Le west­ern est un genre plutôt mas­culin; mais dans cet univers d’hommes, la femme réus­sit à trou­ver sa place. Antho­ny Mann dis­ait ain­si qu’ “en fait, on ajoute une femme dans la balade parce que sans une femme, un west­ern ne marcherait pas” : la femme a donc une fonc­tion spé­ci­fique, elle est un “signe”. “Ce qui est impor­tant c’est ce que l’héroïne a provo­qué, ou bien ce qu’elle représente. La femme en elle-même n’a pas la moin­dre impor­tance”, dis­ait Budd Boet­tich­er. Retour sur le per­son­nage par­ti­c­uli­er mais fon­da­men­tal de la femme indi­enne dans le west­ern améri­cain des années 1950, sym­bole de l’im­pos­si­ble médi­a­tion entre l’Homme Blanc et le Peau-Rouge dans des œuvres aus­si essen­tielles que La Dernière Chas­se (Richard Brooks, 1955), La Flèche brisée (Delmer Dav­es, 1950), La Pris­on­nière du désert (John Ford, 1956), La Cap­tive aux yeux clairs (Howard Hawks, 1952), Bron­co Apache (Robert Aldrich, 1954) et Au-delà du Mis­souri (William Well­mann, 1950).

Diversité des nouvelles héroïnes

Le fait d’in­tro­duire des femmes indi­ennes dans le west­ern révèle par de nom­breux aspects l’in­ten­tion qu’on a pu qual­i­fi­er de “pro-indi­enne” des réal­isa­teurs du genre dans les années 1950. En effet, l’In­di­enne ne peut représen­ter l’en­ne­mi con­tre lequel on se bat directe­ment: elle n’est pas un guer­ri­er, ne pos­sède pas d’armes, ne revendique rien dans un univers totale­ment machiste. Elle va donc soit être com­plète­ment ignorée, faire par­tie des foules anonymes qu’un plan fur­tif décou­vre dans le vil­lage indi­en, et ne représen­ter que la femme du guer­ri­er sauvage et mère de ses enfants, ou au con­traire per­son­ni­fi­er une rela­tion spé­ci­fique du héros blanc avec la civil­i­sa­tion indi­enne. Dans le pre­mier cas, elle n’est qu’un élé­ment du décor qui lie l’homme indi­en à un envi­ron­nement famil­ial. Grâce à la présence de femmes – et d’en­fants –, l’In­di­en n’ap­pa­raît plus comme sur­gi de nulle part, mais bien comme un séden­taire, instal­lé sur un ter­ri­toire et chargé de sub­venir aux besoins de ses proches. Il acquiert alors un statut humain plus digne, car sa lutte est dic­tée par l’amour qu’il éprou­ve pour les siens et le souci de les pro­téger. Dans La Flèche brisée, le héros blanc Tom Jef­fords a cette remar­que intéres­sante devant le jeune guer­ri­er qui lui explique qu’il doit retrou­ver sa mère pour la ras­sur­er sur son sort: “Je ne me serais jamais douté qu’une femme apache puisse pleur­er son fils[…]. J’ai appris quelque chose ce jour-là.” Par ces per­son­nages éphémères, se des­sine un véri­ta­ble statut pour l’In­di­enne de manière générale, celui d’une femme méri­tant le même respect qu’une Blanche.

Dans le sec­ond cas, l’In­di­enne est surtout vue dans ses rap­ports avec le héros blanc. Rares sont les films, comme Bron­co Apache, qui mon­trent la vie, ou même un sim­ple dia­logue, d’un cou­ple spé­ci­fique­ment indi­en. Dans La Pris­on­nière du désert, on apprend que le chef indi­en Scar est polygame, et Ford nous donne à voir une cou­tume, celle de faire pleur­er aux dif­férentes femmes la mort d’un des fils du chef. Mais lorsque Scar s’adresse à l’une de ses épous­es afin qu’elle s’ap­proche de lui, il s’ag­it de Deb­bie, la jeune Blanche qu’il a épousée.

Il n’en reste pas moins que les west­erns des années 1950 mon­trent un réel intérêt pour le per­son­nage tout à fait orig­i­nal de l’In­di­enne, même si celle-ci n’est vue qu’à tra­vers son con­tact avec la civil­i­sa­tion blanche. Pre­mière­ment, elle opère la fusion de deux “minorités” west­ern­i­ennes, la femme et l’In­di­en. Ni totale­ment l’une, ni totale­ment l’autre, elle sur­monte le hand­i­cap avec d’au­tant plus d’ai­sance qu’elle con­stitue sou­vent l’un des trois per­son­nages prin­ci­paux du film. Elle équili­bre – ou déséquili­bre – le rap­port entre les deux autres per­son­nages mas­culins, qui peu­vent être un Indi­en et un Blanc (La Flèche brisée, Au-delà du Mis­souri, La Pris­on­nière du désert) ou deux Blancs (La Dernière Chas­se, La Cap­tive aux yeux clairs).

L’u­nivers féminin du west­ern est extrême­ment divers. De même, la com­plex­ité du rap­port homme/femme mêlé au rap­port Blanc/­Peau-Rouge per­met aux réc­its de présen­ter deux dif­férentes «Indi­ennes»: la femme blanche enlevée par les Indi­ens et vivant par­mi eux, la Métisse, mi-Blanche, mi-Indi­enne, et l’In­di­enne qui épouse un Blanc. Dans La Pris­on­nière du désert, le per­son­nage de Look, la femme indi­enne de Mar­tin Paw­ley, équili­bre celui de Deb­bie, la “pris­on­nière”.

