« Chez les Wachows­ki, le corps du héros est immo­bile ; c’est sa pen­sée qui s’accélère. » Dans Speed Rac­er, les Wachows­ki à la lumière de la vitesse, son pre­mier essai pub­lié aux édi­tions Façon­nage, Julien Abadie déploie une analyse foi­son­nante où les mou­ve­ments de la pen­sée embrassent les trans­mu­ta­tions d’un film porté sur l’atomisation des images[1]. Le meilleur moyen pour approcher Speed Rac­er serait de suiv­re ses boucles et ses virages, qui nous emmè­nent des fig­ures de l’art mod­erne du début du XXe siè­cle (Muy­bridge, Duchamp, Rus­so­lo, Joyce, Picas­so) aux tech­niques du ciné­ma d’animation tra­di­tion­nel et numérique (ani­metisme, com­posit­ing[2]), en pas­sant par la french the­o­ry (Vir­ilio, Deleuze, Guat­tari). Si l’écriture peut avoir ten­dance à figer les élé­ments en les nom­mant, alors écrire sur Speed Rac­er implique de faire des mots le car­bu­rant d’une pen­sée ciné­tique, d’embrasser les con­tours enfan­tins et bigar­rés de ce grand spec­ta­cle philosophique qui se révèle, virage après virage, et ici page après page, un ful­gu­rant pré­cis sur la vitesse et le ciné­ma.

Com­mençons par le com­mence­ment : tu ouvres ton analyse de Speed Rac­er par un par­al­lèle entre une scène du film et les expéri­ences de Muy­bridge, qui a pour la pre­mière fois enreg­istré le mou­ve­ment en 1878 (celui d’un cheval au galop). Dans quelle mesure les dis­posi­tifs pré-ciné­matographiques comme celui de Muy­bridge con­stituent une porte d’entrée idéale dans le film des Wachows­ki, notam­ment sur son rap­port au temps et à la vitesse ?

C’est drôle que tu me deman­des ça, parce que ça n’a pas été tout de suite une évi­dence. J’ai d’abord tourné autour de Speed Rac­er, en cher­chant la porte d’en­trée adéquate : l’esthétique de la For­mule 1, Har­mut Rosa et sa théorie de l’accélération, la queer the­o­ry, etc. Après avoir donc pas mal tâton­né, j’ai fini par m’in­téress­er plus en détail à cette scène étrange à la fin du film, où un zèbre s’anime sur les bor­dures de la piste. J’avais évidem­ment recon­nu l’hom­mage à Muy­bridge, mais sans m’in­ter­roger davan­tage. J’ai tiré sur la ficelle et là – je souhaite ce sen­ti­ment à tout le monde – la pelote est venue comme par mir­a­cle… Tout a com­mencé par le prodigieux bouquin que Rebec­ca Sol­nit a con­sacré à Muy­bridge : Riv­er of Shad­ows, et cette phrase fig­u­rant dans l’in­tro­duc­tion : « Matrix est un film de sci­ence-fic­tion dont les séquences d’action sont conçues sur le même principe que les études de Muy­bridge, util­isant de mul­ti­ples appareils pho­to pour obtenir un effet spé­cial désor­mais devenu stan­dard. » Puis j’en ai ouvert un autre, un tra­vail sémi­nal signé Stephen Kern : The Cul­ture of Time and Space : 1980–1918. Et un autre. Et encore un autre. Et à chaque fois le même con­stat, quelque chose que je n’avais jusqu’ici jamais réal­isé : Muy­bridge, ce n’est pas que l’in­ven­tion du pro­to-ciné­ma ; c’est une rup­ture phénoménologique dans le rap­port que l’hu­main entre­tient à l’e­space-temps

