« Matrix, c’est un peu le film sur la Matrice qu’aurait pu fab­ri­quer la Matrice »[1]. C’est par cette for­mule que Jean Bau­drillard résumait son sen­ti­ment, en 2003, sur le pre­mier volet de la trilo­gie Matrix, et c’est ain­si que l’on pour­rait décrire le mou­ve­ment inau­gur­al de Res­ur­rec­tions. À tra­vers une mise en abyme par­ti­c­ulière­ment retorse, la Matrice a inté­gré la trilo­gie des Wachows­ki au sein même de la sim­u­la­tion. Les films sont désignés comme des jeux vidéo cultes qu’aurait dévelop­pé Thomas Ander­son (Keanu Reeves), lequel ne parvient plus à savoir si les images de la trilo­gie provi­en­nent ou non de sa véri­ta­ble mémoire (des frag­ments des pre­miers Matrix sur­gis­sent dans les plis du mon­tage)[2]. Le game design­er, dépres­sif et en pleine crise exis­ten­tielle, se voit chargé de réalis­er un qua­trième épisode, accom­pa­g­né d’une équipe de pub­ards décérébrés qui n’ont retenu de la saga que quelques traits bien con­nus : mind­fuck intel­lo, bul­let time, pop philoso­phie et scènes d’actions vire­voltantes. Le pos­tu­lat est pro­fondé­ment rou­blard, par exem­ple dans la manière dont le stu­dio Warn­er, pro­duc­teur et dis­trib­u­teur de la fran­chise, est désigné comme le com­man­di­taire du revival. Ce faisant, le film ambi­tionne de faire tomber les murs de la fic­tion, d’égratigner le mythe Matrix et d’en ébran­ler ses fon­da­tions au détour notam­ment d’une scène clipesque assez gênante (un brain­storm­ing grotesque sur « White Rab­bit » des Jef­fer­son Air­plane). Res­ur­rec­tions n’est de fait jamais ten­dre avec les précé­dents films, tant il désamorce la portée des moments de bravoure qu’il revis­ite. Lorsque le nou­veau Mor­pheus (Yahya Abdul-Mateen II) fait la ren­con­tre de Neo et répète les pre­miers mots de Lau­rence Fish­burne (« At Last ! »), la réplique est la même, mais le cadre a changé : dans le pre­mier film, le per­son­nage se retour­nait vers l’Élu sur le gron­de­ment d’un éclair, tan­dis qu’ici, il se regarde dans le miroir des san­i­taires en train de mimer la scène, cos­tume orange sur les épaules et sourire en coin.

Mais pourquoi rejouer la trilo­gie Matrix avec une telle légèreté ? Sans doute, d’abord, pour l’envisager comme un ter­rain de jeu qu’il est pos­si­ble de réin­ve­stir sans com­plexe (à l’image de la ren­con­tre entre Mor­pheus et Neo, Res­ur­rec­tions a par­fois l’air d’une fan­fic­tion aux con­tours camp), mais aus­si, voire surtout, pour cor­riger cer­taines inter­pré­ta­tions que la trilo­gie a pu ali­menter au fil des années, afin de se réap­pro­prier ce qui n’aura cessé d’être détourné. Si l’héritage esthé­tique de Matrix s’est avéré con­trasté, les films ont aus­si inspiré des mou­ve­ments soci­aux par­ti­c­ulière­ment hétérogènes, nour­ris­sant à la fois des relec­tures queer et mas­culin­istes (cf. la mou­vance « Red Pill » qui sévit out­re-Atlan­tique[3]). Les enjeux socio-poli­tiques sem­blent dès lors excéder les inno­va­tions tech­niques qui ont fait le miel de la pre­mière trilo­gie, aux­quelles Res­ur­rec­tions prête in fine peu atten­tion. Pour retrou­ver cette veine lab­o­ran­tine, il faudrait plutôt se tourn­er vers Matrix Awak­ens, séquence inter­ac­tive sor­tie en amont du film et réal­isée sur la dernière ver­sion du moteur de jeux vidéo Unre­al Engine : la démo tech­nique, sidérante, pos­tule que l’invention numérique se jouerait de nos jours davan­tage dans le champ vidéoludique qu’au ciné­ma. Il n’est pas inter­dit d’y voir une sorte d’aveu : « Maybe this is not the sto­ry we think it is », nous annonce-t-on au début de Res­ur­rec­tions.