Pre­mier per­son­nage, celui de la femme enlevée par les Indi­ens, et dev­enue Indi­enne par ce con­tact. Comme Deb­bie, elle est sou­vent cap­tive depuis sa petite enfance, ce qui est d’ailleurs la seule façon de per­me­t­tre une assim­i­la­tion par une facile adap­ta­tion à une nou­velle cul­ture. Deb­bie déclare ain­si: “Main­tenant, ce sont [les Comanch­es] ma famille.” Ce per­son­nage fait ain­si référence à un des mythes orig­inels de la nation améri­caine: celui de la “femme blanche au tom­a­hawk”, dont les réc­its de cap­tiv­ités con­nurent un grand suc­cès lors de leur pub­li­ca­tion. Mais la cap­tiv­ité n’est pas tou­jours aus­si facile. “La Pris­on­nière du désert mon­tre d’autres cap­tives qui n’ont pas su garder leur cul­ture comme Deb­bie et n’ont pas eu la malchance – ou la chance – d’être tuées par leur “libéra­teurs” : à peine sor­ties de l’en­fance, elles ont som­bré dans une nou­velle enfance.”[1] La Pris­on­nière du désert nous donne ain­si à voir d’autres femmes blanch­es, vêtues à l’in­di­enne, “libérées” par la cav­a­lerie améri­caine, mais que la cap­tiv­ité a ren­dues folles. Le sol­dat qui intro­duit le héros Ethan devant ces femmes remar­que: “On a du mal à croire que ce sont des Blanch­es.” Et Ethan de répli­quer: “Ce ne sont pas des Blanch­es. Ce sont des Comanch­es.” L’analo­gie est claire : parce qu’elles sont folles, elles ne sont plus des Blanch­es, et ayant vécu comme les Indi­ennes, elles sont dev­enues comme leurs femmes (les femmes indi­ennes seraient-elles donc plus “prim­i­tives” ?). Le choc cul­turel que représente la cap­tiv­ité est aus­si sym­bol­ique du drame d’une iden­tité incer­taine : la cap­tive a par­fois du mal à savoir qui elle est, de quel groupe elle doit se réclamer.

Le choix ne lui est pas facil­ité par le “camp” auquel elle est liée par sa nais­sance. Du fan­tasme de la cap­tiv­ité chez les Indi­ens découle aus­si celui de la femme blanche objet de la con­cu­pis­cence des sauvages et vic­time de viol. Il n’est pas anodin que la céré­monie de pas­sage à la puberté pour la jeune vierge Sun­si­haré dans La Flèche brisée lui attribue le nom de “femme blanche” dotée des ver­tus de guéri­son. La blancheur de la peau des femmes améri­caines serait un motif de désir indigène, qui la souillerait par son con­tact. Dans le west­ern, il vaut sou­vent mieux qu’une femme vio­lée soit ensuite tuée. L’hor­reur de l’acte, sur lequel les réal­isa­teurs restent sou­vent très pudiques, reste pire que la mort. Quand Ethan apprend à Brad, dans La Pris­on­nière du désert que sa fiancée n’est plus, le pre­mier réflexe du jeune homme est de chercher à savoir, de façon implicite, si la jeune fille a été vio­lée. Le fait d’avoir été touchée par un Indi­en – con­sen­tante ou non – est un déshon­neur pour la famille entière. Tant qu’elle est une enfant, Deb­bie ne “risque” rien par­mi les Comanch­es, mais si Ethan ne la retrou­ve pas avant sa puberté, il jure de la tuer. Quand il décou­vre qu’elle est l’épouse du chef, il la con­sid­ère comme souil­lée car “elle vit avec un Indi­en”. Selon les principes de la civil­i­sa­tion blanche, une femme chez les Indi­ens n’est plus un être humain, elle est avilie, voire inférieure à un Indi­en ; il n’y a donc rien d’amoral à la tuer, puisque c’est cer­taine­ment ce qu’au­rait voulu sa pro­pre mère.

Le per­son­nage de la femme indi­enne mar­iée à un Blanc est le plus util­isé et le plus creusé. Il s’ag­it, dans La Cap­tive aux yeux clairs de la belle Teal-Eye qui parvient à séduire l’aven­turi­er Boone, dans La Flèche brisée de Sun­si­haré dont tombe amoureux le cap­i­taine Jef­fords, dans Au-delà du Mis­souri de la jeune pied-noir qui con­va­inc le héros d’a­ban­don­ner son anci­enne exis­tence, dans La Dernière Chas­se de la mys­térieuse Indi­enne dont s’éprend Sandy, et de “Look”, l’épouse indi­enne que Mar­tin Paw­ley achète sans le savoir dans La Pris­on­nière du désert. Ajou­tons à ce per­son­nage celui, unique, de la femme de l’In­di­en Mas­saï dans Bron­co Apache, qui par de nom­breux traits ressem­ble à nos héroïnes et jus­ti­fie qu’elle trou­ve sa place par­mi elles.

Ce per­son­nage a un rôle très fort et légitime qu’il soit sou­vent inter­prété par de très belles actri­ces hol­ly­woo­d­i­ennes, qui lui don­nent une con­sis­tance à la hau­teur de son impor­tance. Toute­fois ces actri­ces sont rarement véri­ta­ble­ment indi­ennes, Hol­ly­wood ne dis­posant pas à l’époque de star d’o­rig­ine amérin­di­enne. Le rôle de l’In­di­enne est jouée par des actri­ces typées (à l’im­age de l’ac­trice lati­no-améri­caine Maria Ele­na Mar­quez dans Au-delà du Mis­souri) ou des stars hol­ly­woo­d­i­ennes, assez maquil­lées pour que soit crédi­ble leur teint basané (Eliz­a­beth Threatt dans La Cap­tive aux yeux clairs, Jean Peters dans Bron­co Apache ou Debra Paget, si fréquem­ment sol­lic­itée qu’elle jouera une “autre” Indi­enne dans Le Tigre du Ben­gale de Fritz Lang).

