« It wasn’t any one big thing, but a lot of lit­tle things that just grew deep­er and deep­er under her skin » (« Ce n’é­tait pas une grande chose, mais plein de petites choses qui se sont peu à peu enrac­inées en elle ») imag­ine Cozy (Lisa Bow­man), l’héroïne de Riv­er of Grass, en s’interrogeant sur ce qui a poussé l’ancienne locataire de sa mai­son à tuer son mari. On pour­rait en dire autant du ciné­ma de Kel­ly Reichardt, dont la pro­fondeur réside dans les détails. Ce pre­mier film d’inspiration auto­bi­ographique (comme le per­son­nage, la cinéaste est née à Mia­mi d’un père offici­er de police), inédit en France, ne fait pas excep­tion à la règle. À la suite d’un meurtre qu’ils pensent avoir acci­den­telle­ment com­mis, Cozy décide de s’enfuir avec Lee, un trente­naire sans emploi. L’arme du « crime » appar­tient en réal­ité au père de la jeune femme : en enquê­tant sur la dis­pari­tion de son pis­to­let, ce dernier se retrou­ve ain­si ironique­ment à chercher sa fille (« a miss­ing gun, a miss­ing daugh­ter »). Si l’usage de la voix-off, le mon­tage rel­a­tive­ment dynamique et le ton humoris­tique éton­nent au regard des films habituelle­ment mutiques et lan­goureux de Kel­ly Reichardt, Riv­er of Grass con­stitue pour­tant l’embryon de son tra­vail à venir.

Renverser le monde

« I like to think of her there in a sequined cape fly­ing through the air, with­out a sin­gle net to catch her fall » (« J’aime bien l’imaginer là-bas [dans un cirque] vêtue d’une cape pail­letée, volant dans les airs sans un filet pour rat­trap­er sa chute ») racon­te Cozy, à pro­pos de sa mère par­tie lorsqu’elle avait dix ans : dès le début, celle qu’on ver­ra escalad­er des murs, tourn­er sur elle-même, faire le pont ou sauter à cloche-pieds, affirme un goût pour le déséquili­bre. Lorsqu’elle imag­ine des sit­u­a­tions impos­si­bles (la réu­nion de toutes ses con­nais­sances dans une piscine) ou qu’elle se lance dans des cal­culs infi­nis (l’estimation du nom­bre d’heures qu’il lui reste à vivre), elle recherche égale­ment une forme de ver­tige. À tra­vers cette gym­nas­tique, on devine une ten­ta­tive de voir le monde autrement en bous­cu­lant ses repères. La caméra répond au désir de l’héroïne en adop­tant des points de vue acro­ba­tiques, à l’image de la con­tre-plongée où les pieds de la jeune femme se détachent sur un ciel azur. Son prénom « Cozy », qui sig­ni­fie « con­fort » en anglais, résonne dès lors de manière para­doxale : c’est dans l’instabilité qu’elle sem­ble se sen­tir la plus à l’aise. « Lim­bo, that’s sounds nice » pense-t-elle à haute voix, con­fir­mant son pen­chant pour les états flous et incer­tains, à l’opposé de sa vie de famille, tran­quille mais dépourvue de sens. Lorsque l’occasion de quit­ter celle-ci se présente, elle la saisit ain­si presque aus­sitôt, comme si « elle l’attendait » dira plus tard aux policiers l’homme qu’ils ont man­qué de tuer. Le muret ou le tuyau d’arrosage le long desquels Cozy marche telle une funam­bule appa­rais­sent dès lors comme les lignes de fuite qu’elle emprunte pour échap­per à sa des­tinée. Les rac­cour­cis qu’elle prend, à l’image du champ qu’elle tra­verse pour se ren­dre dans un bar, par­ticipent aus­si indi­recte­ment de la con­quête de sa pro­pre exis­tence. L’échangeur que l’héroïne aperçoit sur la route incar­ne à cet égard une mul­ti­plic­ité de chemins (et donc la pos­si­bil­ité de tro­quer sa vie con­tre une autre) par oppo­si­tion à une voie unique, déjà toute tracée.

Le motif de la ligne sym­bol­ise égale­ment une fron­tière morale : la loi est ain­si com­parée à plusieurs repris­es à une ligne droite à ne pas franchir. Cozy, à qui le crime donne des papil­lons dans le ven­tre, éprou­ve un vif plaisir dans la trans­gres­sion. Le mou­ve­ment de caméra faisant de son tir le pro­longe­ment d’un rap­proche­ment physique avec Lee, qui avance son vis­age vers le sien et prend sa main en même temps qu’il y dépose le revolver, fig­ure bien cette sen­su­al­ité du crime. Le glisse­ment des per­son­nages vers la pul­sion peut s’apparenter au retour à une nature prim­i­tive, hypothèse que tend à con­firmer le titre, Riv­er of Grass, du nom que don­naient autre­fois les Indi­ens aux Ever­glades. Pieds nus, le cou­ple tra­verse des cadres sat­urés de bleu (celui de leurs vête­ments ou de leur voiture, mais aus­si celui du ciel ou de la mer), s’acheminant vers un hori­zon de lib­erté. Le crime représente en effet un absolu aux yeux de Cozy qui com­mente en voix-off « If we were’nt killers, were weren’t any­thing » après la décou­verte de leur inno­cence. On observe un sem­blable retourne­ment de la morale dans la bouche de Mick­ey, l’un des Tueurs nés d’Oliver Stone, qui voit dans le meurtre une forme de pureté. Le film, parangon d’ultra-violence, se situe pour­tant à l’opposé de celui de Kel­ly Reichardt, qui revis­ite ici l’imaginaire améri­cain, tâche qu’elle n’a eu depuis de cesse de pour­suiv­re.

