Depuis 1994, et plus par­ti­c­ulière­ment la décou­verte d’Old Joy en 2006, Kel­ly Reichardt bâtit une œuvre qui n’a cessé de gag­n­er en ampleur et en cohérence, jusqu’à First Cow, l’un des derniers films à avoir été pro­jetés en salles aux États-Unis avant leur fer­me­ture pour cause de pandémie. Ce sep­tième long-métrage – auquel s’ajoutent trois courts en Super 8 – délaisse la poly­phonie retorse de Cer­taines Femmes pour un réc­it des orig­ines enrac­iné dans un même ter­reau d’obsessions améri­caines. Comme dans les chan­sons de Spring­steen, on acquiert vite chez Reichardt la cer­ti­tude que l’immensité du ter­ri­toire est un miroir aux alou­ettes, où vien­nent s’abîmer les espoirs de meilleurs lende­mains. La com­para­i­son s’arrête là : aucun héroïsme déçu ni anti-héroïsme ici, et peu de musique – même si l’on a par­fois par­lé de lo-fi à pro­pos de cette esthé­tique –, mais plutôt un art du por­trait d’une infinie déli­catesse, qui décèle sur les vis­ages de ses inter­prètes une vérité impos­si­ble à admet­tre pour leurs per­son­nages. Dans une société où la valeur humaine se mesure stricte­ment en ter­mes économiques, aucune ligne de fuite n’est pos­si­ble mal­gré les trompe‑l’œil offerts par le paysage. Un nomadisme à demeure, pour­rait-on dire, est le sort qui échoit à ces Améri­cains ordi­naires, dont l’errance con­fine trag­ique­ment au sur­place. Or, de La Dernière piste à First Cow, les fic­tions micro-his­toriques de Reichardt con­fir­ment qu’il en allait déjà ain­si au temps de la con­quête de l’Ouest, dans l’ombre de laque­lle mes­sian­isme et cap­i­tal­isme firent cause com­mune : c’est aux réprou­vés de cet expan­sion­nisme à marche for­cée – et à leurs descen­dants d’aujourd’hui – que s’intéresse ce ciné­ma qui artic­ule toute une série de tra­jec­toires con­trar­iées. Poli­tique, il ne l’est pas seule­ment dans l’articulation de la rela­tion des per­son­nages à l’espace, mais aus­si dans leur rela­tion au temps, qui s’égrène au rythme des corvées quo­ti­di­ennes, sou­vent dévolues aux femmes. Reichardt pose un regard tout aus­si juste sur l’amitié mas­cu­line, qui tran­scende chez elle les lignes raciales (First Cow) mais ne survit pas aux dif­férences de classe qui se creusent au fil des années (Old Joy). Mal­gré une empathie évi­dente, elle ne tombe jamais dans l’écueil de l’idéalisation, ten­ta­tion d’autant plus forte face au déclasse­ment, et n’oublie pas de mon­tr­er la part sinon d’opportunisme, du moins d’intéressement, con­sub­stantielle à la nature humaine. C’est au nom du prag­ma­tisme que se nouent cer­taines alliances, comme celles d’Emily et de l’Indien dans La Dernière piste ou de Cook­ie et Lu dans First Cow, qui s’associent pour traire la seule vache laitière du coin, à l’insu de son pro­prié­taire. Pas davan­tage com­plaisante vis-à-vis des écoter­ror­istes de Night Moves, la réal­isatrice a par­fois essuyé les reproches d’un pub­lic « pro­gres­siste » qui s’imaginait à tort pou­voir faire d’elle la porte-parole de ses préoc­cu­pa­tions.

Fin novem­bre 2019, Kel­ly Reichardt nous a don­né ren­dez-vous à Man­hat­tan, dans un restau­rant ital­ien de Noli­ta. Il était ques­tion de se retrou­ver en mars à Port­land, dans l’Oregon, mais le coro­n­avirus en a décidé autrement. Cet entre­tien à cheval sur le monde d’avant et celui d’après a été final­isé par email, pour faire coïn­cider sa pub­li­ca­tion avec la rétro­spec­tive dont la réal­isatrice devait être l’objet au Cen­tre Pom­pi­dou il y a un an, avant son report à l’automne 2021. Lors de notre ren­con­tre, j’ai con­staté qu’au dos de son smart­phone était glis­sée une pho­to de sa chi­enne Lucy, pro­tag­o­niste à part entière de Old Joy et Wendy & Lucy et fidèle com­pagne de route jusqu’à sa mort : « En règle générale, je me don­nais une semaine pour tra­vers­er les États-Unis, parce que je fai­sais un détour pour ren­dre vis­ite à mon père à Den­ver. Sans dévi­er de ton itinéraire, tu peux y arriv­er en cinq jours. Avec Lucy, on l’a fait à 21 repris­es. Après sa mort, j’ai reven­du ma voiture et main­tenant, je prends l’avion. »

Puisque vous voy­agez beau­coup, je voulais com­mencer par vous inter­roger au sujet de votre pro­pre tra­jec­toire de femme et de cinéaste, qui débute à Mia­mi. Com­ment forge-t-on un désir de ciné­ma dans une ville comme celle-ci ?