C’est le moment où l’homme fait la preuve par l’im­age qu’une part de l’u­nivers observ­able échappe à sa per­cep­tion, que, l’e­space d’un instant, les qua­tre sabots du cheval quit­tent simul­tané­ment le sol sans qu’il ne s’en soit jamais aperçu. Dans le cadre du ciné­ma des Wachows­ki, cette expéri­ence aux réso­nances philosophiques devient métaphorique­ment déci­sive, ce qui explique pourquoi leur ciné­ma y fait référence par deux fois (dans Matrix et Speed Rac­er). L’élément-clé qui aura per­mis à Muy­bridge de « crack­er » le code du réel, c’est la vitesse. La vitesse de l’électricité. Sans elle, jamais il n’aurait été capa­ble de déclencher ses appareils pho­tos à la cadence néces­saire pour décom­pos­er la course du cheval en douze images, puis de recon­stituer ces frag­ments en ce nou­veau tout qu’on nom­mera bien­tôt ciné­matographe. Du bul­let time, en pas­sant par Speed Rac­er, Sense8 et Cloud Atlas, le ciné­ma des Wachows­ki revient à l’essence de cette expéri­ence : il recourt à la vitesse (de la tech­nolo­gie numérique ou du mon­tage) pour pro­duire une sen­sa­tion de flux irré­sistible, un autre être au film qui serait comme la promesse d’un autre être au monde. Et c’est par­ti­c­ulière­ment le cas de Speed Rac­er qui atteint un tel degré de liqué­fac­tion, de muta­tion, de vitesse en somme, qu’il parvient à provo­quer une sorte d’euphorie, la sen­sa­tion fugace qu’il suf­fi­rait de pul­véris­er le monde en mille morceaux et de les réa­gencer pour révéler sa beauté invis­i­ble. Dans l’une des nom­breuses notes du livre, je rap­pelle cette cita­tion de Jose Muñoz qui trône dans le bureau de Lil­ly Wachows­ki : « Être queer, c’est essen­tielle­ment rejeter l’ici et le main­tenant, et insis­ter sur la poten­tial­ité d’un autre monde. » Je trou­vais qu’il y avait quelque chose de très wachowskien à faire de Speed Rac­er le film-con­duc­teur entre l’expérience de Muy­bridge et la tran­si­d­en­tité des cinéastes, alors je me suis lancé.

Dans la pre­mière moitié de ton ouvrage, tu explores les liens que tis­sent Speed Rac­er avec l’histoire de l’art. Tu exam­ines son rap­port avec le cubisme, mais aus­si la lit­téra­ture de Joyce, de Proust ou les écrits de Kandin­sky sur la couleur. Est-ce que le décalage entre son statut de block­buster et l’héritage académique qu’il con­voque peut expli­quer sa récep­tion en 2008 ? Tu dis notam­ment que le film a été « mal vu », qu’il a « dis­paru des écrans sans avoir été regardé »…

Dans sa pré­face pour le livre, Rafik Djou­mi revient sur cette ques­tion, sur ce blocage intel­lectuel qui nous pousse par­fois à cir­con­scrire les œuvres, à les essen­tialis­er, à les sur­déter­min­er en fonc­tion de leur genre, de leur pub­lic, ou de leur sérieux sup­posé. Il me sem­ble que ce réflexe a plutôt ten­dance à refluer du fait de l’hybridation tous azimuts qui car­ac­térise la moder­nité, mais il demeure au fond très humain : notre cerveau a besoin de class­er les choses, d’ordonner le monde. Le ciné­ma des sœurs Wachows­ki a été plus par­ti­c­ulière­ment vic­time de ce phénomène, parce qu’il nous invite juste­ment à recon­sid­ér­er les bar­rières dressées par l’ordre des choses. Ain­si de Matrix Reloaded, qui désta­bilis­era les fans en décon­stru­isant – dans un flou philosophique tout à fait volon­taire – le mythe éman­ci­pa­toire du pre­mier épisode, en expli­quant que la révolte n’était qu’un rouage du con­trôle. Ain­si de Matrix Rev­o­lu­tions, dont le trip tech­no-boud­dhiste lais­sera plus d’un spec­ta­teur sur le quai, en lui susurrant qu’il n’y a pas vrai­ment de matrice, de réel, que ces fron­tières sont au fond des con­cepts inopérants. Ain­si surtout de Speed Rac­er, film pour enfant délibéré­ment pen­sé comme une œuvre d’avant-garde au car­refour des influ­ences artis­tiques des Wachows­ki (cubisme, orphisme, op-art, pop-art, japanime…), mais qui sera glob­ale­ment jugé comme un délire régres­sif, un Spy Kids avec des bag­noles. Sans noir­cir démesuré­ment le tableau (nom­bre de cri­tiques – en France notam­ment – ont été à la hau­teur), il est évi­dent, avec le recul, que le film était con­damné à en désta­bilis­er plus d’un.

