À l’instar d’un Thomas Pyn­chon pour la lit­téra­ture ou d’un Stan­ley Kubrick pour le ciné­ma, la fig­ure de Ter­rence Mal­ick demeure une énigme pour quiconque a été illu­miné par son ciné­ma et la per­son­nal­ité qui s’y masque. Auteur de qua­tre films en près de quar­ante ans, Ter­rence Mal­ick est rapi­de­ment devenu un réal­isa­teur culte de par ses appari­tions spo­radiques et sa posi­tion orig­i­nale dans le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en. Refu­sant de dévoil­er son image aux médias et d’accorder toute forme d’entretien avec la presse spé­cial­isée, Mal­ick cul­tive à jamais l’aura qui embaume son œuvre sub­lime et excep­tion­nelle. Son édi­fice ciné­matographique est à ce jour con­sti­tué de qua­tre films qui, reliés a pos­te­ri­ori par deux, sont tra­ver­sés par une absence des plus énig­ma­tique. Ain­si, entre Les Moissons du ciel (Days of Heav­en, 1978) et La Ligne rouge (The Thin Red Line, 1998), Ter­rence Mal­ick s’est arrêté de réalis­er et a déserté le ciné­ma pour sem­ble t‑il voy­ager, vis­iter les musées et dévelop­per quelques pro­jets inaboutis. De cette dis­pari­tion longue de vingt ans, un mythe s’est alors emparé de sa per­son­ne et une mélan­col­ie a figé la beauté de ses deux poèmes enchanteurs que sont La Balade sauvage (Bad­lands, 1973) et Les Moissons du ciel.

Ain­si lorsque Michel Ciment dans son texte fon­da­teur «Le Jardin de Ter­rence Mal­ick» pub­liée dans la revue Posi­tif (seule revue qui a pu s’entretenir avec le cinéaste et l’a finale­ment tou­jours soutenu) évo­quait à l’époque des Moissons du ciel « une Œuvre où chaque élé­ment (dia­logue, musique, image, son, com­men­taire, acteurs…) se retrou­vait dans un rap­port d’équilibre interne sous le con­trôle d’une mise en scène total­isante » , il ne pou­vait se douter que son intu­ition réson­nerait davan­tage, deux décen­nies plus tard, face à la grandeur épique de La Ligne rouge et du Nou­veau Monde (The New World, 2005). Car le réal­isa­teur qui réap­pa­raît au ciné­ma en 1998 a ceci d’original qu’il est tout autre mais en même temps ce même créa­teur tra­vail­lé par des préoc­cu­pa­tions tenaces. Des préoc­cu­pa­tions qui cette fois-ci élar­gis­sent les échelles, boule­versent les repères et ouvrent à un ton médi­tatif que l’on jugera plus pro­fond que jamais.

Ter­rence Mal­ick, on le sait, est un intel­lectuel bril­lant for­mé à Har­vard et Oxford qui a débuté dans le jour­nal­isme avant de se con­sacr­er au domaine de la philoso­phie. Élève du philosophe Stan­ley Cavell, il est très vite devenu pro­fesseur à la « Mass­a­chu­setts Insti­tute of Tech­nol­o­gy » avant de traduire en anglais « L’Essence du fonde­ment » de Hei­deg­ger. Et comme le souligne bien Marc Cerisue­lo : « Que le philosophe soit devenu cinéaste ne ren­voie pas à un quel­conque change­ment d’orientation, car il est bien resté philosophe. Mal­ick est d’évidence cinéaste de la nature. » De ce fait, la for­ma­tion philosophique de Mal­ick va jouer un rôle majeur et con­stituer le ciment d’un ciné­ma qui ne réduit pas le monde dans une forme clô­turée mais ouvre à une médi­ta­tion pro­fonde (et sou­vent opaque) sur l’essence dual­iste de la nature.

Ain­si, l’esthétique des films de Ter­rence Mal­ick implique tou­jours un point de vue qui pénètre la nature comme dans un songe et cherche con­stam­ment à nouer une rela­tion neuve (orig­inelle) à son con­tact. Focal­isé sur les phénomènes per­cep­tifs qu’offre la beauté de la nature à l’œil étranger, le regard de Mal­ick ques­tionne l’environnement alen­tour et sonde de façon obses­sion­nelle les pures man­i­fes­ta­tions du cos­mos. Il est alors, comme le dit Lawrence à pro­pos de Melville, « plus séduit pas les étranges glisse­ments et col­li­sions de la matière que les actions de l’homme ». Véri­ta­ble âme roman­tique, le cinéaste n’a de cesse de vouloir méditer face à la grande demeure naturelle en refon­dant ce que l’on pour­rait appel­er un regard de l’aube. Ain­si, la dimen­sion spir­ituelle de ce ciné­ma totale­ment dévolu aux splen­deurs qui habitent le tem­ple naturel renoue avec toute une tra­di­tion de la cul­ture améri­caine qui voit en l’Ouest, un par­adis irra­di­ant et pour le dire autrement le Jardin de Dieu. Un Jardin enchanteur, aux dimen­sions infinies, dont il fau­dra com­pren­dre dès l’origine sa beauté étrangère et pren­dre acte, au fil du réc­it, de sa Chute, sa perte irrémé­di­a­ble. Une tristesse éminem­ment élé­giaque que porteront physique­ment les per­son­nages de Mal­ick dans leurs déam­bu­la­tions soli­taires et en eux-mêmes, au fond de leurs âmes mélan­col­iques.