Je ne sais pas exacte­ment. Je ne pen­sais pas au ciné­ma lorsque j’étais gamine. Mes par­ents m’emmenaient voir des films comme La Pan­thère rose, Le Jour du dauphin, ou plus tard Les Dents de la mer et La Fièvre du same­di soir. Nous avions de la famille à Tren­ton, dans le New Jer­sey, et lorsque nous leur ren­dions vis­ite, mon père nous emme­nait par­fois à New York pour la journée. On n’allait pas au musée, mais à Radio City Music Hall pour voir un film ou le spec­ta­cle de Noël. Mes par­ents étaient flics. Les pho­tos dans notre mai­son prove­naient de la col­lec­tion de tim­bres S&H Green Stamps, que tu pou­vais tro­quer con­tre des meubles, des lam­pes ou des déco­ra­tions à accrocher aux murs. Je me suis intéressé à la pho­togra­phie en classe de six­ième. Mon père m’a offert un Pen­tax K1000, il était pho­tographe foren­sique et avait l’habitude de me don­ner ses stocks de pel­licule périmés. J’ai appris à me débrouiller dans la cham­bre noire de mon école et j’ai com­mencé à pren­dre des pho­tos pour l’album de la pro­mo­tion. Après le divorce de mes par­ents, nous par­tions faire du camp­ing dans le Mon­tana l’été venu, et je pre­nais des clichés de fleurs sauvages et d’églises.

J’avais l’intuition que les choses pou­vaient pren­dre une tour­nure dif­férente pour moi. Mon père pos­sé­dait une chou­ette col­lec­tion de dis­ques de jazz, mais en dehors de cela, je n’ai pas béné­fi­cié d’une expo­si­tion cul­turelle par­ti­c­ulière et je n’ai pas achevé ma sco­lar­ité, comme ma sœur d’ailleurs. Mia­mi était alors une ville en pleine tran­si­tion. C’était à la fois la cap­i­tale améri­caine du crime et le foy­er d’une impor­tante com­mu­nauté juive de sur­vivants de l’Holocauste, qui s’étaient instal­lés à Mia­mi Beach. Il y avait aus­si beau­coup de réfugiés cubains et haï­tiens. Des émeutes raciales ont éclaté en 1980, qui n’ont pas eu le même reten­tisse­ment que celles de Los Ange­les ou de Detroit. Mal­gré tout, il n’y avait pas grand-chose à faire et on s’ennuyait ferme.

Y a‑t-il eu une ren­con­tre déci­sive ou un élé­ment déclencheur dans votre jeunesse ?

Anni­ca Ander­son, une Sué­doise géniale, a déboulé au lycée cette année-là, exerçant une influ­ence con­sid­érable sur moi. C’était une fille à part, qui m’a par exem­ple fait décou­vrir David Bowie. Mais j’ai rapi­de­ment com­pris qu’elle ne fai­sait que pass­er et de fait, elle est par­tie ensuite étudi­er à New York. Quand elle est rev­enue à Mia­mi dans le cadre de sa col­lab­o­ra­tion avec Chris­to et Jeanne Claude pour leurs sur­round­ed islands [les fameux îlots arti­fi­ciels « encer­clés » de rose fuch­sia], j’ai été invitée à la soirée de vernissage. Tous les par­tic­i­pants à ce pro­jet débar­quaient de New York, et j’ai com­pris que je devais y aller à mon tour. Mais je suis par­tie étudi­er à Boston, où une amie m’a prêté son apparte­ment pour les fêtes de Noël. Il neigeait, un spec­ta­cle sans précé­dent pour moi. Ce fut le moment d’une prise de con­science : j’avais quit­té la Floride, per­son­ne ici ne savait qui j’étais et j’avais la pos­si­bil­ité de devenir la per­son­ne de mon choix.

Mon envie de ciné­ma ne s’est en revanche pas déclarée aus­si claire­ment : je me sou­viens juste d’avoir lais­sé tomber la pho­to pour bricol­er un court en Super 8, la caméra que nous util­i­sions pen­dant les vacances d’été. C’était assez amu­sant d’ailleurs, car mes films sont très cadrés (rires). J’ai ensuite emmé­nagé de l’autre côté de la rue, chez des étu­di­ants en art, qui m’ont prêté leur canapé et se sont cotisés pour m’offrir des cours du soir. J’ai pu avoir accès à une caméra et à un équipement, avec lesquels j’ai fait des films ; j’ai été admise à la School of the Muse­um of Fine Arts de Boston.

Crime Scene

Riv­er of Grass, votre pre­mier long-métrage, a une dimen­sion auto­bi­ographique évi­dente, avec son per­son­nage de jeune femme s’ennuyant à mourir en Floride.