Autodestruction

Déroutant, ce détourne­ment des scènes célèbres du pre­mier film (la décou­verte du « Con­struct », le duel entre Neo et Mor­pheus, le pre­mier envol raté de l’Élu : elles sont toutes là, dans une ver­sion sys­té­ma­tique­ment remaniée) pro­duit des séquences pou­vant pren­dre de court par leur légèreté et leurs atours qua­si par­o­diques (cf. les retrou­vailles entre Neo et Trin­i­ty, dignes d’un mau­vais soap). À d’autres moments, la dimen­sion méta du film se révèle bien plus féconde, lorsque la mise en abyme con­siste par exem­ple à réin­ve­stir l’in­ter­péné­tra­tion des espaces intro­duite dans Reloaded. Dans l’ouverture, un rejeu qua­si­ment plan par plan du début du pre­mier film pro­pose ain­si de revis­iter la mytholo­gie Matrix en suiv­ant le par­cours de Bugs, qui tra­verse une repro­duc­tion dys­fonc­tion­nelle de la saga (il s’agit d’un pro­gramme vidéoludique, soit d’une Matrice dans la Matrice, où entre autres Trin­i­ty n’est pas incar­née par Car­rie-Anne Moss). Après avoir croisé la route d’un Mor­pheus clow­nesque dans l’appartement de Neo, elle passe de porte en porte et de scène en scène comme une spec­ta­trice-joueuse infil­trée dans la matière même d’un film inter­ac­t­if désaxé[4]. À son meilleur, Res­ur­rec­tions spa­tialise de la sorte le rap­port con­flictuel que ses fig­ures entre­ti­en­nent avec les images de la trilo­gie. Au moment d’extraire une fois de plus Neo de la sim­u­la­tion, Mor­pheus le con­fronte à un choix (celui de la pilule) dans un vieux théâtre, tan­dis que sur une toile déchirée à l’arrière-plan sont pro­jetées des images du pre­mier film. Neo se tient alors au cœur de la brèche, comme un revenant arraché aux ruines vieil­lis­santes de la trilo­gie : désor­mais, quit­ter la Matrice implique non plus de tra­vers­er un miroir mais un écran en lam­beaux. Assez réussie, la séquence ne s’arrête pas là, puisque le mou­ve­ment d’extraction appa­raît ensuite plus périlleux que dans le pre­mier volet. Une fois repérée par des agents, la troupe de rebelles retourne dans le wag­on d’un train depuis lequel elle avait sur­git. Un mis­sile tra­verse l’écran de ciné­ma puis fait explos­er une par­tie du véhicule, don­nant lieu à une scène d’action abra­sive, l’une des rares du film qui se révèle rel­a­tive­ment accom­plie – le reste du temps, ce pan de la mise en scène, cen­tral dans la trilo­gie et surtout dans son meilleur volet, Reloaded, déçoit grande­ment.