Mais ce qui est amu­sant avec les grilles de lec­ture, c’est qu’elles changent en fonc­tion du con­texte. Regarde comme le pub­lic a com­mencé à pren­dre au sérieux le ciné­ma des Wachows­ki à par­tir de Cloud Atlas, soit juste après la révéla­tion de la tran­si­d­en­tité de Lana ! On a sen­ti un change­ment de bra­quet dans la récep­tion de leur tra­vail, comme si tout devait désor­mais être réé­val­ué à l’aune de cette tran­si­d­en­tité. Je suis absol­u­ment con­va­in­cu que Speed Rac­er n’aurait pas con­nu le même des­tin cri­tique et pub­lic s’il avait été précédé d’un com­ing out de Lana… On a le droit de trou­ver ça un peu dép­ri­mant. Voilà un ciné­ma qui depuis tou­jours hurle son désir de sor­tir des car­cans, des réflex­ions binaires, qui nous appelle à bris­er les codes, qu’ils soient soci­aux ou de pro­gram­ma­tion, mais qu’on s’est empressé de ranger dans le tiroir trans­genre dès qu’on en a eu l’occasion. Der­rière cette recon­nais­sance, on assiste en réal­ité à la recon­duc­tion du sché­ma de pen­sée et de ses lim­ites qu’on dénonçait. Et en procé­dant ain­si, on con­tin­ue de pass­er à côté de l’essentiel. Au même titre que les films des Wachows­ki ne sont pas sur­déter­minés par leur dimen­sion diver­tis­sante, ils ne doivent pas être sub­sumés non plus sous la seule dimen­sion tran­si­d­en­ti­taire de leurs réal­isatri­ces : une nou­velle fois, c’est l’usage syn­cré­tique qu’elles font de cette dimen­sion, la manière dont elles la rac­cor­dent à un mou­ve­ment beau­coup plus large, à une his­toire de l’art, de l’accélération, de la société, de l’humanité, qui con­stitue avant tout le cœur de leur œuvre.

Machines abstraites

Tu analy­ses longue­ment les rela­tions que noue la forme wachowski­enne avec ses hori­zons poli­tiques, éthiques et philosophiques. Com­ment s’incarnent-ils dans Speed Rac­er, film qui pour­rait sem­bler à pre­mière vue moins « poli­tique », ou du moins plus dis­cret à ce niveau-là, que Matrix, Cloud Atlas ou Sense8 ?