Transcendantal Malick

Il est évi­dent, et les exégètes l’ont remar­qué dès ses débuts, que Ter­rence Mal­ick appar­tient et se réfère con­stam­ment aux arts et aux let­tres qui ont fondé l’authentique cul­ture améri­caine au milieu du 19e siè­cle. Et pour saisir pleine­ment les enjeux d’un ciné­ma qui laisse par­fois étranger ceux qui se con­tentent de la pure sur­face, il appa­raît pri­mor­dial de con­naître le fonde­ment de cet héritage cul­turel. Car la vision de l’œuvre de Ter­rence Mal­ick ne peut se suf­fire à elle-même si elle n’est pas traduite et repen­sée par le biais des écrits du philosophe Ralph Wal­do Emer­son, des poètes Hen­ry David Thore­au et Walt Whit­man mais aus­si des pein­tres de l’« Hud­son Riv­er School » que sont Thomas Cole ou encore Albert Bier­stadt. Des références divers­es et mul­ti­ples mais qui con­ver­gent tous à leur manière vers une même quête d’infini et trou­vent leur matière à tra­vers cette croy­ance com­mune dans la beauté secrète de la nature. Ain­si, le tran­scen­dan­talisme améri­cain fonde son iden­tité par le biais d’un rap­port idéal avec le monde qui l’environne et parvient à « devenir » lors de phas­es de con­tem­pla­tion où son esprit se con­necte de manière absolue avec l’univers. On accède alors à l’état tran­scen­dan­tal lorsque la nature fait signe à l’esprit qui s’y recueille, pour mieux s’y éveiller. De ce dia­logue imag­i­naire naît une rela­tion par­ti­c­ulière où l’âme de celui qui observe est trans­portée et s’élève, comme dans un songe, au cœur de splen­deurs jail­lis­santes.

Cette volon­té de saisir l’apparition sacrée dans la nature par­court ain­si touts les pages de l’expérience Walden qu’a vécue le jeune Thore­au au plus pro­fond de la nature sauvage et sur les bor­ds d’un lac méta­mor­phosé par le cours des saisons. Ain­si, ce qui ressort finale­ment de la médi­ta­tion de Walden, et qui con­vient si bien au ciné­ma de Mal­ick, c’est l’idée de la dis­pari­tion physique de l’homme der­rière le bal­let per­pétuel d’un cos­mos irra­di­ant et tran­scen­dant. La pure con­tem­pla­tion se sub­stitue alors à la vie en société et le regard de Thore­au embras­sant les glisse­ments uns de la faune et de la flo­re, se pose tel un illu­miné con­quis la cos­mogo­nie. Ce désir d’union avec le fond qui habite le décor sauvage de la nature sied par­faite­ment à l’esthétique de Mal­ick et appa­raît même comme son vecteur, sa dynamique essentiel(le). Et le sage Emer­son, auteur de l’essai et man­i­feste tran­scen­dan­taliste Nature, a sem­ble t‑il touché du doigt ce fonde­ment lorsqu’il écrit : « Debout sur le sol dénudé, la tête baignée par l’air vif, trans­porté par l’espace infi­ni, tout égoïsme mesquin dis­paraît. Je deviens un globe ocu­laire trans­par­ent, je ne suis rien, je vois tout ; les courants de l’être uni­versel cir­cu­lent à tra­vers moi, je fais par­tie inté­grante de Dieu. »

De fait, cette reli­gion qui se pra­tique à ciel ouvert et au sein d’une nature auro­rale a bel et bien une dimen­sion méta­physique prég­nante que le ciné­ma de Mal­ick a tou­jours ren­du compte. Le pro­jet médi­tatif de Mal­ick est envis­agé de telle sorte que le film ne cessera de nouer des rela­tions entre la nature et l’homme et de pro­pos­er des rap­ports orig­in­aux entre le Cos­mos et la Cul­ture. L’approche du réal­isa­teur a ceci d’original qu’elle offre tou­jours à voir des con­flits fon­da­men­taux au cœur de la nature (en général) et invite à faire siennes des ques­tions tou­jours lais­sées en sus­pens.

Dès lors, les films de Mal­ick stig­ma­tisent des moments emblé­ma­tiques où l’homme s’est détourné du bien que peut représen­ter une vie en accord avec la nature et s’est vu trans­for­mé cette dernière en l’objet de ses désirs indi­vidu­els et matériels. En ne con­sid­érant plus la nature comme une réal­ité vivante et le sym­bole supérieur d’une créa­tion divine, les hommes, et plus sen­si­ble­ment la race blanche, se sont ain­si autoéd­i­fiés comme maître et pos­sesseur de l’univers. En cela, Ter­rence Mal­ick appar­tient à toute une lignée d’artistes roman­tiques qui ont vu en la marche de la civil­i­sa­tion les signes annon­ci­a­teurs d’une défaite, de la perte irrémé­di­a­ble d’une nature bien­tôt domes­tiquée et à jamais trans­for­mée. Cette perte est stig­ma­tisée chez Mal­ick à tra­vers toutes les images de souil­lure et de con­flits qui tra­versent tous ses films. Déclinés à l’infini, les plans sym­bol­iques et métonymiques où la nature est heurtée, brûlée et finale­ment défaite par la main de l’homme, résul­tent tou­jours de l’idée du péché orig­inel et ren­voient con­stam­ment au cré­pus­cule de l’Ancien Monde.