Le rôle de l’In­di­enne dans cha­cun des films où elle est appa­raît dans un des rôles prin­ci­paux est très impor­tant. Très sou­vent, il motive l’ac­tion : c’est la recherche de Deb­bie qui fonde la quête d’Ethan dans La Pris­on­nière du désert, c’est son amour pour Sun­si­haré qui incite Jef­fords à redou­bler d’ef­forts pour con­clure la paix entre Blancs et Indi­ens (La Flèche brisée). Par­fois, la femme indi­enne représente le seul inter­mé­di­aire pos­si­ble entre le Peau-Rouge et l’homme blanc, et cela cer­taine­ment par le fait même de sa féminité, qui, une fois recon­nue, oblige l’homme blanc à lui témoign­er un min­i­mum de respect.

Quels sont les traits de car­ac­tère de l’In­di­enne ? Tra­di­tion­nelle­ment, celle qu’on appelle par­fois la «squaw» par mépris et dédain, est dis­crète, obéis­sante, prête à tous les sac­ri­fices. On peut compter sur elle, car elle est d’une grande noblesse.

Le mythe de Pocahontas

Ces dif­férentes car­ac­téris­tiques font de l’héroïne indi­enne du west­ern la digne héri­tière de la princesse Poc­a­hon­tas. Le mythe de Poc­a­hon­tas racon­te la ren­con­tre entre une princesse indi­enne et le cap­i­taine anglais John Smith, aux pre­miers temps de la coloni­sa­tion de l’Amérique. La plu­part des Améri­cains con­nais­sent cette his­toire à tra­vers ce qu’en fait l’imag­i­na­tion sen­ti­men­tale au début du XIXe siè­cle. Leslie Fiedler rap­pelle que la princesse “fut le pre­mier sym­bole de l’Amérique : elle représen­tait les ter­res sauvages de l’Ouest que con­quérait enfin la civil­i­sa­tion”. Le ciné­mas des années 1950 fait donc revivre le mythe en le renou­ve­lant selon ses pro­pres moyens. Le west­ern entend revenir aux orig­ines de l’Amérique voire aux orig­ines du monde: sa con­cep­tion de la femme est celle d’une “Ève recon­nue dans sa con­di­tion organique et pour les moti­va­tions spé­ci­fiques de sa féminité même”[2]. L’In­di­enne au ciné­ma, comme Poc­a­hon­tas, représente donc la femme orig­inelle, mod­èle de féminité authen­tique. Elle est le sym­bole de la pureté des ter­res que les Anglais décou­vrent. Dans La Cap­tive aux yeux clairs, le vieux rou­blard Cal­loway fait ain­si l’éloge du “Haut-Mis­souri, sauvage et joli comme une vierge. Aucun Blanc ne peut souiller [ce] pays.”

L’héroïne indi­enne, à l’im­age de son ter­ri­toire, se doit donc d’être vierge. La jeune Sun­si­haré de La Flèche brisée vient juste de pass­er le cap de la puberté, et on apprend que l’en­fant qui accom­pa­gne l’In­di­enne de La Dernière Chas­se n’est pas réelle­ment son fils. Ce fait est impor­tant dans le film : c’est la pre­mière chose que demande le san­guinaire et raciste Char­lie à la jeune femme lorsqu’il voit qu’elle a échap­pé à son mas­sacre ; il insiste plusieurs fois sur la ques­tion. L’In­di­enne, pour sauver l’en­fant, le fait effec­tive­ment pass­er pour son fils ; et Char­lie y voit la lib­erté de la séduire puisque sa vir­ginité n’est plus en cause, et qu’il ne risque pas de souiller une “terre” pure. Quant à l’autre héros, Sandy, qui est sincère­ment amoureux de la jeune femme et ne tente jamais d’abuser d’elle, il ne se sat­is­fait pas de sa réponse. Son insis­tance est récom­pen­sée: ayant con­fi­ance en lui, l’In­di­enne lui révèle la vérité. L’amour entre les deux héros sera donc pos­si­ble, puisque la pureté de la jeune femme est en fait assurée.

Les métaphores sym­bol­isant pureté et vir­ginité sont con­sti­tu­tives du genre. Comme dans les céré­monies de mariage chré­ti­ennes, l’In­di­enne qui se marie est habil­lée en blanc. L’In­di­enne est bien la nou­velle Ève de l’Amérique : Char­lie la sur­prend se baig­nant nue dans la Dernière Chas­se et elle déclare dans La Flèche brisée qu’elle a lavé deux fois ses vête­ments dans la riv­ière en atten­dant son amant… La nudité, pour­tant pro­hibée par le code Hays, sem­ble naturelle pour représen­ter la femme indi­enne. Dans Au-delà du Mis­souri, elle n’hésite pas à mon­tr­er ses jambes du genou à la cheville lorsqu’elle monte à cheval, et à dénud­er ses épaules jusqu’à la poitrine dans La Cap­tive aux yeux clairs, alors qu’il serait incon­cev­able pour une femme blanche de sor­tir en pub­lic sans ses lour­des jupes. L’In­di­enne sem­ble faire par­tie de la nature sauvage des États-Unis et sor­tir des eaux telle une Vénus améri­caine. Elle est l’im­age même de la sen­su­al­ité, telle Teal-Eye qui perd sa jupe après être tombée dans l’eau ou qui serre con­tre son corps nu celui, gelé, de Deakins, pour lui redonner vie.