« À pre­mière vue » : tout est là, en fait. Parce que, dans la forme, Speed Rac­er est d’assez loin leur film le plus engagé. En tout cas celui où le trans-, pris au sens esthé­tique et éthique, s’épanouit avec le plus de rad­i­cal­ité. Les plans fusion­nent, glis­sent, se dédou­blent, se trans­for­ment, mutent encore et encore, dessi­nant un film en devenir per­ma­nent, un film « sans loi ni con­trôle, sans lim­ite ni fron­tières, où tout est pos­si­ble », pour repren­dre les derniers mots de Matrix. Formelle­ment, jamais leur hori­zon poli­tique n’a été plus clair que dans Speed Rac­er : le monde est un tas de frag­ments qu’on peut flu­id­i­fi­er et réen­chanter si on l’assemble autrement. C’est ce que racon­te le mon­tage de Cloud Atlas et de Sense8, mais Speed Rac­er est par­venu à l’exprimer phénoménologique­ment. Par sa vitesse prodigieuse, son bom­barde­ment d’informations et sa forme mutante, il donne à ressen­tir la pos­si­bil­ité d’un autre être au monde. Il n’y a ceci dit pas besoin de creuser très loin dans le scé­nario du film pour révéler son fond poli­tique. Arnold Roy­al­ton – l’un des seuls per­son­nages que l’on ne retrou­ve pas dans la série ani­mée orig­i­nale – est le sym­bole du sys­tème comme l’était l’Architecte dans Matrix Reloaded. C’est d’autant plus évi­dent qu’il incar­ne le patron d’un gigan­tesque con­sor­tium qui fraie autant avec le sport qu’avec la Bourse ou encore la mafia. Il est l’allégorie du néolibéral­isme, de ses flux élec­tron­iques, de sa sta­bil­i­sa­tion par la crois­sance, bref, de cette vitesse cap­i­tal­is­tique qui nous con­duit para­doxale­ment à l’inertie. En face, vous avez le jeune pilote d’une minus­cule écurie – dans Matrix on l’appellerait l’Élu – qui n’a que son courage, son tal­ent et son intégrité à oppos­er à la puis­sance de Roy­al­ton. Et comme Neo, c’est en s’affranchissant des con­tin­gences du monde, de ses lois et de ses lim­ites, qu’il parvien­dra à tri­om­pher. Sa remon­tée finale totale­ment improb­a­ble est la métaphore de son éman­ci­pa­tion intérieure, de cette trans­for­ma­tion que la forme du film nous annonçait d’emblée. Le sys­tème est vain­cu parce que le héros l’a con­tourné, parce qu’il a cessé de tenir compte de ses règles pour devenir non pas lui-même, mais qui il veut. À par­tir de là, même ce que le père de Speed pen­sait improb­a­ble (« chang­er le monde en mon­tant dans une voiture de course ») devient pos­si­ble.

J’ai per­son­nelle­ment l’impression que Sense8 nous a per­mis, dans sa lim­pid­ité, d’envisager autrement Speed Rac­er. C’est comme si la série était venue clar­i­fi­er une per­spec­tive deleuzi­enne con­tenue en germe dans Speed Rac­er, à un état qua­si intu­itif (une mosaïque de couleurs, des tran­si­tions latérales d’un corps à un autre, etc.), qui nous paraît désor­mais évi­dente (l’idée de la tran­si­tion, du change­ment d’état, d’un sujet rhi­zoma­tique, d’un corps déter­ri­to­ri­al­isé, etc.). L’as-tu ressen­ti de la même façon, à la dif­fu­sion de Sense8, qui actait sur le ter­rain des images l’engagement des deux cinéastes dans la révo­lu­tion queer ? Avais-tu déjà entamé ton tra­vail sur Speed Rac­er à ce moment-là ?

Oui, les deux saisons étaient déjà sor­ties lorsque j’ai entamé l’écriture. Il me man­quait juste l’épisode con­clusif sor­ti en 2018, épisode qui a d’ailleurs déblo­qué une par­tie du livre. Comme je l’exprime dans l’introduction, Sense8 est pour moi une for­mi­da­ble clar­i­fi­ca­tion des principes esthé­tiques, philosophiques et éthiques des Wachows­ki. C’est un man­i­feste, qua­si­ment un mode d’emploi, et c’est d’ailleurs un peu ce que je pour­rais lui reprocher : la série est presque trop claire quant à ses inten­tions (je préfère les œuvres qui avan­cent masquées, comme Speed Rac­er). Reste que la pre­mière sai­son est un mod­èle de nar­ra­tion wachowski­enne ! Cette façon qu’elle a de semer des scènes, des frag­ments, des per­son­nages au fur et à mesure des épisodes, de les entre­crois­er le temps de brefs crescen­dos (les scènes de sexe ou d’action), avant de finale­ment tout faire con­verg­er dans un finale qui éclaire tout ce qui l’a précédé, a provo­qué chez moi une jubi­la­tion comme je n’en avais pas ressen­ti depuis Speed Rac­er. Il y a évidem­ment quelque chose de cet ordre dans Cloud Atlas, mais le mou­ve­ment glob­al, si puis­sant soit-il, n’atteint pas à mes yeux le niveau d’achèvement de Speed Rac­er et Sense8.