Dès lors, la ques­tion de la perte de l’Amérique, en rap­port avec la forme élé­giaque du ciné­ma de Mal­ick, doit être mis en cor­re­spon­dance avec le tableau de Thomas Cole inti­t­ulé Expul­sion of the Gar­den of Eden. Véri­ta­ble pio­nnier de l’« Hud­son Riv­er School », Thomas Cole peint à tra­vers cette fresque la minus­cule fig­ure d’hommes repoussés par une lumière pure et inef­fa­ble qui sym­bol­ise la porte d’un par­adis où la végé­ta­tion demeure lux­u­ri­ante et sauvage. Les hommes sont ici expul­sés vers un monde infer­nal où le ciel est voilé par de som­bres ténèbres et où la végé­ta­tion appa­raît comme décom­posée, inerte. Ain­si, le tableau de Cole fig­ure un monde divisé en deux entités, un univers brisé de manière sym­bol­ique par cette mon­tagne impéné­tra­ble qui repousse les hommes du par­adis. L’antagonisme que peint Cole et exprime une vision pes­simiste con­cer­nant le devenir de l’homme (voir aus­si la série Course of Empire), rejoint alors cette idée d’une frac­ture insur­montable entre le devenir con­tin­gent de l’homme et un par­adis auquel l’humanité ne peut plus accéder. Et l’architecture des films de Mal­ick repose elle aus­si sur une forme divisée, un principe frag­men­taire entre les formes sere­ines d’un cos­mos qui, imper­turbable à la débâ­cle des hommes, se car­ac­térise par sa vital­ité per­ma­nente. À l’écart du con­tin­u­um spa­tio-tem­porel dans lequel les hommes exis­tent et sont représen­tés comme des mon­des en soi, les mul­ti­ples formes de la nature cap­turées dans leur être-là invi­tent tou­jours à enten­dre une har­monie sere­ine et la péren­nité d’un ordre. Le statut accordé à ces détails qui sont cap­turés dans le cos­mos et replacés dans le courant du film en tant que frag­ments nous les mon­tre alors comme directe­ment isolés du con­flit que se livrent les hommes entre eux. Il appa­raî­tra alors que l’origine de la divi­sion entre la nature et l’homme com­mence à par­tir de tous ces moments où les formes divers­es d’une même nature sont représen­tés comme des digres­sions prég­nantes qui régis­sent tout le mon­tage dialec­tique et la forme médi­ta­tive à l’œuvre du ciné­ma de Mal­ick.

La Balade sauvage ou des débuts « On the road »

Les débuts de Mal­ick com­men­cent en 1973 avec La Balade sauvage, fable forte­ment inspirée de Bon­nie and Clyde (Arthur Penn, 1967) et retraçant l’errance de deux ado­les­cents crim­inels que sont les tout jeunes Kit (Mar­tin Sheen) et Hol­ly (Sis­sy Spacek). Digne représen­tant du ciné­ma améri­cain des années 1970 et d’une con­tre cul­ture qui bat de l’aile, La Balade sauvage sem­ble être un cauchemar enchanteur, un con­te sanglant qui épin­gle la fin de l’innocence pour ce jeune cou­ple de hors-la-loi. L’histoire relate ain­si le par­cours d’un jeune rebelle fasciné par la fig­ure de James Dean qui va pren­dre sous son aile une ado­les­cente au vis­age vir­ginal et à l’esprit fan­tai­siste. Afin d’accaparer pleine­ment le cœur de la flo­rale Hol­ly, Kit va pénétr­er sa demeure famil­iale et abat­tre froide­ment le père. De l’incendie lais­sé der­rière la fuite des amants, il con­stituera alors l’origine d’une chute irrémé­di­a­ble et le point de non-retour d’une virée aus­si bru­tale que solaire. Kit et Hol­ly enclenchent alors une dérive qui, bal­isé par des meurtres com­mis de sang froid, les mèn­era dans les bois et jusqu’aux plaines du Mon­tana. Le road-movie des amants crim­inels métapho­rise alors l’idée d’une insou­ciance, d’un fan­tasme extrav­a­gant pour ces deux ado­les­cents autistes et lit­térale­ment dépassés par les événe­ments.

Sous ses aspects roman­tiques et juvéniles, le pre­mier film de Mal­ick inscrit déjà à tra­vers la ligne qu’il trace, des préoc­cu­pa­tions que l’on retrou­vera tout au long de la car­rière du cinéaste. Struc­turé en trois par­ties, La Balade sauvage inscrit dès le départ le déroule­ment à venir des films de Mal­ick. Un itinéraire qui s’organise tou­jours de la même manière et dis­tingue à chaque fois un arrache­ment orig­inel du mou­ve­ment de con­quête et enfin de la fuite, la débâ­cle. En cela un film comme La Balade sauvage, né dans la péri­ode des années 1970, con­damne lui aus­si l’idéal de change­ment que porte à l’époque tous les films de cette nou­velle généra­tion de cinéastes. La séquence idyllique dans les bois où les deux héros ten­tent de vivre leur robin­son­nade à l’écart du monde sym­bol­ise à elle seule une brève res­pi­ra­tion, bien­tôt étouf­fée par une jus­tice puni­tive. Mais Mal­ick sem­ble quelque peu cri­tique envers les idéaux con­tes­tataires qui rejail­lis­sent à l’époque. La balade de Kit et Hol­ly est ain­si sus­pendue à une sorte de vision roman­tique dépassée et en l’occurrence fan­tas­mée. Le car­ac­tère cliché de la balade est véhiculé par les pos­tures de Kit (son désir de recon­nais­sance et de laiss­er une trace) mais aus­si à tra­vers les lec­tures d’Holly, perce­vant le monde par le prisme du Nation­al Geo­graph­ic alors que les splen­deurs l’environnent de toute part. Clichés et fan­tasmes que l’on retrou­vera à l’évidence au cen­tre de ce qui déter­mine l’originalité même de La Balade sauvage ; sa nar­ra­tion, ici con­fiée à la voix songeuse et dis­tante de la jeune Hol­ly.

