chairs presque intimes de sa jeune actrice prin­ci­pale Garance Mar­il­li­er — mais aus­si très ten­dre, tant la ques­tion posée au fond est celle du désir que l’on pro­jette et de celui que l’on sus­cite. Jus­tine est avide du corps des autres, homme (son colo­cataire homo­sex­uel) ou femme (sa sœur), et même du sien (dans sa façon de danser lan­goureuse­ment face à un miroir). Plus loin, le film abor­de la ques­tion du can­ni­bal­isme intrafa­mil­ial (ver­sant physique du poids psy­chologique de la fil­i­a­tion et de l’éducation) lorsqu’il ren­voie Jus­tine chez ses par­ents et que l’on com­prend qu’il s’agit d’une patholo­gie de famille. Le vam­pirisme con­som­mé du film, à l’opposé de celui d’un Twi­light puri­tain, exalte en tout point un plaisir de la chair non dis­simulé et con­tagieux. Dès lors, si le film manque encore un peu de con­sis­tance, du côté du sus­pense, pour véri­ta­ble­ment faire référence, son dou­ble dis­cours donne néan­moins une sacrée envie d’en voir davan­tage.