Par peur d’assommer le lecteur de références, j’ai pas mal élagué le livre de la per­spec­tive deleuzi­enne que tu décris pour n’en garder que l’idée générale et ses tra­duc­tions formelles : le devenir, le rhi­zome, la frac­tale, la mul­ti­pli­ca­tion, la déter­ri­to­ri­al­i­sa­tion, la tran­scen­dance qui se redé­ploie en imma­nence… Mais je suis par­faite­ment d’accord avec toi : Speed Rac­er con­tient en germe, et sous une forme d’une rad­i­cal­ité inouïe, ce que Sense8 exprimera dans ses trav­el­lings cir­cu­laires où un sen­sate[3] se sub­stitue à un autre. Il faut dire que dix ans sépar­ent les deux œuvres et qu’entre temps le monde a beau­coup changé : la ques­tion de la tran­si­d­en­tité est qua­si­ment dev­enue main­stream, les médias soci­aux met­tent en scène comme jamais nos mul­ti­vid­u­al­ités, les tech­niques de com­posit­ing de Speed Rac­er sont désor­mais mon­naie courante… Cette idée qu’une nou­velle total­ité ou qu’un nou­v­el être som­meille dans les frag­ments pul­vérisés du monde et de nos per­son­nal­ités, autrement dit que rien n’est fini et absolu, que tout peut être indéfin­i­ment recon­stru­it, est quelque chose que nous admet­tons désor­mais intu­itive­ment. Ce n’était pas for­cé­ment le cas il y a dix ans. Au même titre que Matrix, conçu à l’époque du Nokia 3310 et des modems 56K, nous avait pré­paré au futur d’Internet, Speed Rac­er nous annonçait par sa forme une révo­lu­tion queer qui n’avait pas encore envahi l’espace pub­lic.

La vitesse de libération

Au sujet de la vitesse, on sait à quel point elle peut ali­menter et entretenir la frénésie du sys­tème cap­i­tal­iste. On sait aus­si, depuis les futur­istes que tu évo­ques dans ton livre et leurs man­i­festes en forme d’éloge de la vitesse (et de mépris de la femme ou du passé…), dans quelle mesure elle peut être asso­ciée à la destruc­tion, à la liq­ui­da­tion, voire au fas­cisme. Para­doxale­ment, la vitesse chez les Wachows­ki serait une « vitesse de libéra­tion », pour repren­dre les mots que tu emploies en référence à l’ouvrage de Paul Vir­ilio, qui nous aver­tis­sait pour­tant de la perte de repères qu’elle pou­vait engen­dr­er. Qu’entends-tu exacte­ment par « vitesse de libéra­tion » ? Qu’a‑t-elle plus spé­ci­fique­ment à voir avec le numérique ?