Le réc­it de La Balade sauvage détient ain­si sa dimen­sion enchanter­esse, « spon­tanée » et sen­si­tive grâce à la voix sub­jec­tive qui l’émaille. Fenêtre ouverte d’une con­science imma­ture, enfer­mée entre les parois d’une âme juvénile, la voix râpée d’Holly mar­que dans Bad­lands un renou­veau fla­grant du procédé nar­ratif. Fait de béances, de sauts digres­sives en totale inadéqua­tion avec l’image, le réc­it de la voix-over sub­stitue à une trans­parence nar­ra­tive claire la fraîcheur poé­tique de l’âge inno­cent. Véri­ta­ble bulle en ape­san­teur, la voix d’Holly s’inscrit comme étant pro­fondé­ment dis­tante de Kit et demeure celle, étrange, qui n’a aucune­ment con­science de la tristesse que ren­ferme la par­en­thèse enchan­tée. Mal­ick rap­por­tait ain­si à Michel Ciment que les deux ado­les­cents de Bad­lands sont : « per­dus dans la nature […] Ils ne savent que réa­gir à ce qui est à l’intérieur d’eux-mêmes. Ils ne com­mu­niquent pas avec le monde extérieur, ils ne com­pren­nent pas ce que les autres ressen­tent. Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas d’émotions, ni qu’ils soient insen­si­bles. »

Con­stat mod­erne qu’il fau­dra pren­dre comme la don­née essen­tielle du ciné­ma de Mal­ick, de celui du rap­port ver­bal au monde et de cette ques­tion de l’ambivalence des êtres au monde et des hommes entre eux. Et les films suiv­ants, par leur dis­posi­tif sonore com­plexe, appro­fondiront plus encore cette ques­tion à jamais décon­nec­tée et l’idée d’une étrange cohab­i­ta­tion avec la nature dont on dira qu’elle est la con­di­tion fon­da­men­tale de la nature humaine.

Les Moissons du ciel ou la dernière porte du Paradis

Après Bad­lands, Mal­ick revient une sec­onde fois au ciné­ma pour y trans­pos­er un mélo­drame au cœur des plaines dorées du Texas et dont le titre orig­i­nal dit déjà presque tout, Days of Heav­en. Ici, le cinéaste améri­cain com­mence déjà à désan­cr­er dans le temps et dans l’Histoire le cadre tem­porel qui paramètre l’histoire. Passé les influ­ences de la con­tre cul­ture, Mal­ick se tourne, dans une pure tra­di­tion hol­ly­woo­d­i­enne, vers la fresque his­torique et y implante, dans les années 1920, le tri­an­gle amoureux du mélo­drame. Tourné en Ciné­mas­cope et enreg­istré avec un tout nou­veau procédé sonore, Les Moissons du ciel clame à chaque plan un désir de grande forme. Pour coller à ses nobles ambi­tions, Mal­ick s’entoure alors de trois chef opéra­teurs (Nés­tor Almen­dros en pre­mier chef), recrute Ennio Mor­ri­cone pour com­pos­er une par­ti­tion lyrique et scelle une col­lab­o­ra­tion avec celui qui va devenir son fidèle directeur artis­tique (et porte-voix), Jack Fisk.

Après le sub­lime générique qui scan­de des instan­ta­nés pho­tographiques de l’époque, le film s’ancre pour un temps dans la ville de Chica­go et vis­ite sa géo­gra­phie indus­trielle. Ici, les flammes des métal­lur­gies brû­lent à l’image alors que le fra­cas des usines stig­ma­tise la dimen­sion infer­nale d’une ville plom­bée par le fer et la matière. Un ouvri­er à qui l’on demande plus de ren­de­ments se retourne alors con­tre son supérieur et l’abat. L’ouvrier (Bill alias Richard Gere) et sa mys­térieuse petite sœur (Lin­da inter­prété par Lin­da Manz) sont alors con­damnés à fuir et s’acheminent en train vers l’Ouest et les champs de blé tex­an. Il faut dès lors voir dans ce train qui tra­verse le paysage, le mobile d’une échap­pa­toire mais surtout le signe déjà annon­ci­a­teur d’un intrus au sein du par­adis, de la machine au cœur du jardin. Thème cen­tral des Moissons du ciel qui con­t­a­min­era tout le réc­it et bris­era l’horizon de la pas­torale, d’un Eden en voie d’extinction. Ain­si, les tra­vailleurs saison­niers débar­quent sur une terre irra­di­ante de beauté et y pénètrent ain­si par un por­tique, sym­bole man­i­feste de la porte du par­adis. Les per­son­nages Jack, Lin­da et Abby (Brooke Adams) sont alors engagés, par­mi des cen­taines, par le pro­prié­taire des ter­res (Sam Shep­ard) pour y récolter la mois­son, la semence des blés. Le film cap­ture alors d’un côté des scènes du folk­lore pas­torale, éclairées par une lumière solaire et tra­ver­sées par des moments de joie, d’harmonie col­lec­tive. De l’autre, il con­damne le dur labeur de journées haras­santes passées dans les champs sous l’œil du pro­prié­taire ter­rien. Mais plus fon­da­men­tale­ment encore, Mal­ick épin­gle, par quelques séries de plan représen­tant le bruit infer­nal des moisson­neuses-bat­teuses, le car­ac­tère dishar­monique de l’outil et d’une l’agriculture indus­tri­al­isée. Car dans Les Moissons du ciel, ce sont ces imposantes machines qui brisent le bel hori­zon, dévorent les offran­des de la terre et ter­rorisent le bes­ti­aire niché au cœur des champs de blé. De cette envahisse­ment des machines au cœur du jardin d’Eden, il en résul­tera alors une scis­sion fon­da­men­tale des hommes avec la nature et ses frag­ments prélevés à part, dans l’à côté.