Peut-être. Ou peut-être que je ne savais pas encore vrai­ment com­ment écrire un film qui racon­te autre chose que mon expéri­ence immé­di­ate. À l’époque, et c’est amu­sant d’y repenser aujourd’hui, il était net­te­ment plus dif­fi­cile d’écrire des per­son­nages féminins, car le ciné­ma abondait surtout de mod­èles mas­culins. Tous les mecs que je con­nais­sais à Boston jouaient dans des groupes de rock et je les pre­nais en pho­to et les fil­mais. J’avais une bonne amie bat­teuse, mais je ne savais pas encore com­ment don­ner de l’épaisseur à un per­son­nage de femme.

À l’époque, tout le monde était encour­agé à racon­ter ses pro­pres his­toires. Et pour pass­er à la mise en scène, tu devais écrire tes pro­pres scé­nar­ios. J’ai tourné mon pre­mier film dans des lieux fam­i­liers, notam­ment la mai­son de mon père, lequel a inspiré le per­son­nage du flic qui pho­togra­phie les scènes de crime. Quand je regarde Riv­er of Grass, je peux voir aus­si tous les films dont j’étais tombée raide dingue plus jeune, ceux de Warhol avec Paul Mor­ris­sey comme Flesh, Trash, Heat, et bien sûr La Balade sauvage de Mal­ick, qui est une influ­ence évi­dente. Je ne me sou­viens pas d’avoir vu des Godard à cette époque, mais ce devait déjà être le cas. Quand je vivais à Boston, j’ai décou­vert Satya­jit Ray, dont je ne savais trop que penser alors, et j’ai suivi égale­ment un cours sur Fass­binder, qui me fasci­nait. Grâce à ma réduc­tion étu­di­ante, j’allais sou­vent au Brat­tle The­atre, à Cam­bridge, qui pro­po­sait en séance dou­ble des clas­siques d’Hitchcock ou d’Anthony Mann.

Mal­gré son effer­ves­cence, Riv­er of Grass se démar­que de l’esthétique « Sun­dance » en train de pren­dre forme à cette époque. Votre ciné­ma dévelop­pera par la suite une fix­ité car­ac­téris­tique qui sem­ble découler de votre pra­tique pré­coce de la pho­togra­phie et de votre intérêt pour la pein­ture.

Quand Stranger than Par­adise de Jim Jar­musch est sor­ti, en 1984, c’est comme si la per­mis­sion nous avait été don­née de faire des films autrement. Mes courts-métrages en école d’art étaient con­sti­tués pour l’essentiel d’une suc­ces­sion de plans fix­es, ce qui m’a sou­vent été reproché, mais je me suis sen­tie con­fortée dans mes choix par Stranger (rires). Aujourd’hui, je ne prends plus de pho­tos sauf avec mon IPhone. À un moment don­né, tout le monde se prom­e­nait avec un appareil, alors j’ai lais­sé tomber.

Pourquoi avoir choisi de vous installer dans l’Oregon, soit l’exact opposé de la Floride en ter­mes géo­graphiques et cul­turels, et aus­si loin de Boston, égale­ment ?

Boston a été une étape qui a duré qua­tre ans, j’ai ensuite vécu trente ans à New York. Je tra­vail­lais dans le départe­ment artis­tique de la pro­duc­tion de films, notam­ment sur Poi­son, de Todd Haynes. Je me suis liée d’amitié avec James Lyons, le mon­teur de Todd et son com­pagnon, et par son inter­mé­di­aire avec Todd lui-même. Mais après Riv­er of Grass, cinq ans ont passé pen­dant lesquels j’ai ten­té de mon­ter, sans y par­venir, un autre long-métrage. Au cours de cette péri­ode, je n’avais pour ain­si dire nulle part où vivre. Obsédée par l’idée de faire un deux­ième film, je m’étais défaite de mon apparte­ment et de mes quelques pos­ses­sions, prin­ci­pale­ment des vinyles. Des amis cinéastes m’ont finale­ment hébergée dans leurs bureaux où je tra­vail­lais pen­dant la journée. Mais avant ça, je dor­mais ici et là, c’était vrai­ment dur.

Quand il était en déplace­ment, Todd Haynes me lais­sait sou­vent son apparte­ment. En 2000, il s’est instal­lé à Port­land, où je lui ai ren­du vis­ite, alors que je tour­nais des courts en Super 8. Grâce à lui, j’ai fait la con­nais­sance de l’écrivain Jonathan Ray­mond, dont j’ai lu The Half Life. Le scé­nario de First Cow est adap­té de ce roman. Au cours d’une de ces tra­ver­sées de l’Amérique avec Lucy, direc­tion la Cal­i­fornie, je roulais sur la Route 50, l’une des dernières autoroutes à deux voies du pays. Elle passe par le Kansas, où se déroule De Sang-froid, et je voulais repér­er cer­tains des lieux que Tru­man Capote décrivait dans son réc­it. Simul­tané­ment, je lisais le livre de Jon, que j’ai ter­miné dans un motel. Je lui ai écrit pour savoir s’il avait des idées de courts-métrages que je pour­rais tourn­er des scènes en extérieur, car je n’avais pas assez d’argent pour m’offrir des éclairages. L’autre con­di­tion, c’était que ma chi­enne y trou­ve sa place. Il m’a envoyé le livre qu’il venait de finir, Old Joy, un court roman illus­tré de pho­tos de Jus­tine Kur­land. Arrivée en Cal­i­fornie, j’ai planché sur un script pen­dant quelques mois. Old Joy a été tourné en 2005 dans les bois à prox­im­ité de Port­land. Les paysages de l’Oregon n’ont rien à voir avec ceux de la Floride, avec ses pins qui se dressent à perte de vue, alors que j’avais gran­di dans un envi­ron­nement fait de trot­toirs béton­nés, de park­ings et de pelous­es ton­dues.