Quand j’emploie la métaphore de vitesse de libéra­tion, je veux dire qu’il y a dans la vitesse de l’esprit, dans la vitesse de l’art, dans la vitesse des con­cepts – tout cela revient un peu au même – une pos­si­bil­ité d’émancipation per­me­t­tant de se libér­er du joug du sys­tème et des con­tin­gences du réel. C’est le fameux rac­cord de 2001, L’Odyssée de l’espace, le change­ment de para­graphe dans un livre qui te fait chang­er d’époque ou de lieu, l’association d’espace-temps dans ton esprit en toutes occa­sions… Il y a dans ces opéra­tions de pen­sée et de créa­tion une vitesse qui ne dit pas son nom, mais qui n’en demeure pas moins prodigieuse, car sans lim­ite, une vitesse, donc, bien supérieure à toutes les vitesses physiques aux­quelles la moder­nité nous soumet quo­ti­di­en­nement : la vitesse de déplace­ment des véhicules, la vitesse médi­a­tique de nos moyens de com­mu­ni­ca­tion, la vitesse de la lumière de nos écrans… À la dif­férence de celles qui nous oppressent, la vitesse de la pen­sée peut avoir un rôle libéra­teur en cela qu’elle per­met de se sous­traire à la ful­gu­rante immo­bil­ité des temps mod­ernes. De là l’éthos trans- qui tra­verse le ciné­ma des Wachows­ki. La tran­si­d­en­tité est une ful­gu­rante accéléra­tion, une manière rad­i­cale de dépass­er la bina­rité des gen­res, mais le mes­sage qu’elle envoie – et au fond c’est là, je crois, le fonde­ment du rejet dont elle fait l’objet – va beau­coup plus loin en sous-enten­dant que si l’identité homme/femme peut être débor­dée, alors tout peut l’être. L’intelligence des Wachows­ki, c’est d’avoir désac­cou­plé leur tran­si­d­en­tité pour n’en met­tre en scène que le pré­fixe trans- et l’instituer en un pro­jet poli­tique pro­fondé­ment œcuménique autour duquel nous pour­rions tous nous réu­nir : si le trans- est une accéléra­tion, la pos­si­bil­ité d’un déplace­ment entre deux coor­don­nées, voire le déplace­ment des coor­don­nées elles-mêmes, alors il con­stitue un refus de la bina­rité, des sché­mas tout faits, des hiérar­chies établies, etc. Il est donc le rejet du sys­tème en tant qu’obstacle à notre éman­ci­pa­tion.

Or, qu’est ce que le numérique, d’un point de vue con­ceptuel ? La trans­for­ma­tion de mod­èles en signes dans un objec­tif com­bi­na­toire. La numéri­sa­tion est un proces­sus qui per­met de réduire les choses de telle sorte qu’elles devi­en­nent aisé­ment mal­léables, com­bin­ables, trans­férables, transcod­ables, trans­formables… Et ce à une vitesse phénomé­nale. Ce n’est guère un hasard si l’effet le plus con­va­in­cant per­mis par cette tech­nolo­gie fut très rapi­de­ment le mor­ph­ing : dès 1991, le clip de Black or White avait tout dit – et avec une per­fec­tion tech­nique bluffante – de l’horizon trans- et libéra­teur dess­iné par cette tech­nolo­gie.  Il y a aus­si dans les sys­tèmes d’architecture dis­tribuée car­ac­téris­tiques des réseaux cette idée que l’on peut se pass­er de cen­tre ou de nœud pour com­mu­ni­quer, échang­er, partager des con­nais­sances… C’était toute l’utopie éman­ci­patrice portée par Tim Bern­ers-Lee lorsqu’il a inven­té le World Wide Web et que l’on retrou­ve dans son expres­sion la plus pure avec les réseaux peer-to-peer : par nature, le numérique est en mesure de se pass­er de hiérar­chie, de point de référence, d’ordinateur cen­tral, d’Architecte, si tu préfères. Il con­stitue une toile à la sur­face de laque­lle on peut tran­siter avec une totale lib­erté de mou­ve­ment, où l’information n’a pas besoin d’être con­trôlée, con­cen­trée ou organ­isée par une entité ou un sys­tème cen­tral. On sait que cette utopie est mori­bonde, qu’elle a été ter­rassée par les GAFAM et autres jug­ger­nautes du web, mais il reste des rebelles qui con­tin­u­ent de se bat­tre pour elle. Et les Wachows­ki sont de leur côté.