Ce qui fonde alors le mon­tage des Moissons du ciel, tient donc à ces plans con­tem­plat­ifs qui dépassent la fable et invi­tent à la rêver­ie. En réal­isant de nom­breux décen­trements vers les splen­deurs de la nature, Mal­ick invite à saisir la vital­ité per­ma­nente du cos­mos ain­si que ses élans fugaces et frag­iles. L’image la plus forte du film demeure alors ce plan niché au cœur de la terre et représen­tant (en accéléré) une herbe jail­lis­sante sous les rayons bien­veil­lants du soleil. Le cinéaste réalise ici ce fan­tasme cos­mique qui plai­sait tant à la jeune Lin­da, celui d’être un « doc­teur de la terre pour pou­voir l’écouter, l’ausculter… ». L’insert qui fait office de tran­si­tion entre les saisons, sym­bol­ise à lui seul le pro­pos rêveur de Mal­ick ; la péren­nité d’une nature que l’homme ne perçoit pas (ou plus) et dont l’existence est ren­due si frag­ile qu’elle nous échappe à l’instant même où elle nous est révélée. Et cela explique pourquoi le medi­um filmique appa­raît chez Mal­ick comme le plus apte à dévoil­er et faire pren­dre con­science de la grandeur de la nature, aus­si micro­scopique soit elle. Thore­au écrivait déjà en 1839 dans son Jour­nal (« le cal­en­dri­er des marées de l’âme ») que : « La nature souf­fre l’étude la plus minu­tieuse. Elle nous invite à plac­er l’œil au niveau de sa plus petite feuille et à pren­dre une vue d’insecte de ses plaines. »

Ain­si, l’intérêt de prélever et de réin­tro­duire dans le courant du film des frag­ments de la faune et de la flo­re, per­met de boule­vers­er les repères d’une per­cep­tion eth­no­cen­trée et d’agrandir ça et là le lan­gage de la nature pour lui offrir son plein statut et la dot­er de pou­voirs mag­iques, abso­lus.

Enfin, la folie des hommes et la marche destruc­trice des machines pousseront les hommes à s’entretuer et à embras­er un par­adis per­du d’avance. Le champ doré des Moissons du ciel sera dévoré par les flammes et trans­for­mé en un paysage désolé dont il ne restera plus que des cen­tres. Le voile de flammes noirâtres sur le soleil rejet­tera alors une dernière fois les hommes par la porte du par­adis.

La Ligne rouge ou le sommet du conflit

Ter­rence Mal­ick revient donc vingt ans après Les Moissons du ciel avec La Ligne rouge pour nous dépein­dre sa vision de la bataille de Guadal­canal qui a opposé, durant la Sec­onde Guerre mon­di­ale, l’armée améri­caine aux sol­dats japon­ais. Film de guerre tout autant que rêver­ie au cœur de la nature sauvage, La Ligne rouge est sans nul doute ce qui con­stitue le som­met du ciné­ma de Mal­ick. À tra­vers la com­plex­ité du dis­posi­tif qu’il met en place et le ton médi­tatif qui lui est accroché, le troisième film de Mal­ick impose une forme épique et un réc­it lorgnant du côté d’une réécri­t­ure de l’histoire de l’humanité. Non exempt de grandil­o­quence et d’un texte pou­vant paraître empha­tique, La Ligne rouge est à pren­dre comme un réc­it total qui englobe une vision de l’origine, l’intrusion d’une cul­ture menaçante et le con­flit irrémé­di­a­ble qui en résulte. La Ligne rouge appa­raît alors comme le film le plus riche et celui, fon­da­men­tal, pour qui veut com­pren­dre son auteur et les inter­ro­ga­tions qui le guident.

Le film débute sur l’image impres­sion­nante (soulevée par un motif de basse) d’un croc­o­dile qui plonge dans un marécage et se rend invis­i­ble. Gar­di­en du tem­ple, image nou­velle du mon­stre biblique, le croc­o­dile sym­bol­ise bien la nature sauvage qui règne sur le monde. Enchaîné à un mon­tage flu­ide qui nous fait décou­vrir un par­adis par d’abruptes con­tre-plongées, l’image nous aver­tit que ce ter­ri­toire est dom­iné par la force d’un lan­gage secret et majestueux. Et par-dessus ces images et les chœurs d’In Par­a­di­s­i­um de Gabriel Fau­ré, une voix seule, per­due, presque enfouie sous la végé­ta­tion, se ques­tionne : « Quelle est cette guerre au cœur de la nature ? Pourquoi elle rivalise avec elle-même ? Pourquoi la terre affronte-t-elle la mer ? La nature ren­fer­merait elle une force ven­ger­esse ? Non pas une mais deux ? »

