Chaque semaine pen­dant le con­fine­ment, focus sur une vidéo ou une chaîne glanée sur Inter­net.

Fil­tre bien con­nu des adeptes de Pho­to­shop, l’effet minia­ture, aus­si appelé effet tilt-shift, con­siste en un panora­ma qui, une fois accéléré et par­tielle­ment flouté (à la cap­ta­tion ou en post­pro­duc­tion), prend la forme d’une maque­tte proche du mod­élisme. Bien qu’elle soit loin d’être la seule, la chaîne Lit­tle Big World en a fait sa spé­cial­ité, et dis­pose d’un cat­a­logue digne d’un tour oper­a­tor. Athènes, Sin­gapour, les Philip­pines, Budapest ou la Jor­danie : les points de chute ne man­quent pas, chaque vidéo offrant une courte excur­sion dans une ville ou un pays minia­tur­isés. C’est que l’ef­fet induit par le tilt-shift fait la part belle aux voy­ages rapi­des, et embrasse toute l’omniscience d’un point de vue assim­ilé au divin – celui de la per­spec­tive isométrique, comme dans les jeux de ges­tion-stratégie type Sim City ou Civ­i­liza­tion. Au ciné­ma, c’est par exem­ple la voie emprun­tée par Koy­aanisqat­si de God­frey Reg­gio, dans lequel l’humanité, sou­vent vue de dessus, sem­ble ravalée par sa folie des grandeurs. De ce rap­port au divin ou à la créa­tion humaine, il en est encore ques­tion ici, mais dans une per­spec­tive bien moins puni­tive. Au con­traire, la plu­part des vidéos tien­nent plutôt de la fête foraine, dans ce qui prend sou­vent les con­tours d’une carte postale un peu béate, célébrant sans demi-mesure les hauts faits de la moder­nité comme on filmerait une par­tie de LEGO. Cru­ci­fix­ion in the Philip­pines, disponible sur la même chaîne, met toute­fois en scène ce rap­port au divin tout en mon­trant juste­ment une human­ité en train de rejouer l’histoire de sa pro­pre fla­gel­la­tion. Des croy­ants recon­stituent la cru­ci­fix­ion du Christ, grimés en mar­tyrs ou en sol­dats romains, et via l’effet minia­ture, leur re-enact­ment prend place sur un ter­rain réduit à l’échelle d’un plateau de jeu sado­masochiste (les fig­ures, désor­mais fig­urines, se fou­et­tent ou se cha­touil­lent à grand ren­fort de mar­tinets et de javelots). Pour boucler la boucle, un sec­ond effet s’impose dans cette vidéo : le panora­ma cir­cu­laire ou effet « lit­tle plan­et », autre trucage numérique qui con­siste à don­ner aux images une forme exagéré­ment sphérique. La roton­dité de la Terre, ramassée en une petite boule, y souligne le car­ac­tère cyclique de ce dolorisme répété à tra­vers les âges, quand elle per­met de met­tre en scène, dans une autre vidéo prenant place dans le rues de Vienne, un « tour » du monde mené au pied de la let­tre. En plus de faire écho à l’ob­jec­tif de la caméra, la forme de cette « lit­tle plan­et » ren­voie aus­si à celle de notre globe ocu­laire, dans l’op­tique d’as­sou­vir un beau fan­tasme scopique : celui de pou­voir observ­er la grandeur et la déca­dence de l’humanité à tra­vers le sim­ple trou d’un judas.