Traversée du désert

Douze ans se sont écoulés entre vos deux pre­miers long-métrages, une péri­ode pen­dant laque­lle vous avez réal­isé trois courts. Ce laps de temps con­sid­érable était-il lié à la dif­fi­culté de vous impos­er en tant que femme dans cette pro­fes­sion ?

Je n’essayais pas de m’affirmer comme femme, mais de faire des films. Le monde du ciné­ma indépen­dant était par­ti­c­ulière­ment fer­mé à cette époque. Il était dif­fi­cile d’être prise au sérieux en tant que femme, on pen­sait que per­son­ne n’irait voir nos films. Je suis revenu au Super 8, en essayant de repren­dre le con­trôle de ma vie et de con­tin­uer à tra­vailler. Le Wexn­er Cen­ter for the Arts, à Colum­bus, dans l’Ohio, m’a don­né accès à une salle de mon­tage, à une époque où celui-ci n’était pas aus­si acces­si­ble qu’il l’est devenu aujourd’hui. J’ai réal­isé le moyen-métrage Ode (1999) en Car­o­line du Nord, avec deux acteurs ; c’était telle­ment grisant d’avoir une caméra en main et de maîtris­er tous les aspects du proces­sus. Jen­nifer Rough, qui dirigeait à New York une com­pag­nie de pro­duc­tion nom­mée Post 391, fai­sait venir des gens comme moi en salle de mon­tage la nuit venue. Il exis­tait donc tout un réseau informel d’entraide sur lequel j’ai pu compter.

Dans le monde de l’avant-garde, que je fréquen­tais à l’époque, rég­nait un sen­ti­ment per­ma­nent d’after­school spe­cial [pro­grammes télévi­suels à visée péd­a­gogique, dif­fusés en fin d’après-midi et des­tinés aux enfants et ado­les­cents, abor­dant des sujets con­tro­ver­sés avec une grande lib­erté de ton]. Le Super 8 était un for­mat priv­ilégié au sein de cette com­mu­nauté très soudée qui m’avait fait une place, et on m’a bien fait com­pren­dre qu’il ne fal­lait pas que je foute en l’air le peu d’espace qu’il lui restait pour s’exprimer ! (rires). Pen­dant un temps, je me suis donc effor­cée de ne pas envis­ager l’écriture et la mise en scène en ter­mes nar­rat­ifs et me suis très bien enten­due avec les gens que j’ai ren­con­trés dans ce monde à part, comme Peg­gy Ahwesh et Ed Hal­ter, qui enseignaient tous deux à Bard. Je les ai telle­ment appré­ciés que c’est devenu pour moi un but d’enseigner dans la même fac. Aupar­a­vant, j’ai été pro­fesseure assis­tante à la School of Visu­al Arts, à New York. Ensuite, j’ai décroché un autre poste à Colum­bia, puis à l’Université de New York, où je suis longtemps restée. J’avais aus­si un boulot à Kino, où je m’occupais du cour­ri­er, et je don­nais un cours ou deux par semaine.

Pour en revenir à ma pra­tique de cinéaste, je voulais faire davan­tage de films d’avant-garde, parce que j’avais des affinités avec cet univers, mais je n’étais pas faite pour cela et les résul­tats n’é­taient pas très con­va­in­cants. J’ai pris con­science de mes pro­pres lim­ites, et de ma dif­fi­culté à faire aboutir des pro­jets non-nar­rat­ifs.

Vos longs-métrages suiv­ants con­ser­vent une forme d’abstraction dans leur traite­ment de l’image.

Pen­dant des années, je réfléchis­sais à la manière dont je pou­vais réus­sir la tran­si­tion du Super 8 au 16 mm, en tour­nant en moins de deux semaines, sans me souci­er de savoir si ces films deviendraient des longs-métrages ou autre chose. De fil en aigu­ille, le désir de créer une com­mu­nauté créa­tive avec laque­lle je pou­vais étroite­ment tra­vailler s’est pré­cisé. Bard Col­lege, où j’enseigne depuis 2006, a été cette autre com­mu­nauté, où il est extrême­ment stim­u­lant de par­ler de ciné­ma.

Est-ce que votre refus d’adhérer aux codes du ciné­ma indépen­dant, alors en plein boom – fil­mage caméra à l’épaule, mon­tage décousu, rock alter­natif omniprésent, scé­nar­ios à mes­sage –, a égale­ment joué un rôle dans votre dif­fi­culté à faire financer vos pro­jets ?