Un autre hori­zon se dévoile à mesure que le film s’éloigne du détourne­ment de la trilo­gie orig­inelle : la con­sti­tu­tion d’un col­lec­tif, dans le pro­longe­ment direct de ce que dévelop­pait la série Sense8. Avant de revenir plus en détail sur ce qu’implique formelle­ment un tel revire­ment, il faut évo­quer une scène cen­trale, qui prend place après que la troupe accom­pa­g­nant Neo a fait escale dans la nou­velle ver­sion de Zion, bap­tisée Io. Le groupe de rebelles se télé­porte dans une cham­bre d’hôtel, puis pénètre un hangar désaf­fec­té. Sur­git alors le nou­v­el Agent Smith (Jonathan Groff), annonçant le rejeu du com­bat sur lequel s’achevait le pre­mier Matrix. Appa­rais­sent ensuite des mer­ce­naires au style ves­ti­men­taire improb­a­ble, dirigés par un Mérovingien (Lam­bert Wil­son) grimé en clochard réac­tion­naire. Mis en scène par-dessus la jambe, l’affrontement qui suit se révèle symp­to­ma­tique des lim­ites d’un film qui, en chas­sant deux lap­ins blancs en même temps, peine à opér­er la greffe entre Matrix et Sense8, dans un entre-deux pas aus­si stim­u­lant qu’espéré. Mal­adroite, la séquence rejoue sur un mode mineur le duel célèbre du pre­mier film et, dans le même temps, met l’accent sur la for­ma­tion d’un groupe, con­sti­tué de per­son­nages sec­ondaires qui ont con­science de leur statut dans la fic­tion et ten­tent de sur­vivre au pro­gramme annon­cé (leur sac­ri­fice au prof­it de la mis­sion dont Neo est investi). Il n’est bien sûr pas anodin que la troupe qui accom­pa­gne Keanu Reeves soit en par­tie con­sti­tuée du cast­ing de Sense8 (Eréndi­ra Ibar­ra, Bri­an J. Smith, Max Riemelt, Toby Onwumere)[5], ou encore que l’Agent Smith évoque, dans ses appari­tions, les Whis­pers du BPO, l’agence qui traquait les sen­sates dans la série des Wachows­ki. Amor Vincit Omnia, le dernier épisode de Sense8 dif­fusé sous la forme d’un film de 2h30, per­met de saisir ce qui se déploie peu à peu au fil de Res­ur­rec­tions. Dans ce finale opéra­tique, proche de la poly­phonie musi­cale de Cloud Atlas, le recours au mon­tage par­al­lèle, lié au pou­voir des sen­sates (inter­a­gir les uns avec les autres sans qu’ils et elles soient néces­saire­ment au même endroit), struc­turait un film de braquage aus­si frag­men­té qu’homogène : le casse, mené col­lec­tive­ment afin de sauver un sen­sate en mau­vaise pos­ture, néces­si­tait une pleine syn­chro­ni­sa­tion des mou­ve­ments, par-delà les nom­breuses coupes d’un mon­tage pour­tant omniprésent. À la fin de l’épisode, des images de mak­ing of mon­traient Lana Wachows­ki rejoin­dre la fête organ­isée par ses per­son­nages sur un étage de la tour Eif­fel. Ces dernières images achevaient de faire de la série un man­i­feste méta, dont le tour­nage lui-même par­tic­i­pait à la fon­da­tion d’une utopie col­lec­tive en faveur de la diver­sité.