À pro­pos du numérique au ciné­ma, Speed Rac­er sort un an avant Avatar et Le Drôle de Noël de Scrooge. Dans ce cor­pus, le film des Wachows­ki fait presque bande à part, au sens où il n’ex­plore pas exacte­ment les mêmes per­spec­tives d’hybridation des images. Là où Cameron et Zemeck­is tra­vail­lent la sub­stance des corps numériques, les Wachows­ki les ramè­nent à leur statut d’images, de sur­faces. Tu rap­proches dans cette optique le film de l’animation japon­aise, qui a une con­cep­tion rad­i­cale­ment dif­férente de celle pro­posée aux États-Unis. Est-ce la rai­son pour laque­lle nous n’avons, depuis, jamais revu un tel film dans le ciné­ma numérique améri­cain ?

Nous n’avons jamais revu un film comme Speed Rac­er, mais en réal­ité il est partout. Comme Neo et toutes les œuvres d’avant-garde, il s’est dis­sout dans la grande matrice hol­ly­woo­d­i­enne. Il y a un arti­cle de Col­lid­er où Chad Sta­hel­s­ki et David Leicht (coor­di­na­teurs des cas­cades sur le film et réal­isa­teurs de John Wick) expliquent très bien com­bi­en les tech­niques de com­posit­ing dévelop­pées pour le film sont désor­mais dev­enues des stan­dards pour toute l’industrie. À ce titre, je reprendrais à mon compte la ques­tion rhé­torique qui con­clut l’interview : sans Speed Rac­er, il n’y aurait jamais eu The Man­dalo­ri­an. Ceci étant dit, c’est vrai qu’il y a une sin­gu­lar­ité Speed Rac­er qui tient à son refus farouche du pho­toréal­isme. Cameron et Zemeck­is se promè­nent sur d’autres pentes, celles de l’uncan­ny val­ley. Leur hori­zon esthé­tique, c’est le dop­pel­gänger numérique. Au point qu’il sem­blera nor­mal à tout le monde que le héros d’Avatar aban­donne défini­tive­ment son enveloppe cor­porelle pour celle de son avatar en per­for­mance cap­ture. A con­trario, dans Speed Rac­er, le corps humain est respec­té dans toute son intégrité. Il est même le seul point d’ancrage réel, char­nel du film. Autour d’eux, les Wachows­ki ont imag­iné un monde totale­ment fan­tai­siste, qui fraie davan­tage du côté du car­toon ou de l’animation, que du sim­u­lacre par­fait. Mais elles l’ont fait en cher­chant des solu­tions dans la japanime plutôt que dans la tra­di­tion occi­den­tale du dessin ani­mé. Je vous ren­voie aux écrits de Thomas Lamarre pour saisir pleine­ment la dis­tinc­tion entre les deux, mais pour faire court, il existe dans l’animation occi­den­tale un impen­sé bal­is­tique, une envie de pénétr­er dans l’image. Pour y par­venir, Dis­ney met­tra au point sa fameuse caméra mul­ti­plane, qui lui per­met de super­pos­er jusqu’à sept couch­es de dessin et de simuler avec une per­fec­tion inédite un trav­el­ing dans la pro­fondeur de champ. Avec le numérique, Pixar et ses héri­tiers achèveront le tra­vail en générant des mon­des en trois dimen­sions explorables en tout sens par leurs caméras virtuelles. Dans la japanime, pour des raisons économiques autant que philosophiques, la rela­tion au monde est toute autre, moins réal­iste et inva­sive, plus abstraite et sur­facique. Miyaza­ki n’a pas de mots assez durs pour fustiger la vul­gar­ité et la vio­lence inouïe des mou­ve­ments ocu­lo-bal­is­tiques. Chez lui, comme chez son ani­ma­teur favori Yoshi­nori Kana­da et dans un large par­tie de la japanime, l’animation adopte une forme beau­coup plus latérale, y com­pris, c’est assez sub­lime et sur­prenant, lorsqu’il s’agit de simuler des trav­el­lings avant (regardez atten­tive­ment com­ment sont choré­graphiés les com­bats aériens de Por­co Rosso). En fait, la plu­part du temps, l’œil n’envahit pas l’image, il reste à sa sur­face et laisse l’animation gliss­er devant lui, piv­ot­er autour de lui ou venir à lui.