Cette voix-over appar­tient donc bien à un homme, ou plutôt à cet esprit qui s’éveille au con­tact de la nature. Reflet de l’âme, la voix dés­in­car­née mar­que alors une dis­con­ti­nu­ité fon­da­men­tale au cœur de cette ouver­ture qui, par le geste créa­teur de Mal­ick, réin­vente l’origine. Tout le film part alors de ce dis­posi­tif qui signe un divorce, une impos­si­ble fusion entre cette voix étrangère et la nature, sourde et aveu­gle aux ques­tions immergées dans le cœur de l’homme. Et l’intérêt d’un film qui dépeint une bataille aus­si vio­lente, sera de pro­pos­er inces­sam­ment ces digres­sions où l’âme des hommes s’interroge sur les images d’une nature habitée. Et c’est d’ailleurs dans la paix du vil­lage d’autochtones mélanésiens où Witt (Jim Caviezel) et un autre sol­dat de l’armée U.S. ont échoué, que les ques­tions les plus sen­si­bles se for­muleront dans l’esprit idéal­iste du jeune déser­teur. Avant que la panique ne s’installe dans le camp et que l’ombre du patrouilleur de l’armée améri­caine vienne se pro­fil­er à l’horizon de l’océan azur et sceller la rêver­ie de Witt…

Comme le fameux plan du Nou­veau Monde où l’on voit la halle­barde d’un colon déchir­er la pure vision d’un champ de hautes herbes, l’image du patrouilleur de La Ligne rouge rejette l’harmonie passée et ne laisse plus aucun doute sur la présence intru­sive d’un mal au cœur du jardin. Et la machine qui imprime ses som­bres teintes dans ce par­adis aux couleurs irra­di­antes se retrou­vera plus tard sur la colline que veu­lent pren­dre d’assaut les GIs, sous la forme d’une pluie d’obus que déversera les bom­bardiers de l’armée. Comme le plan pris sur la cime d’un arbre du Nou­veau Monde où l’on voit la hache d’un colon frap­per et saign­er l’écorce, le bom­barde­ment accuse le chaos guer­ri­er et fait trem­bler l’image d’une nature souil­lée par la main de l’homme.

L’assaut des sol­dats améri­cains per­dus dans les hautes herbes de la colline et désir­ant lut­ter avec l’œil de ce soleil qui les sur­plombent, dévoile la folie d’une course dont ils ne sont aucune­ment les maîtres. Le point de vue omni­scient de Mal­ick qui les suit tour à tour dans leur perdi­tion les représente ain­si comme des four­mis, des êtres minus­cules, enfouis au cœur d’un univers infi­ni et plongés aveuglé­ment dans une bataille per­due d’avance. Ain­si, dans un pas­sage de Walden qui con­vient par­faite­ment à La Ligne rouge, Thore­au fixe son regard haut per­ché sur deux four­mis qui com­bat­tent l’une con­tre l’autre et en vient à écrire qu’en : « Por­tant mes regards plus loin, je fus sur­pris de m’apercevoir que les copeaux étaient recou­verts de pareils com­bat­tants, qu’il ne s’agissait pas d’un duel­lum, mais d’un bel­lum, d’une guerre entre deux races de four­mis, les rouges tou­jours opposées aux noires, et sou­vent deux rouges con­tre une noire. Les légions de ces Myr­mi­dons cou­vraient collines et val­lées de mon chantier, et le sol était déjà jonché des mourants et des morts, tant rouges que noirs. C’est la seule bataille que j’ai jamais con­tem­plée, le seul champ de bataille que j’ai jamais par­cou­ru pen­dant que la bataille fai­sait rage. […] Moi-même, je me sen­tais quelque peu échauf­fé, tout comme si c’eut été des hommes. Plus on y pense, moin­dre est la dif­férence. »

Vio­lence absurde des hommes qui tombent sous les balles d’un enne­mi invis­i­ble et tra­versent cette fameuse ligne rouge, celle de la mort et d’une vie que reprend l’indifférente nature en les nar­guant une dernière fois (par ces trouées lumineuses tran­scen­dantes) de sa beauté dont ils n’ont su con­tem­plé la réal­ité. Comme une giclée de sang éclabous­sant une herbe frêle, La Ligne rouge racon­te, à ceux qui veu­lent bien le voir, l’histoire d’une force irré­press­ible con­tre laque­lle l’homme ne peut lut­ter. Force étrangère que sem­blent mal­gré tout com­pren­dre les sol­dats dans leur dénue­ment indi­vidu­el et à l’intérieur de leurs âme frag­ile que le per­son­nage de Nick Nolte nomme la « mov­ing box ».