Je ne suis pas naïve, je sais que mes films s’adressent à un pub­lic con­fi­den­tiel. Et la plu­part ne com­por­tent pas ou peu de musique – même si je pense en avoir trop mis dans Old Joy (rires). Après, aux États-Unis, c’est dif­fi­cile pour n’importe quel cinéaste de pro­duire une œuvre per­son­nelle. L’un des prob­lèmes les plus déli­cats pour moi a été de trou­ver un directeur de la pho­togra­phie avec qui je pou­vais col­la­bor­er sur un pied d’égalité, parce que c’est à ce poste cru­cial que se con­cen­tre le machisme. C’est sur La Dernière piste que s’est faite la ren­con­tre avec Christo­pher Blau­velt, avec qui j’ai dévelop­pé une rela­tion priv­ilégiée. C’est quelqu’un qui me donne envie d’améliorer tout ce que j’entreprends. Jon Ray­mond m’aide aus­si à être une meilleure cinéaste, en s’impliquant dans l’écriture de mes films.

Jon Ray­mond, juste­ment, a écrit ou coécrit cinq de vos films jusqu’à présent. Qu’est-ce qui vous a attiré dans sa lit­téra­ture et com­ment décririez-vous votre col­lab­o­ra­tion ?

Notre proces­sus créatif est en per­pétuelle évo­lu­tion, parce que nos vies sont inter­con­nec­tées : sa femme Emi­ly et ses deux filles vivent dans la même rue que moi et on se par­le quo­ti­di­en­nement. Même si pour chaque film notre approche peut vari­er, en règle générale, tout part d’un lieu spé­ci­fique qui nous attire et nous inspire, par sa topogra­phie et son his­toire. En tant qu’écrivain, Jon se charge de la par­tie la plus dif­fi­cile, qui con­siste à pré­par­er le ter­rain, en accouchant du pre­mier jet qui donne vrai­ment de la con­sis­tance aux per­son­nages prin­ci­paux et définit l’ambiance. C’est alors que je com­mence à tra­vailler sur le script, une fois ces fon­da­tions posées. Il y a des trous à combler, des liens à établir, et par­fois des per­son­nages périphériques à écrire.

Lorsque j’achève un film, Jon a sou­vent l’embryon d’une idée pour le suiv­ant. C’est tou­jours une bonne chose, alors que com­mence la pro­mo­tion de celui que tu viens de ter­min­er, de savoir qu’il y a quelque chose d’autre à l’horizon. Cela sup­pose de voy­ager, de faire des repérages, des recherch­es, d’écouter de la musique ; si c’est un film his­torique, de se doc­u­menter. Jon s’occupe générale­ment de la pre­mière phase, en prê­tant sa voix au pro­jet, et je suis davan­tage le « tis­su con­jonc­tif » de toutes ses idées. À par­tir de là, je com­mence à tra­vailler sur mes pro­pres livres d’images, c’est très organique.

Par­venir à créer cet écosys­tème dans lequel nous souhaitions évoluer a été un tra­vail de longue haleine. Pour trou­ver les col­lab­o­ra­teurs attirés par le type de ciné­ma que nous faisons, il a par­fois fal­lu nous aven­tur­er au-delà de notre réseau. Tout récem­ment, quelqu’un me décrivait un tour­nage où tous les tech­ni­ciens étaient glués à leur smart­phone : ça n’arriverait jamais sur mon plateau ! Neil Kopp et Anish Sav­jani [qui diri­gent la com­pag­nie de pro­duc­tion Film­science, der­rière les six derniers films de Kel­ly Reichardt] savent dénich­er les gens qui me cor­re­spon­dent, comme Chris Car­oll, mon assis­tant réal­isa­teur. Chris Blau­velt est issu d’une famille de cam­era­men, dont il représente la troisième généra­tion : il est totale­ment dénué d’ego ; si je veux chang­er d’objectif, il le change ; si je veux déplac­er la caméra, il la déplace. Il est extrême­ment à l’écoute et com­mu­ni­catif, et la rela­tion avec le reste de l’équipe s’en ressent.

Work in Progress

Quoique très col­lab­o­ratif, votre dis­posi­tif sem­ble laiss­er peu de place à l’improvisation.

Comme il faut s’attendre à de nom­breux impondérables le jour du tour­nage, il vaut mieux que tout soit par­faite­ment au point. Lorsqu’il s’agit de scènes en extérieur par exem­ple, on ne sait jamais ce que réservera la météo, et par­fois le lieu où il était prévu de tourn­er ne ressem­ble plus à ce qu’il était au moment des repérages. Et ce jour-là, tu cours dans tous les sens pour trou­ver une alter­na­tive : la spon­tanéité est par nature inscrite dans la manière même que nous avons de faire des films. Il faut savoir saisir les oppor­tu­nités que chaque instant présente. Par ailleurs, mes acteurs ne sont générale­ment disponibles qu’au moment même du tour­nage et nous n’avons pas le temps de les faire répéter. Ils tirent tou­jours les choses dans une direc­tion inat­ten­due, qui n’est pas néces­saire­ment celle que j’avais en tête au moment d’écrire leur per­son­nage : il y a tou­jours des sur­pris­es sans avoir besoin d’improviser des dia­logues. Réalis­er un film est con­stam­ment un work in progress.