“On représen­tait d’or­di­naire la Princesse comme une femme d’une ving­taine d’an­nées, belle et vigoureuse. Son vis­age et sa démarche sont empreints d’une grande noblesse; elle a le teint basané et la chevelure longue et noire.”[3] Cette descrip­tion de Poc­a­hon­tas fait de la plu­part de nos héroïnes ses descen­dantes. Celles-ci sont par­fois de véri­ta­bles princess­es dans le réc­it : Kammah dans Au-delà du Mis­souri et Teal-Eye dans La Cap­tive sont respec­tive­ment petite-fille et fille de chef. Kammah est décrite comme une Indi­enne de sang pur, “fière, forte et belle”; elle n’est pas comme les autres jeunes filles, facile­ment attirées par les col­ifichets qu’on leur offre.

Cette orig­ine prin­cière donne aux jeunes Indi­ennes le droit au respect dû à leur rang. Ain­si, dans La Cap­tive, lorsque les explo­rateurs parvi­en­nent au vil­lage indi­en, Teal-Eye se fait atten­dre quelques jours avant de faire son appari­tion, habil­lée riche­ment. Cal­loway ordonne alors à ses com­pagnons de se lever: “Teal-Eye a un rang élevé ici”, il faut respecter les cou­tumes. Kammah, dans sa pre­mière scène est accom­pa­g­née par une sorte de chap­er­on, peut-être une dame de com­pag­nie (Au-delà du Mis­souri). Les héroïnes des autres films ne sont pas des princess­es, mais elles en ont l’aspect: toutes ont de très longs cheveux noirs, sou­vent nat­tés; elles sont jeunes alors que leurs époux parais­sent sou­vent beau­coup plus vieux (ce qui fait dire à Sun­si­haré, âgée de seize ans, qu’elle ne sait rien du monde et n’a pas d’ex­péri­ence). Elles sont égale­ment très belles et remar­quées pour cela. Dans La Dernière Chas­se, l’In­di­enne qui accom­pa­gne Sandy est décrite comme une “good-look­ing” squaw. Dans La Cap­tive, Boone, dont on con­naît le racisme anti-indi­en, décou­vre le vis­age de Teal-Eye et déclare: “Jolie, pour une Indi­enne !” Cette remar­que est intéres­sante car elle mon­tre aus­si à quel point l’Autre, celui dont le physique appa­raît dif­férent et étrange, est sou­vent d’abord qual­i­fié de “laid”, la beauté sem­blant être une car­ac­téris­tique unique à la civil­i­sa­tion dont on fait par­tie.

Mais ces Indi­ennes-ci sont séduisantes, et elles attirent la con­cu­pis­cence des hommes, par­mi lesquels elles sont sou­vent seules. Ain­si Teal-Eye, Kammah et l’In­di­enne de La Dernière Chas­se sont, dans cha­cun des films où elles appa­rais­sent, la seule femme au milieu d’un groupe d’hommes pen­dant une durée indéter­minée (mais sou­vent très longue) : elles sont l’ob­jet d’un désir que les hommes ont du mal à réprimer, d’au­tant plus qu’en sa qual­ité d’In­di­enne, elle serait moins respectable qu’une femme blanche. L’In­di­enne est à l’o­rig­ine d’une com­péti­tion entre les hommes pour gag­n­er ses faveurs, et encore une fois, elle est donc ain­si au cœur de l’a­vancée du réc­it. Kammah est lit­térale­ment ven­due aux enchères par son père adop­tif au début d’Au-delà du Mis­souri ; Sun­si­haré préfère le Blanc Jef­fords à l’In­di­en qui l’a demandée en mariage, ce qui provoque la colère de celui-ci. L’In­di­enne exac­erbe la haine entre Sandy et Char­lie dans La Dernière Chas­se et détru­it leur ami­tié, qui se révèle entière­ment fac­tice ; Teal-Eye provoque la jalousie de Deakins envers Boone : le pre­mier désire plus que tout au monde avoir le bon­heur qui est offert au sec­ond, car il com­prend la valeur de l’amour. Devant l’ir­re­spect avec lequel Boone traite sa nou­velle épouse, Deakins se retient de le tuer. La femme est ain­si l’ob­jet d’une nou­velle “guerre”, mais cette guerre met au jour les con­flits larvés entre deux hommes ; mieux encore, elle éclaire les luttes intérieures d’un homme.

La princesse Poc­a­hon­tas, par le biais de sa légende d’«amour entre les bois», traduit le mythe de la réc­on­cil­i­a­tion des races et celui de l’équili­bre avec l’Amérique orig­inelle. Par l’al­liance avec l’In­di­enne, le colon européen devient réelle­ment améri­cain et les héri­tiers du cou­ple seront à l’im­age du ter­ri­toire. Dans La Cap­tive, “le pio­nnier décou­vre dans le vis­age de cette Indi­enne aux yeux clairs, l’im­age de celui qu’il est devenu”[4]. L’amour qu’éprou­ve l’homme blanc pour cette femme qui l’ob­sède au long de l’his­toire lui per­met de se décou­vrir, et de remet­tre en cause tous ses préjugés. Admet­tre le boule­verse­ment de son iden­tité est par­fois dif­fi­cile. Boone refuse les sen­ti­ments qu’il éprou­ve pour Teal-Eye à cause de ce qu’elle représente pour lui : sa haine est tenace, mais pour elle, il accepte de détru­ire le scalp de l’In­di­en qu’il por­tait sur lui depuis le meurtre de son frère. L’amour agit ain­si comme une rédemp­tion.