L’arc-en-ciel

À bien y regarder, Res­ur­rec­tions explicite la grande métaphore que por­taient en eux les pre­miers films, à savoir l’esquisse d’un monde ouvert et inclusif, où cha­cun et cha­cune aurait sa place, en oppo­si­tion au sys­tème fer­mé, rigide, inflex­i­ble que représen­taient la Matrice et son Archi­tecte. Or, cette clar­i­fi­ca­tion revient au fond à con­firmer ce qui était déjà mis en scène dans la trilo­gie (la lutte entre la ver­ti­cal­ité du pou­voir et une hor­i­zon­tal­ité égal­i­taire, l’élasticité pro­gres­sive du code rigide de la matrice, le pas­sage de la ligne à des mou­ve­ments rotat­ifs, etc.). Il en va ain­si, exem­plaire­ment, de l’hypothétique Matrice aux couleurs de l’arc-en-ciel, pein­turlurée dans le ciel du dernier plan de Rev­o­lu­tions, ici seule­ment évo­quée au détour d’un dia­logue comme un objec­tif qu’il reste encore à accom­plir (quand bien même la palette chro­ma­tique tout entière du film évo­querait, juste­ment, les couleurs de l’arc-en-ciel)[6]. En creu­sant un sil­lon beau­coup trop lit­téral, la mise en scène de Res­ur­rec­tions pro­pose pour cela d’indexer les motifs récur­rents de la saga à la forme ray­on­nante, plus légère mais aus­si moins cap­ti­vante, de la série Sense8. Il s’agit main­tenant de fon­dre les plans et les séquences dans une logique de flux tran­si­tif, à l’aide de champs-con­trechamps ou de trav­el­ings cir­cu­laires qui visent à mul­ti­pli­er les points de vue. Men­tion­nons à titre d’exemple le sauve­tage de Trin­i­ty, au cours duquel l’on suit plusieurs per­son­nages situés dans qua­tre lieux dif­férents. La Matrice, le vais­seau, la cité des machines ou encore la sim­u­la­tion dans laque­lle Sati regarde l’action s’imprimer à la sur­face d’une source d’eau : chaque espace sem­ble se fon­dre dans un mou­ve­ment com­mun par une sen­sa­tion de liq­uid­ité et d’égalisation. Le recours récur­rent à la longue focale vient dans cette optique « met­tre à plat » les images pour mieux les lier en un ensem­ble flu­id­i­fié mais, hélas, dénué d’aspérités.

C’est à l’aune de ce léger change­ment de cap, déjà vu pour qui suit avec atten­tion le ciné­ma des Wachows­ki (Res­ur­rec­tions syn­théti­sant, de manière sans doute trop con­den­sée et expédi­tive, le tra­jet entre­pris par ces dernières depuis Rev­o­lu­tions), que l’on peut com­pren­dre l’horizon mod­este de ce nou­veau Matrix, plus léger que prévu tout en étant vis­i­ble­ment con­scient de ne pas jouer dans la même cour que ses aînés. Si la réu­nion d’actrices et d’acteurs venus « jouer avec Lana », sur laque­lle repose le film, a de quoi émou­voir et s’inscrit de manière tout à fait cohérente dans la fil­mo­gra­phie récente des Wachows­ki, on peut aus­si regret­ter qu’elle se déploie au sein d’une forme sans grand éclat. En résulte une super­pro­duc­tion sans doute inédite à l’échelle du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en : une mon­tagne refu­sant délibéré­ment l’appel de la grande forme pour accouch­er, fière­ment, d’une souris.

Notes

Notes
↑1 « Bau­drillard décode Matrix », Le Nou­v­el Obser­va­teur, 19 juin 2003. Pro­pos recueil­lis par Aude Lancelin.
↑2 À not­er que trois jeux vidéo ont bien été dévelop­pés en par­al­lèle de la trilo­gie : Enter the Matrix (2003), The Matrix : Path of Neo (2005) et The Matrix Online (2005). Pour autant, ce sont bien les images des films, et non des jeux, qui sont ici repris­es.
↑3 « Red Pill » désigne un mou­ve­ment d’internautes améri­cains con­vo­quant l’image de la pilule rouge de Matrix comme le sym­bole d’un « éveil » de l’homme blanc face à une idéolo­gie fémin­iste qui chercherait à le soumet­tre.
↑4 Toutes pro­por­tions gardées, cette séquence d’ouverture rap­pelle la tra­ver­sée de l’hôtel Over­look de Shin­ing dans Ready Play­er One.
↑5 Sans compter le directeur de la pho­togra­phie, John Toll, le mon­teur, Joseph Jett Sal­ly, ou encore les co-scé­nar­istes Alek­san­dar Hemon et David Mitchell, qui ont tous tra­vail­lé sur Res­ur­rec­tions et Sense8.
↑6 On pou­vait légitime­ment espér­er que Lana Wachows­ki, après Speed Rac­er, Cloud Atlas et Sense8, investisse directe­ment cet hori­zon utopique, plutôt que de revenir en arrière pour refor­muler, de manière plus explicite et sim­pliste, la con­clu­sion de Rev­o­lu­tions.