Comme je l’explique dans l’ouvrage, le génie de Speed Rac­er est d’avoir com­pris que ce style d’animation et la vitesse qu’il induit est con­sub­stantiel d’une cer­taine dégra­da­tion de l’effet de réel. C’est pour cela que le film se débar­rasse autant de la géométrie et qu’il priv­ilégie une rela­tion au mou­ve­ment fondée sur le coulisse­ment des calques les uns par rap­port aux autres. Même lorsqu’il use d’effets bal­is­tiques, c’est très sub­til, il le fait de telle sorte qu’on con­serve une sen­sa­tion sur­facique qui n’a rien à voir avec ce qu’on peut ressen­tir, par exem­ple, devant Ready Play­er One. Le prob­lème, c’est qu’en règle générale l’effet bal­is­tique et de réel autorisé par le numérique est très prisé aujourd’hui (même les ani­me s’y met­tent, voir le dernier Lupin III). De mon point de vue, c’est le signe d’un appau­vrisse­ment dra­ma­tique de l’imaginaire qui ne sem­ble plus en mesure d’envisager un autre rap­port au monde que celui-ci. C’est ce qui rend Speed Rac­er si sin­guli­er, pré­cieux et anachronique, et c’est sans doute la rai­son pour laque­lle on ne rever­ra jamais un film tel que lui.

En fin d’année sort le qua­trième Matrix. Que peut-on en atten­dre selon toi ?

Pour être hon­nête, je n’en sais rien. Je suis à la fois inqui­et et ent­hou­si­aste. Inqui­et que Lana Wachows­ki, désor­mais seule à la mise en scène, devi­enne trop lit­térale, qu’elle plaque sur Matrix tout ce qu’elle a artic­ulé dans Sense8, autrement dit qu’elle fasse dire des choses à cet univers au lieu de le laiss­er par­ler (avec le recul, Sense8 était con­tenu dans Matrix sous une forme métaphorique et c’était par­fait comme ça). Mais je suis égale­ment ent­hou­si­aste parce qu’on con­naît l’intégrité de la cinéaste : si elle revient à cet univers, c’est qu’elle a encore quelque chose à dire. Les pre­mières rumeurs font d’ailleurs état d’un tour­nage en mode com­man­do, avec des caméras portées, des scènes attrapées au vol, lais­sant penser qu’on va avoir droit à un film beau­coup plus abrasif que les trois pre­miers. Je fan­tasme que ce Matrix 4 soit à Matrix ce que Die Hard 3 fut à Die Hard : un par­fait ren­verse­ment esthé­tique, un piratage de codes qui ont fait école. Au fond, c’est le genre de trans­for­ma­tion que l’on est en droit d’at­ten­dre d’un film des Wachows­ki.

Notes

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↑1 Pour rap­pel, Speed Rac­er est l’adaptation d’un man­ga japon­ais des années 1960, déjà porté à l’écran avec un ani­me dif­fusé dans les années 1980. Le film suit l’ascension d’un jeune prodi­ge du volant, qui va peu à peu s’opposer à la cor­rup­tion gan­gré­nant le monde de la course auto­mo­bile.
↑2 Typ­ique du ciné­ma d’animation japon­ais, l’ani­metisme tra­vaille sur un nom­bre lim­ité de couch­es dess­inées, ce qui réduit les mou­ve­ments dans la pro­fondeur. Quant au com­posit­ing, il désigne, dans le ciné­ma numérique, les dynamiques d’incrustation et de col­lage de plusieurs élé­ments hétérogènes dans un même plan.
↑3 Terme désig­nant les per­son­nages prin­ci­paux de la série, qui peu­vent com­mu­ni­quer et inter­a­gir à dis­tance avec les autres mem­bres de leur groupe.