C’est le cas égale­ment pour Flint Mitchell (Au-delà du Mis­souri), qui décou­vre petit à petit les sen­ti­ments qu’il éprou­ve pour sa femme indi­enne, épousée parce qu’ “elle ne pou­vait pas [lui] faire du mal et pou­vait [lui] faire beau­coup de bien”, et notam­ment lui servir d’in­ter­mé­di­aire pour faire du com­merce avec les Pieds-Noirs… D’abord instru­men­tal­isée, l’In­di­enne devient vite le point de repère par rap­port auquel le héros va se définir et se décou­vrir. L’in­com­préhen­sion qui règne sou­vent dans le cou­ple, puisqu’au­cun des héros ne par­le la langue de l’autre (mis à part Jef­fords dans La Flèche brisée et l’In­di­enne de La Dernière Chas­se, qui a été éduquée par des mis­sion­naires), n’empêche pas la con­ver­sion rapi­de du Blanc au mode de vie indi­en. Flint Mitchell quitte ses amis pour élever son fils par­mi ceux qui sont devenus les siens, Boone accepte de rester avec Teal-Eye, et cet amour lui per­met de décou­vrir sa vraie dimen­sion d’homme. Sandy, dans La Dernière Chas­se, aban­donne la chas­se au bison qu’il finit par voir comme un crime, à la lumière de son amour pour la jeune Indi­enne. Quant à Mas­saï, le guer­ri­er indi­en de Bron­co Apache, c’est à la ténac­ité et au courage de sa com­pagne qu’il doit son revire­ment total : il renonce à la lutte dés­espérée qui le con­damnait pour se con­sacr­er à la vie famil­iale, à laque­lle il devra sac­ri­fi­er sa lib­erté pour rester en vie. Cet amour-rédemp­tion est un sen­ti­ment presque religieux, mais d’une reli­giosité qua­si­ment païenne. Flint Mitchell le souligne lorsqu’il déclare à sa femme qu’elle est “pleine de magie”, et donc un peu sor­cière, puisqu’à elle seule elle révise son opin­ion des Indi­ens. C’est pourquoi cet amour est tou­jours con­sacré par un mariage, qui témoigne de la pureté des rela­tions amoureuses qui doivent exis­ter entre l’In­di­enne et le Blanc.

Enfin, ce per­son­nage de princesse indi­enne est très haut en couleurs, et se définit de façon orig­i­nale par sa dou­ble appar­te­nance fémi­nine et indigène. Elle est l’Ève de l’Amérique, la Femme par excel­lence. Elle rend pos­si­ble la vie com­mune entre civil­i­sa­tion blanche et civil­i­sa­tion indi­enne, événe­ment que l’on ne saurait imag­in­er après une sim­ple paix entre guer­ri­ers. Bien que dans chaque film, elle soit indi­vid­u­al­isée par un rôle déter­miné, elle est sou­vent plus qu’un sim­ple per­son­nage. Elle est con­sti­tuée comme un arché­type. A la manière de son homo­logue mas­culin, l’In­di­enne n’a sou­vent qu’un prénom, par­fois même elle reste anonyme tout au long du film, comme pour mieux ren­forcer son car­ac­tère uni­versel. Lorsqu’elle a un prénom, il n’est jamais anodin : “Sun­si­haré” sig­ni­fie “Étoile du Matin”. “L’é­toile sig­ni­fie l’e­spoir” : Sun­si­haré sym­bol­ise à elle seule l’e­sprit idéal­iste du film, la réc­on­cil­i­a­tion entre deux peu­ples qui se sont voués une haine tenace pen­dant des décen­nies.

Dans ces west­erns, l’In­di­enne est d’un courage sans égal, capa­ble d’en­dur­er la même vie que les hommes blancs ; à elle seule, elle peut men­er des hommes à leur des­ti­na­tion, et mon­tre l’ex­em­ple lorsqu’ils hési­tent (Kammah fran­chit ain­si la pre­mière un obsta­cle dan­gereux). Enfin, elle leur sauve la vie, telle Teal-Eye qui part seule à la recherche des hommes de sa tribu pour sauver les explo­rateurs blancs. L’In­di­enne observe une dévo­tion totale et sans réti­cence à l’é­gard de l’homme qu’elle aime – par­fois aus­si de ceux qui l’en­tourent – et qu’elle veut sauver. Le west­ern est cou­tu­mi­er de cette sit­u­a­tion, qui, para­doxale­ment pour le genre, ren­verse tous les argu­ments misog­y­nes: l’homme men­acé ou blessé est pro­tégé ou soigné par la femme, et cela est d’au­tant plus éton­nant quand il s’ag­it d’une étrangère qui ne devrait pas se préoc­cu­per de celui qui n’ap­par­tient pas à son peu­ple.

La femme indi­enne peut aus­si à l’in­verse être d’une très grande vio­lence, mais elle n’en est que plus respectable et noble dans un univers auquel elle ne fait que s’adapter. La véri­ta­ble princesse ne peut être comme Look (La Pris­on­nière du désert) totale­ment soumise à son époux. Alors que Look sup­porte sans rien dire l’a­gres­siv­ité de son époux, Kammah jette des casseroles à la tête de son mari ivre et refuse qu’il la touche, et Teal-Eye tente de récupér­er le scalp que détient Boone, armée d’un couteau et lut­tant con­tre lui. Quand il le faut néan­moins, l’In­di­enne accepte les humil­i­a­tions: ain­si de l’héroïne de La Dernière Chas­se, qui endure les coups de Char­lie par sac­ri­fice pour l’en­fant qu’elle veut pou­voir nour­rir; en échange de cette bru­tal­ité et pour con­serv­er sa dig­nité, elle refuse de par­ler à Char­lie, ce qui le rend fou. Quant à Teal-Eye, elle accepte le départ de son époux et ne le retient pas, car elle com­prend l’im­por­tance de sa lib­erté.