Avec Chris Blau­velt, vous êtes par­venus à des résul­tats aus­si con­clu­ants en pel­licule qu’en numérique.

De nom­breux chefs-opéra­teurs for­més par la pub­lic­ité ne réalisent pas à quel point ils dépen­dent de leurs éclairag­istes. Ils débar­quent sur un film et décou­vrent qu’ils doivent s’occuper égale­ment des éclairages ; ils sont choqués de con­stater que leur exper­tise sup­posée est en réal­ité celle d’un autre. Chris Blau­velt, au con­traire, a une com­préhen­sion immé­di­ate de la lumière tout en étant un incroy­able caméra­man – il a longtemps tra­vail­lé avec Har­ris Savides [directeur de la pho­togra­phie de Gus Van Sant, David Finch­er et Noah Baum­bach, décédé en 2012]. Les gens con­tin­u­ent de dire que First Cow a été tourné en 35 mm alors que c’est du numérique : c’est le plus beau com­pli­ment qu’on puisse lui faire. Nous nous sommes inspirés de pein­tres comme Fred­er­ic Rem­ing­ton, à qui nous avons emprun­té sa palette, et ses livres ont été remis à notre étalon­neur avant même le début du tour­nage. La dif­férence entre la pel­licule et le numérique, c’est qu’avec le sec­ond, ce que tu vois sur le plateau ressem­ble à s’y mépren­dre à ce que tu ver­ras à l’écran. Chris est une source d’inspiration pour le reste de l’équipe, c’est très grat­i­fi­ant.

Juste­ment, le numérique, auquel vous avez égale­ment recou­ru pour Night Moves, relève d’un choix dic­té par des con­sid­éra­tions artis­tiques ou économiques ?

Économiques. Pour Night Moves, nous n’avions pas le bud­get pour les éclairages de nuit sur le bar­rage et avec des scènes en extérieur en plan large, le 16 mm aurait exigé davan­tage de lumière. Cela étant, la tech­nolo­gie a con­sid­érable­ment évolué entre Night Moves et First Cow. Notre préférence ira tou­jours à l’argentique et nous saisirons l’opportunité à chaque fois qu’elle se présente. Mais nous n’avons pas les bud­gets pour filmer en 35 mm avec des moni­teurs numériques, c’est hors de notre portée. Après Night Moves, je voulais revenir au 16 mm, ce qui n’a pas été sim­ple après avoir tourné en numérique. Pour First Cow, notre bud­get était mod­este pour un film en cos­tumes, qui plus est dans un État [l’Oregon] qui n’offre hélas plus d’exonérations d’impôt pour les tour­nages, comme c’était le cas il y a encore peu.

Vous ne traitez jamais frontale­ment de ques­tions socié­tales, mais préférez une approche axée sur l’observation des prob­lé­ma­tiques de classe et de race. Plus vos films s’ancrent dans la vie quo­ti­di­enne des per­son­nages, plus ils sem­blent allé­goriques.

Il est préférable de se con­cen­tr­er sur les détails en faisant le pari qu’une per­spec­tive plus large se dégagera à mesure que pro­gresse le réc­it. Cette dernière est liée au rap­port que j’entretiens avec l’espace et la durée. Je me fie à mon intu­ition et suis sat­is­faite si ces deux notions s’harmonisent une fois à la table de mon­tage.

Je vous par­le de cela parce que, dans votre ciné­ma, l’espace me sem­ble moins syn­onyme de lib­erté que d’aliénation.

Oui, mes per­son­nages sont sou­vent empêchés de par­tir, de fuir. First Cow rejoue cette dif­fi­culté dans un périmètre minus­cule. Ils veu­lent faire prospér­er leur petite entre­prise tout en rêvant d’ailleurs. Les pos­si­bil­ités offertes par un plan large sont intéres­santes. Je sup­pose que c’est lié à tout ce qui précède et suit le plan. Michelle Williams et moi en avons fait l’expérience sur La Dernière piste, lors de la scène où Meek tend à son per­son­nage, Emi­ly, sa tente pour qu’elle sorte. Michelle voulait la laiss­er tomber avec dégoût, mais j’avais prévu de pass­er à un plan plus large qui mon­tr­erait ce qu’elle ressen­tait ; le cadre ferait ressen­tir ce qu’elle voulait exprimer par un geste. Garder les deux aurait été de trop. Je m’en sou­viens parce que Michelle avait très envie de lâch­er la tente, mais elle m’a fait con­fi­ance, ou du moins s’est rangée à ma déci­sion.