Et le dis­posi­tif sonore mis en place par Mal­ick dans La Ligne rouge, qui est fondé sur un « turnover », ce relais inces­sant de voix immergées dans leur con­science mal­heureuse, implique à chaque effu­sion l’idée d’une soli­tude com­mune aux hommes. Le procédé assez inhab­ituel a ceci d’original qu’il ne per­met plus d’attribuer aux voix des vis­ages et donc d’identifier l’émission du mono­logue intérieur. Or la con­struc­tion du film de Mal­ick n’a pas cette visée puisqu’en réal­ité tous ces élé­ments dis­per­sés ont pour but d’organiser le por­trait d’un seul et même homme. Et de nous faire enten­dre alors les voix plurielles d’une « âme col­lec­tive », d’un indi­vidu élar­gi dont l’essence est d’être totale­ment étranger au monde. Un décalage qui trou­vera son apogée lors de cette ren­con­tre pri­mor­diale entre une rangée de sol­dats et un aborigène venu des pro­fondeurs d’une nature imper­turbable. Dans cette séquence, les sol­dats améri­cains tous juste débar­qués sur l’île, voient s’approcher un homme, un natif, qui les croise sans jamais remar­qué leur présence. Choc des cul­tures, ren­con­tre de deux mon­des qui ne se recon­nais­sent pas et ren­dent compte alors de cette dis­tance fon­da­men­tale entre la nature et la cul­ture. Un choc avec l’étranger que la race blanche ne voudra com­pren­dre et qu’elle pren­dra comme un affront fait à son aveu­gle supéri­or­ité et sa soi-dis­ant posi­tion civil­isée. En somme, l’histoire du Nou­veau Monde…

Le Nouveau Monde ou l’idylle avortée

Pro­jet qu’il avait en tête depuis les années 1970, Le Nou­veau Monde est peut-être l’entreprise la plus folle de Ter­rence Mal­ick. Après l’échec du film sur Che Gue­vara que réalis­era plus tard Steven Soder­bergh, Mal­ick décide de s’atteler au mythe de la décou­verte des Amériques et de le mêler à celui d’une romance entre l’indienne Poc­a­hon­tas et le cap­i­taine anglais John Smith. Élaborée sur un bud­get colos­sal, la fresque his­torique de Ter­rence Mal­ick impose la recon­sti­tu­tion des car­avelles anglais­es qui ont abor­dé le rivage du Nou­veau Monde à l’orée du 17e siè­cle. Elle implique ain­si un soin métic­uleux apporté aux cos­tumes et aux décors (le fort de Jamestown et le vil­lage algo­nquin) et demeure en cela fondée sur un fort désir d’authenticité (les décors sont con­stru­its avec des matéri­aux naturels trou­vés sur place).

La ren­con­tre entre les colons anglais et la tribu des Algo­nquins sur les ter­res de Vir­ginie s’ouvre donc sur la sym­phonie de l’Or du Rhin de Wag­n­er et l’idée d’un éblouisse­ment que l’on mesure de chaque côté du rivage, de la terre à l’océan. Empris­on­né dans la cave d’un bateau, John Smith (Col­in Far­rell) est éblouit par une lumière pure tan­dis que Poc­a­hon­tas (la très jeune et enivrante Q’Orianka Kilch­er) tres­saute face à cette appari­tion gigan­tesque et his­torique. L’ouverture du Nou­veau Monde demeure ain­si forte­ment orig­i­nale du seul fait que la ren­con­tre est filmée du rivage, du point de vue « naïf » des autochtones pris alors de con­vul­sions. La ren­con­tre et le débar­que­ment des colons anglais coincés dans leurs armures de fer déno­tent alors totale­ment avec les pein­tures cor­porelles et les libres mou­ve­ments du peu­ple indi­en. La beauté du con­ti­nent que les colons vien­nent de décou­vrir ain­si que l’héritage biblique qui fonde leur cul­ture les invite alors à penser que l’Eldorado est face à eux et leur tend enfin les bras. Dès lors ils implantent leur croix de bois au cœur des champs vierges et hissent leur ban­nière près de leur camp. À la manière de ce pre­mier meurtre com­mis sur un indi­en, ces sym­bol­es seront les signes avant coureurs d’une con­quête qui va se muer en eth­no­cide et d’une aurore bien­tôt ternie par les dis­sen­sions.

Et de l’inaugural appel à l’enchantement que pro­cure cette terre d’abondance, ce seront les des­tinées de John Smith et Poc­a­hon­tas qui en devien­dront la prin­ci­pale métaphore. Incar­na­tion du Nou­veau Monde, Poc­a­hon­tas per­son­ni­fie, à tra­vers la lumière qui émane de son corps, un des­tin qui n’aura comme per­spec­tive que sa seule chute. La promesse spir­ituelle d’un John Smith se ressourçant dans l’harmonie du vil­lage algo­nquin sera de la même manière com­pro­mise par son retour à Jamestown, dans l’envers du par­adis. La rela­tion amoureuse de Smith et de Poc­a­hon­tas représente à l’origine celle d’une noce absolue mais très vite avortée par l’impossible fusion des deux natures. Le mou­ve­ment de rap­proche­ment de leurs voix qui finis­sent par s’unir à l’apogée de l’idylle va se rétracter et se fis­sur­er au moment où la promesse d’amour ne fera plus espoir. La sym­phonie de l’Or du Rhin qui invi­tait les élé­ments à s’unir dans un chant absolu, se dis­loque et le monde finit par se dif­frac­ter en deux entités étrangères. Smith, les yeux bandés, est ramené par­mi les siens à la fini­tude du monde comme si son voy­age n’avait été qu’un rêve, une idylle avortée. Pris­on­nière de sa tribu, Poc­a­hon­tas sera alors répudiée par son père et finale­ment échangée con­tre de vul­gaires objets marchandés entre les deux mon­des. Smith sera con­damné à l’exil et les deux amants finale­ment voués à devenir orphe­lins d’un rêve.