L’échec du métissage

La fatal­ité qui s’ex­prime dans ce geste de Teal-Eye sym­bol­ise les con­tra­dic­tions de ce mariage pour beau­coup con­tre-nature, con­tra­dic­tions qui minent l’aspect apparem­ment opti­miste du réc­it. Le sens même du west­ern, qui est de nous présen­ter un héros empris­on­né dans sa soli­tude, joue con­tre le nou­veau cou­ple for­mé: “La femme blanche exprime sym­bol­ique­ment une ten­ta­tion de fix­ité séden­taire, de renon­ce­ment à l’esthétisme des caus­es per­dues. Si bien que les seules femmes qui peu­vent être aimées sans dan­ger sont les femmes de couleur, les étrangères, les métiss­es, des femmes qui sont des­tinées à dis­paraître tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre.”[5] Dans la plus pure tra­di­tion west­ern­i­enne, la liai­son du héros avec une femme, surtout si elle est indi­enne, ne peut pas dur­er.

Il n’y a donc pas d’avenir dans les mariages. “De la vie future de la jeune fille, on ne sait presque rien mais on peut tout imag­in­er ; avec l’In­di­enne, il n’y a rien à imag­in­er : l’his­toire de son amour com­mence et s’achève dans le temps du réc­it.”[6] La fatal­ité mine le réc­it et s’a­bat comme un couperet lorsque le hap­py-end sem­blait acquis. Sun­si­haré est abattue par un Blanc alors qu’elle essayait de pro­téger Jef­fords, tombé avec Cochise dans une embus­cade ; Kammah est, quant à elle, assas­s­inée par un Indi­en appar­tenant à sa tribu et enne­mi de son mari. Sa mort est par­ti­c­ulière­ment spec­tac­u­laire: le crime nous prend par sur­prise, à un moment où l’ac­tion con­nais­sait une accalmie; la scène est vio­lente: une flèche s’en­fonce dans la poitrine de la jeune femme, qui meurt sur le coup, et tombe dans l’eau les bras en croix. On ne peut plus explicite : Kammah (comme Sun­si­haré, sac­ri­fiée pour stig­ma­tis­er les instincts féro­ces des fac­tions racistes du moment) est l’in­no­cence immolée sur l’au­tel des haines éter­nelles entre Blancs et Peaux-Rouges. Son appar­te­nance au camp de son assas­sin ne suf­fit pas à la sauver, comme il ne sauvait pas Jef­fords dans La Flèche brisée, pris pour cible par les Blancs.

L’In­di­enne a donc échoué dans son rôle d’in­ter­mé­di­aire. Il lui est impos­si­ble de prôn­er une neu­tral­ité ou une dou­ble appar­te­nance. Il lui faut choisir son camp, ou ris­quer deux fois plus sa vie. Cochise le pressen­tait déjà lors de l’an­nonce du mariage entre Sun­si­haré et Jef­fords (La Flèche brisée). Il s’in­ter­ro­geait alors dans un beau dis­cours sur la vie qu’al­lait men­er le cou­ple ; Jef­fords ne pou­vait pas vivre par­mi les Indi­ens, car il serait tou­jours haï par cer­tains ; Sun­si­haré ne pou­vait aller vivre par­mi les Blancs, car elle serait insultée et méprisée pour la couleur de sa peau ; enfin, il n’é­tait pas ques­tion de songer à l’ex­il vers l’Eu­rope où Sun­si­haré serait tou­jours dévis­agée comme un “ani­mal étrange” et où Jef­fords aurait le mal du pays. Dis­cours clair­voy­ant, dont les héros ne pour­ront juger de la justesse, puisqu’ils ne vivront ensem­ble que très peu de temps. D’ailleurs, “Dav­es laisse plan­er sur les scènes d’amour une légère étrangeté où l’in­quié­tude transparaît”. Quant au cou­ple du film d’Au-delà du Mis­souri, s’il peut men­er une vie plus ou moins pais­i­ble pen­dant une par­tie du réc­it, c’est aus­si parce qu’il se trou­ve à l’é­cart de toute civil­i­sa­tion, du moins cita­dine, et que ceux qui for­ment sa com­pag­nie, moitié Indi­ens eux-mêmes par leurs habi­tudes de vie, sont habitués à côtoy­er des Indi­ens. Enfin, l’op­ti­misme porté par la fin de La Dernière Chas­se – le héros part vivre avec l’In­di­enne dans sa tribu – est surtout crédi­ble par le fait que Sandy, ayant été élevé par des Indi­ens, n’au­ra aucun mal à s’adapter à une vie qui devrait con­stituer pour lui un choc cul­turel trop impor­tant.

Il est indé­ni­able que ces morts détru­isent l’il­lu­sion fugace de l’har­monie, plon­gent le héros dans le doute et l’oblig­ent à par­tir seul, quit­tant sou­vent pour tou­jours sa com­mu­nauté. L’amour sal­va­teur de deux êtres ne peut con­cern­er l’ensem­ble de leurs com­mu­nautés, il naît et meurt sur un con­flit. Il rejoue le scé­nario bien con­nu de l’amour impos­si­ble con­tre lequel se ligue l’ensem­ble de l’en­vi­ron­nement extérieur, et pas unique­ment humain.