Dans Old Joy, une ami­tié entre deux trente­naires ne survit pas à leurs choix de vie respec­tifs, là où dans First Cow, deux hommes que tout sépare sur les plans cul­turel, social et racial dévelop­pent une fra­ter­nité inat­ten­due.

C’est exact. Fait intéres­sant, je pense que le roman Old Joy a été écrit peu de temps après The Half-Life, dont First Cow est adap­té, à un moment où Jon explo­rait le thème de l’amitié mas­cu­line, mais les deux his­toires pren­nent des direc­tions opposées. Dans Old Joy, le per­son­nage de Mark a changé de vie, tan­dis que son vieil ami Kurt est paumé. Dans First Cow, Cook­ie et King Lu décou­vrent qu’ils ont vrai­ment besoin l’un de l’autre. First Cow pose d’emblée la ques­tion suiv­ante : si tu ne tra­vailles pas déjà pour le compte de la prin­ci­pale com­pag­nie sur place, peux-tu réus­sir à trou­ver ta place ? Elle se pose sous une autre forme dans Wendy & Lucy, dans lequel une jeune mar­ginale échoue à se ren­dre en Alas­ka où elle voulait se faire embauch­er dans les con­server­ies locales. La Dernière piste met en scène la perdi­tion d’une poignée de colons dans un ter­ri­toire hos­tile, alors qu’ils étaient en chemin pour une des­ti­na­tion dont nous ne saurons rien exacte­ment. Dans ce film, une alliance tacite mais prag­ma­tique est passée avec la fig­ure de l’Indien, plus digne de la con­fi­ance des pio­nniers que le con­voyeur chargé de les escorter. Et dans First Cow, Cook­ie et Lu s’appuient sur leur ingéniosité pour ten­ter de con­cré­tis­er leur pro­jet, qui est d’ouvrir un hôtel à San Fran­cis­co. En pleine con­quête de l’Ouest, les lais­sés-pour-compte lut­taient déjà pour sur­vivre dans un sys­tème qui cher­chait à con­fis­quer les moyens de pro­duc­tion disponibles.

Au terme de leur par­cours, la seule chose dont ils ne peu­vent être dépos­sédés, c’est leur ami­tié, con­sacrée par une mort qu’ils acceptent ensem­ble.

Vous ne pou­vez pas racon­ter la fin du film, même si on l’apprend dès le début (rires). Mais oui, c’est tout ce qu’il leur reste, comme l’atteste le poème de William Blake placé en exer­gue : « The bird a nest, the spi­der a web, man friend­ship » (« L’oiseau, un nid ; l’araignée, une toile ; l’homme, l’amitié »).

 

Passages du temps

Dès Old Joy, vous avez préféré la retenue à la démon­stra­tion, l’ellipse à la lit­téral­ité, que ce soit en ter­mes d’écriture, de mise en scène ou de mon­tage. Cette approche s’est-elle imposée à vous comme un choix moral ?

Un choix moral ? Pas du tout. Je ne fais pas de films à par­tir d’un posi­tion­nement moral, je fais des films sur des per­son­nages impar­faits que je trou­ve intéres­sants et sur des sit­u­a­tions que je trou­ve intéres­santes. J’essaye de suiv­re la tra­jec­toire ou la psy­cholo­gie du per­son­nage. Nous avons tous notre pro­pre façon de voir le monde et nos préjugés ; notre sens de l’humour et notre rythme. Je suis sûr que cela transparaît dans mes films.

J’ai le sen­ti­ment que, pour ceux en cos­tumes, tout est lié à la représen­ta­tion du pas­sage du temps, qui cor­re­spond à une toute autre expéri­ence que celle qui est la nôtre aujourd’hui. J’ai revu tout récem­ment A Big­ger Splash[1], le film doc­u­men­taire de David Hock­ney, et ça me manque réelle­ment, la manière dont cette sen­sa­tion d’écoulement du temps était retran­scrite à l’écran, lorsque les journées se pas­saient sans télé­phone portable ni email. Mais en 1820 ou 1845, en par­ti­c­uli­er lorsqu’on tra­verse un pays aus­si vaste que les États-Unis, la monot­o­nie fait par­tie inté­grante d’une telle expéri­ence. Lorsque je pré­parais La Dernière piste, je lisais des jour­naux intimes écrits par des femmes de l’époque, qui toutes évo­quaient la répéti­tion des tâch­es quo­ti­di­ennes, loin du rythme et du lan­gage ciné­matographiques qui nous ont été trans­mis par des hommes… des hommes blancs, but that’s OK ! (rires).