Le par­cours de Poc­a­hon­tas la mèn­era alors sur la voie d’une recon­struc­tion dans le camp de Jamestown puis aux bras de John Rolfe (Chris­t­ian Bale) dans une ferme à l’écart du monde. La ren­con­tre sera ain­si mar­quée par la dis­tance d’un apprivoise­ment dif­fus. Enfin, le voy­age se refer­mera de l’autre côté de l’océan, au cœur du Vieux Monde, où le rit­uel est tout autre et où la nature ne ressem­ble plus qu’à des par­celles cadrées et symétriques. Alors que la dépouille de Rebec­ca reposera dans un cimetière chré­tien, son esprit retrou­vé, lui, s’envolera et fini­ra de nou­veau par fusion­ner avec l’eau orig­inelle. Con­science grandie au bout d’un tra­jet qui fait fig­ure de boucle majestueuse, la jeune indi­enne retrou­ve l’esprit qu’elle appelait alors et lui pri­ait de chanter son his­toire. Cet esprit qui était représen­té alors par l’image totale de l’unité de la nature (la sur­face de l’eau qui reflète la terre et le ciel), et donc ce miroir aqua­tique (Thore­au l’appelait « la goutte de dieu ») que la voix de Poc­a­hon­tas trou­blait frag­ile­ment par la pure mélodie de son chant.

Scepticisme et individualisme américain

L’émerveillement et les splen­deurs que le ciné­ma de Mal­ick pro­duit ne doivent pas faire oubli­er ce qui se joue dans ses films lorsque le miroir des couleurs se ren­verse et que le jardin s’embrase. Le cinéaste philosophe demeure sans nul doute le plus sen­si­ble cri­tique des stri­dences qui accom­pa­g­nent le désen­chante­ment du monde et la course som­nam­bulique des civil­i­sa­tions. À la dif­férence d’un ciné­ma qui alarme (et con­forte) le spec­ta­teur en représen­tant des images d’apocalypse et de mon­des qui s’écroulent, Mal­ick préfère éveiller les con­sciences en sub­li­mant les beautés d’un univers qui s’essouffle. Le regard qu’il sem­ble porter sur le monde d’aujourd’hui (à tra­vers la représen­ta­tion des civil­i­sa­tions qu’il fait ger­mer) ne laisse aucun doute con­cer­nant son scep­ti­cisme. Et ce scep­ti­cisme est for­mulé à tra­vers le sec ver­dict du ser­gent Welsh (Sean Penn) lorsqu’il assène qu’il n’existe aucun autre monde que celui « qui se fout en l’air aus­si vite que pos­si­ble ».

Ce scep­ti­cisme à l’égard de la marche du monde et de son archi­tec­ture bâti de toutes pièces, est en cela très proche du car­ac­tère poli­tique du tran­scen­dan­talisme améri­cain. En effet, Emer­son fut l’un des pre­miers à appel­er une démoc­ra­tie nou­velle et à s’insurger con­tre la loi sur les « esclaves fugi­tifs ». Quant à Thore­au qui ne se recon­nais­sait aucune­ment dans la société et ses insti­tu­tions, il a défini­tive­ment choisi de men­er sa vie dans les bois en appelant le pre­mier à la désobéis­sance civile. Il faut voir aus­si dans La Ligne rouge, Sean Penn penser sur le dis­cours pater­nal­iste de George Clooney (et incar­na­tion du glam­our hol­ly­woo­d­i­en) et assén­er l’idée qu’ici-bas « tout est men­songe, tout ce que l’on voit et l’on entend ».

De ce scep­ti­cisme, un pont sem­ble être rapi­de­ment fait avec l’idée d’un indi­vid­u­al­isme et d’un épanouisse­ment qui se fait en dehors de la société et à l’intérieur de soi. Le philosophe Stan­ley Cavell qui a étudié le sage Emer­son repre­nait bien cette dis­tinc­tion : « Je sais que le monde avec lequel je par­le dans la ville et dans les fer­mes n’est pas le monde que je pense », que le ciné­ma de Mal­ick matéri­alise. Cette atti­tude de défi­ance face au monde extérieur, Mal­ick l’a donc fait sienne et a sem­ble-t-il trou­vé comme seule réponse face à cela de « faire une île de soi-même » comme le dit sub­tile­ment le ser­gent Welsh dans La Ligne rouge. Ain­si les déser­teurs et hors la loi que l’on peut voir dans ses films (les ado­les­cents de Bad­lands, Witt de La Ligne rouge et John Smith du Nou­veau Monde) sym­bol­isent à eux seuls la méfi­ance de ce cinéaste à l’égard d’une société et ces règles qui font per­dre à tous l’intégrité de leur moi privé.

Dans son texte Con­fi­ance et Autonomie Emer­son dévoile ain­si les ver­tus de l’indépendance et de l’individualisme intè­gre en con­sid­érant que : « Ces voix-là, nous les enten­dons dans la soli­tude, mais elles se font faibles et inaudi­bles dès que nous entrons dans le monde. Partout la société con­spire con­tre l’humanité de cha­cun de ses mem­bres. Elle est comme une société anonyme dont les mem­bres s’entendent, au nom du plus grand bien de chaque action­naire, pour sac­ri­fi­er la lib­erté de cha­cun. La ver­tu la plus prisée est le con­formisme. L’indépendance et l’autonomie en sont le ver­sant opposé. » Digne héri­ti­er de ce courant de pen­sée, situé à la lisière d’Hollywood, Ter­rence Mal­ick demeure alors ce cinéaste immen­sé­ment pré­cieux dont les secrètes ques­tions nous por­tent à croire qu’il est le plus grand et con­fi­den­tiel réal­isa­teur en activ­ité.