En effet, la mort, tou­jours vio­lente, n’est pas la seule cause de l’échec du métis­sage. L’in­com­préhen­sion entre deux cul­tures totale­ment dif­férentes y est pour une bonne part: parce qu’il ne con­naît pas les cou­tumes indi­ennes, Mar­tin ne se rend pas compte qu’en faisant du com­merce avec le chef, il a acheté sa fille (La Pris­on­nière du désert). Et parce qu’il ne con­naît pas la langue indi­enne, il ne peut lui expli­quer l’er­reur qu’il a com­mise. Le dia­logue entre les deux est impos­si­ble : Mar­tin lui par­le en anglais, elle répond dans sa langue. La tra­duc­tion que fait Ethan des paroles de la jeune femme mon­tre toute l’ironie de la sit­u­a­tion : la squaw accepte que Mar­tin l’ap­pelle “Look”, car Mar­tin com­mence toutes ses phras­es à son adresse par “Look…” Ce per­son­nage d’abord comique con­tient en fait toute la tragédie des rap­ports entre homme blanc et femme indi­enne. Mal­gré la ser­vil­ité et la dévo­tion de la jeune femme, Mar­tin adopte une atti­tude vio­lente à son égard, et les deux hommes lui témoignent un véri­ta­ble mépris lié à l’ab­sur­dité et au décalage de la sit­u­a­tion : ain­si, quand Mar­tin repousse sa jeune épouse couchée à ses côtés et la fait rouler au bas du talus, Ethan s’ex­clame en riant : “Au Texas, cela con­duit au divorce !” Look finit par s’en­fuir et être tuée par la cav­a­lerie dans le mas­sacre d’un vil­lage indi­en. L’in­com­préhen­sion entre les deux jeunes gens con­duit ain­si directe­ment la princesse à une mort trag­ique, au mar­tyr : c’est encore une fois l’in­no­cence sac­ri­fiée (Mar­tin le souligne : “Pourquoi l’ont-ils tuée ? Elle n’a jamais fait de mal à per­son­ne !”).

L’in­com­préhen­sion due à la mécon­nais­sance des cou­tumes et des lan­gages est aus­si très présente au sein du cou­ple prin­ci­pal. Les sen­ti­ments amoureux sem­blaient dépass­er les con­tra­dic­tions de ce dia­logue impos­si­ble, mais ne peut-on remar­quer qu’à l’in­verse, l’ig­no­rance de la cul­ture de l’Autre rend ces sen­ti­ments très frag­iles? Le film Au-delà du Mis­souri est très sig­ni­fi­catif de ce point de vue, car pour se com­pren­dre, Flint Mitchell et Kammah doivent pass­er par l’in­ter­mé­di­aire d’un inter­prète, sans qui la moin­dre petite phrase (notam­ment l’an­nonce par Kammah qu’elle est enceinte) relève du tour de force. Flint a même cette phrase extrême­ment pes­simiste: “Je ne com­prends pas grand-chose de ce que tu dis. Peut-être un jour…” Leur liai­son amoureuse se fait essen­tielle­ment par un jeu de regards.

La rela­tion entre Boone et Teal-Eye est égale­ment minée par l’ig­no­rance de Boone pour la cul­ture de sa femme. Il a le désir de rompre la bar­rière du silence entre eux deux, par n’im­porte quel moyen : lorsqu’il se trou­ve seul avec elle, il lui par­le en anglais, même s’il sait per­tinem­ment qu’elle ne peut pas com­pren­dre et remar­que: “Par­lez donc, même si je ne com­prends pas. Une femme qui ne par­le pas est pire qu’une bavarde.” Cette angoisse face au mutisme de l’In­di­enne est présent égale­ment dans La Dernière Chas­se : devant l’In­di­enne qui accepte les humil­i­a­tions de façon impas­si­ble, le méchant héros panique ; il lui demande si elle n’a pas de sen­ti­ments comme une femme blanche, il veut qu’elle lui dise n’im­porte quoi. Le fos­sé est réelle­ment béant entre les per­son­nages.

Dans La Cap­tive, il est évi­dent que la fin idéale don­née au cou­ple Peau-Rouge/Blanc est lourde d’in­ter­ro­ga­tions sur son avenir. Si Boone accepte de rester avec Teal-Eye, c’est aus­si car il doit se con­duire en homme d’hon­neur. Il a été pris au piège par son igno­rance des cou­tumes indi­ennes, qui lui a fait sceller un mariage avec la princesse. “Boone reste, presque con­traint, auprès de la jeune princesse qui l’a séduit si admirable­ment.”[7] L’avenir du cou­ple est frag­ile, Boone hésite à ne pas rester avec ses amis, dans le monde auquel finale­ment il appar­tient ; réus­sira-t-il à s’adapter à une société à laque­lle il ne com­prend rien, avec une femme qu’il a d’abord com­mencé par haïr ?

Bien que se déroulant dans un autre con­texte, la fin de La Pris­on­nière du désert porte la même ambiguïté. Son amour pour sa nièce a finale­ment sur­mon­té la haine d’Ethan pour les Indi­ens et sa con­cep­tion de l’hon­neur famil­ial; il a une nou­velle fois agi comme une rédemp­tion. Néan­moins, quel peut être l’avenir d’une enfant qui a vécu une expéri­ence aus­si “trau­ma­ti­sante” ? En la prenant dans ses bras après l’avoir pour­suiv­ie, Ethan dit à Deb­bie: “Ren­trons à la mai­son”, et con­sacre ain­si l’échec du métis­sage de la cap­tive blanche avec le chef indi­en Scar. Mais au-delà de cet échec, la “mai­son” de Deb­bie, qui affir­mait que les Indi­ens étaient devenus sa famille, peut-elle se trou­ver dans la famille des Jor­gensen, dont la fille affir­mait qu’il aurait mieux valu que Deb­bie soit morte ? Le hap­py-end final est dérangeant car il est lourd de non-dits, d’hypocrisies et de malais­es : com­ment se passera le con­tact entre des per­son­nes ayant vécu des expéri­ences si dif­férentes ? Si Deb­bie n’a pas pu véri­ta­ble­ment se fon­dre dans la cul­ture indi­enne, pour­ra-t-elle se réadapter à la civil­i­sa­tion blanche ? En effet, “la jeune fille n’est plus la même: elle est dev­enue une Indi­enne farouche qui ne se recon­naît plus dans les valeurs des Blancs”[8]. De plus, la réc­on­cil­i­a­tion d’Ethan avec sa nièce est com­pro­mise par le départ du pre­mier vers un avenir mys­térieux, délais­sant ce qui pou­vait encore représen­ter sa famille.