Traveling light

Prenant le con­tre-pied du « They’re young, they’re in love and they kill peo­ple » accom­pa­g­nant la sor­tie de Bon­nie and Clyde en 1967, les héros de Riv­er of Grass ont la trentaine, de la cel­lulite et le front dégar­ni, ils ne s’aiment pas et savent à peine tuer un cafard. Lee, qui com­met son plus grand hold-up en volant des vête­ments dans un lavo­ma­tique, se révèle être un gang­ster par­ti­c­ulière­ment médiocre. Plusieurs scènes, jouant d’un savoureux comique de sit­u­a­tion, réduisent ain­si son poten­tiel crim­inel à une vaste blague : « Hey, arrest that guy. He walked out in the mid­dle of my sen­tence » plaisante l’employé d’un mag­a­sin de dis­ques à qui Lee a ten­té de reven­dre sa vieille pile de vinyles. Peu de temps après, le caissier d’un super­marché lui reproche de vio­l­er la loi en entrant pieds nus alors qu’il compte bra­quer la caisse. Au moment fatidique, il est pris d’hésitation lorsqu’un homme armé d’un pis­to­let entre et le devance, lui lais­sant comme seul lot de con­so­la­tion une per­ruque gra­tu­ite et un coup de poing du vendeur. Ce ton bur­lesque n’est pas fréquent chez Kel­ly Reichardt où la mélan­col­ie domine, comme dans Old Joy où l’un des per­son­nages com­pare l’univers à une larme. Fidèle en revanche à son style min­i­mal­iste (dont La Dernière Piste, west­ern con­tem­platif sur l’errance de pio­nniers améri­cains dans l’Oregon du XIXe siè­cle, représente peut-être l’acmé), la cinéaste ne racon­te ici pas grand-chose si ce n’est le quo­ti­di­en ennuyant de deux fugi­tifs dont la plus grande aven­ture se borne à devoir trou­ver de quoi pay­er leur cham­bre d’hôtel. En cela, elle brise l’attente spec­tac­u­laire qui pèse habituelle­ment sur le genre : l’action n’existe ici que sur un mode par­o­dique comme dans la course pour­suite du début, où le père de l’héroïne se rend compte qu’il a per­du son pis­to­let au moment où il s’apprête à tir­er sur sa proie.

Si par ailleurs les films d’amants crim­inels ne met­tent pas tou­jours homme et femme sur un pied d’égalité (il n’est pas rare d’y voir un homme libér­er une femme de l’emprise d’un autre homme, père ou mari, tel un prince char­mant délivrant sa princesse), Riv­er of Grass se dis­tingue sur ce point par la finesse du por­trait féminin qu’il des­sine. Cozy est un élec­tron libre, qui s’émancipe des car­cans pesant habituelle­ment sur les femmes : en aban­don­nant mari et enfants, elle s’affranchit ain­si de son rôle d’épouse et de mère. Dans un plan où on la voit fumer tout en ver­sant du coca dans un biberon, elle déclare ain­si se sen­tir étrangère au con­cept de « lien mater­nel » et rêve que l’on kid­nappe ses enfants. Lorsqu’elle part avec Lee, elle ne quitte pas son mari pour un amour plus grand mais rompt les liens du mariage au prof­it d’une union crim­inelle plus pro­fonde selon elle (« mur­der is thick­er than mar­riage »). Leur rela­tion, qui relève davan­tage de la cama­raderie, est bien loin de la pas­sion unis­sant Sailor et Lula, les amants flam­boy­ants de David Lynch. Aus­si lorsqu’il lui pro­pose une vie rangée, elle ne le sup­porte pas et se débar­rasse de lui, comme la femme du début avec son mari. Tan­dis que l’usage de la vio­lence est sou­vent réservé aux hommes (dans La Balade Sauvage de Ter­rence Mal­ick, Hol­ly – incar­née par Sis­sy Spacek – assiste pas­sive­ment aux meurtres de son amant Kit), Cozy se révèle ici être celle qui a soif de sang et d’aventure. En témoigne la scène où elle com­mande à Lee de fon­cer dans un péage puis de tuer le polici­er alors que son com­plice tend à obéir docile­ment à la loi.

Un hap­py end aux accents comiques achève de prou­ver son indépen­dance en la mon­trant désor­mais seule au volant de sa voiture, l’air soulagé et sat­is­fait. La musique qui accom­pa­gne la scène, plutôt joyeuse et décon­trac­tée, con­traste avec le meurtre a pri­ori trag­ique qu’elle vient de com­met­tre : les paroles de la chan­son de Bil­lie Hol­i­day (« I’m trav­elin’ light because my man has gone […] No one to see, I’m free as a breeze ») sont en effet à com­pren­dre au sens lit­téral. Chez la chanteuse de jazz comme chez la cinéaste, on ne peut pas s’empêcher d’entrevoir un soupçon de tristesse. En voy­ant Cozy s’éloigner, on songe aux vagabon­des mélan­col­iques qui tra­versent l’œuvre de Kel­ly Reichardt, de Wendy (Michelle Williams) dont le tra­jet vers le Mon­tana est per­tur­bé par la dis­pari­tion de sa chi­enne dans Wendy et Lucy à Jamie (Lily Glad­stone) pleu­rant son amour blessé dans Cer­taines femmes.