Riv­er of Grass appar­tient à un genre com­plète­ment gal­vaudé. Même lorsqu’ils ne sont pas cinéphiles, les spec­ta­teurs con­tem­po­rains s’y con­nais­sent suff­isam­ment en ciné­ma, au point que leur hor­loge interne les alerte dès qu’il va se pro­duire quelque chose à l’écran. Mais si tu déçois leurs attentes, que se passe-t-il ? Est-ce pour eux une source de ten­sion ou de malaise ? La vitesse à laque­lle sont livrées aujourd’hui les infor­ma­tions et les images d’actualité crée une addic­tion et j’ai par­fois l’impression qu’il y a quelque chose de qua­si poli­tique à rompre avec ce défer­lement, à con­di­tion de ne pas som­br­er dans la nos­tal­gie, en tarti­nant de la musique ou ce genre de choses. Ce n’est pas un choix moral, juste le refus de se pli­er au rythme effréné auquel nous sont imposées des régimes visuels issus du monde pub­lic­i­taire, avec ces fenêtres pop-up qui sur­gis­sent partout, en per­ma­nence. Cette rela­tion alter­na­tive au temps qui est la mienne, je ne veux pas qu’elle soit perçue comme la man­i­fes­ta­tion d’une humeur cha­grine, celle d’une vieille dame qui se désol­erait que les choses ne soient plus « comme avant » – bien sûr qu’elles le sont (rires). J’aspire juste à ce qu’existe un espace suff­isant pour cul­tiv­er ce sen­ti­ment-là. Je me sou­viens avoir été inter­viewée par Ter­ry Gross [une femme de radio très pop­u­laire aux États-Unis], qui reprochait à La Dernière piste sa lenteur. Je n’étais pas d’accord. Quelques années plus tard, j’ai revu le film juste avant un débat, et j’ai com­pris ce qu’elle voulait dire (rires). Il s’agit de par­venir à un équili­bre, je n’essaie pas de met­tre le pub­lic à l’épreuve. Quand je vais au ciné­ma et que je vois des ban­des-annonces, je me sens mal­menée par l’empressement à me faire regarder des films sans que l’on me donne les moyens de com­pren­dre de quoi il s’agit.

Quelle a été l’influence de Chan­tal Aker­man sur votre ciné­ma ?

Je répondrai par une anec­dote. Pour Cer­taines femmes, j’ai dû couper une séquence, et l’actrice con­cernée était mécon­tente. Je lui ai prêté un livre d’Akerman, qui con­te­nait des pho­togrammes de lieux inoc­cupés extraits de ses films. Les choses se sont instan­ta­né­ment arrangées entre nous. Elle a com­pris mes inten­tions.

Vous n’êtes jamais con­de­scen­dants vis-à-vis de vos per­son­nages, quel que soit leur bord poli­tique.

Dans l’Oregon, comme ailleurs, les allégeances se répar­tis­sent entre com­mu­nautés urbaines et rurales, où l’élevage de bétail est l’activité prin­ci­pale. Lorsque nous avons tourné La Dernière piste, dans la com­mune de Burns [près du Haut désert], les opin­ions poli­tiques des habi­tants ne rejail­lis­saient pas for­cé­ment. Ils coopéraient volon­tiers avec nous et sem­blaient intéressés par le sujet du film ; cer­tains avaient même des ancêtres qui étaient arrivés sur ce ter­ri­toire par le wag­on train. Ils appré­ci­aient que nous fas­sions tourn­er l’économie locale, et on fai­sait appel à eux pour les besoins du tour­nage.

Pour Night Moves, Jon souhaitait écrire sur des rad­i­caux, et nous trou­vions plus intéres­sant de filmer ceux de notre bord poli­tique. À plusieurs égards, nous nous sommes bien enten­dus avec les gens du coin, assez con­ser­va­teurs, autour du bar­rage hydraulique ou chez les four­nisseurs d’engrais, par exem­ple. Dans la coopéra­tive auto­gérée où nous avons tourné, nous avons aus­si été très bien accueil­lis, mais ses mem­bres, légitime­ment, se méfi­aient de la manière dont ils allaient être dépeints. Les prob­lèmes n’étaient jamais ceux aux­quels nous nous atten­dions (rires). Pen­dant la pro­mo­tion de Night Moves, je me sou­viens d’une pro­jec­tion-débat en France, où le pub­lic était assez remon­té con­tre la fin du film. Les spec­ta­teurs s’en sont pris à un mec de Green­peace qui avait été invité, mais le pau­vre n’avait même pas pu assis­ter à la pro­jec­tion ! Cer­tains spec­ta­teurs se sont jurés de ne plus jamais voir un film de moi, au pré­texte que j’aurais trahi la gauche (rires).

Depuis que nous avons com­mencé cet entre­tien à New York, il s’est passé beau­coup de choses. La tournée pro­mo­tion­nelle de First Cow a débuté juste au moment où la pandémie a éclaté et j’ai dû ren­tr­er à Port­land. Depuis mars, 200 000 per­son­nes en sont mortes aux États-Unis et je n’arrive plus à suiv­re le décompte dans le reste du monde. Black Lives Mat­ters nous a sor­tis du con­fine­ment mais des feux de forêt dévas­ta­teurs nous ont ramenés à l’intérieur de nos maisons. Je ne peux plus vrai­ment répon­dre à d’autres ques­tions main­tenant. C’est donc la fin de notre con­ver­sa­tion, jusqu’à l’avènement de temps meilleurs.

Notes

Notes
↑1 Ressor­tie en salles le 6 octo­bre 2021