En fait, le prin­ci­pal prob­lème réside dans le fait que l’In­di­enne, mal­gré la beauté de son per­son­nage, n’est jamais vue pour elle-même, mais seule­ment à tra­vers ses rap­ports avec l’homme blanc. Elle n’ap­pa­raît qu’au moment où le réc­it des aven­tures de l’homme blanc la réclame, le spec­ta­teur n’au­ra aucune idée de ce qu’é­tait sa vie avant qu’ap­pa­raisse le héros: elle sem­ble n’ex­is­ter que par et pour lui. Même dans Bron­co Apache, les scènes de la jeune Indi­enne sont tou­jours liées à l’ex­is­tence de Mas­saï. La princesse n’est sou­vent qu’une mon­naie d’échange: si Flint Mitchell épouse Kammah, c’est parce qu’elle peut le men­er au vil­lage pied-noir ; Teal-Eye est util­isée comme marchan­dise dans la com­péti­tion entre les explo­rateurs et la Com­pag­nie qui s’oc­cupe du com­merce avec les Indi­ens. Le com­merce de la femme est même interne aux tribus indi­ennes: le père de Kammah ment hon­teuse­ment pour obtenir le plus pos­si­ble de ceux qui veu­lent lui acheter sa fille et finit par l’échang­er con­tre une armure que lui offre Flint Mitchell. Les argu­ments des deux hommes qui désirent entraîn­er la jeune femme à leur côté sont tou­jours util­i­taristes; le con­cur­rent de Flint Mitchell voit Kammah comme un moyen de servir la paix entre sa tribu adop­tive et sa tribu d’o­rig­ine.

L’In­di­enne est un sym­bole, non une per­son­ne à part entière. Quand un Améri­cain épouse une Indi­enne, c’est à la con­quête du ter­ri­toire qu’il part. On l’a vu : s’il y a mariage, c’est pour que les enfants puis­sent hérit­er d’une Amérique pleine et entière : “Dans la légende de Poc­a­hon­tas, qui con­stitue un mythe de l’as­sim­i­la­tion de l’In­di­en au monde blanc, à l’Eu­rope et à la chré­tien­té, tout finit par un mariage de sorte que les enfants puis­sent hérit­er légitime­ment de la richesse de l’Amérique indi­enne.”[9] Le métis­sage ne se fait en effet que dans un seul sens. Dans La Dernière Chas­se, lorsque le métis Jim­my, dont la mère est morte et le père dis­paru, avoue à Sandy qu’il est d’o­rig­ine indi­enne, ce dernier a immé­di­ate­ment cette réflex­ion: “Mère indi­enne, n’est-ce-pas ?” Il ne sem­ble pas con­cev­able que l’in­di­an­ité vienne du père. Il est très rare de voir un Indi­en épouser une femme blanche. Celle-ci est intouch­able, sa sen­su­al­ité et sa féminité, à l’in­verse du per­son­nage de l’In­di­enne, sont réprimées. Ce n’est pas la dureté de la vie indi­enne et son incom­pat­i­bil­ité avec les habi­tudes de la civil­i­sa­tion blanche qui posent la ques­tion de la pos­si­bil­ité pour une femme blanche d’épouser un Indi­en, c’est le rap­port sex­uel. “La femme qui choisit l’In­di­en est à la fois incom­préhen­si­ble et inad­mis­si­ble.”[10] Dans La Porte du Dia­ble (Antho­ny Mann, 1950), la rela­tion entre le héros indi­en et la jeune insti­tutrice est stricte­ment pla­tonique. Dans La Pris­on­nière du désert, les rela­tions entre Scar et Deb­bie sont jus­ti­fiées par le fait qu’elle soit retenue con­tre son gré. L’en­lève­ment est en effet le seul moyen pour un Indi­en d’avoir accès à la femme blanche.

“Il n’y a aucun tabou; le mythe de la grand-mère indi­enne est tout à fait admis. Il n’a pas pour fonc­tion de con­sacr­er la fusion de deux peu­ples: ce mythe val­orise la viril­ité du con­quérant. L’in­verse est dif­fi­cile à admet­tre… Il faut bien que le Blanc soit supérieur à l’In­di­en pour le dépos­séder de sa terre.”[11] Les don­nées sont ici ren­ver­sées : lorsqu’un Blanc épouse une Indi­enne, il n’y a pas de fusion entre les cul­tures ; c’est l’i­den­tité de la jeune femme qui dis­paraît dans le mariage et per­met l’as­sim­i­la­tion. “Dans La Dernière Chas­se, l’amour entre Stew­art Granger et Debra Paget représente la con­quête d’un pays dont on serait l’ex­plo­rateur et le seul occu­pant.”[12] L’u­nion du Blanc et de la Peau-Rouge est ain­si la façon non-vio­lente de s’emparer du ter­ri­toire indigène, et exprime para­doxale­ment un refus explicite de la “mis­ce­gena­tion”, la vieille han­tise du monde WASP pour le métis­sage.

Notes

Notes
↑1 J.-L Bour­get, John Ford.
↑2 Astre et Hoa­rau, Univers du west­ern.
↑3 L. Fiedler, Le Retour du Peau-Rouge.
↑4 Veil­lon, Le Ciné­ma améri­cain.
↑5 J.-L.Leutrat, Les Cartes de l’Ouest.
↑6, ↑7 R. Bel­lour, Le West­ern.
↑8 Veil­lon, Le Ciné­ma améri­cain, les années cinquante.
↑9, ↑10, ↑11 Mauduy et Hen­ri­et, Géo­gra­phies du west­ern.
↑12 Bel­lour, Le West­ern.