Critikat
Affiche de Partie de campagne / Les Roseaux sauvages

Partie de campagne / Les Roseaux sauvages

de André Téchiné, Jean Renoir

Mélancolie de l'évasion

par Clément Graminiès

Lorsque le long-métrage réal­isé par André Téch­iné, Les Roseaux sauvages, sort sur nos écrans en 1994, bon nom­bre de cri­tiques le com­par­ent au moyen-métrage de Jean Renoir, le mythique Par­tie de cam­pagne (1936), en invo­quant le « nat­u­ral­isme » de la mise en scène com­mun à ces deux films. Réal­isées à près de soix­ante ans d’in­ter­valle, ces deux œuvres tirent leur force pic­turale et mélan­col­ique du choix d’in­scrire leur his­toire dans un passé prédéfi­ni par un événe­ment par­ti­c­uli­er – la guerre d’Al­gérie ou la Révo­lu­tion indus­trielle du XIXe siè­cle de Mau­pas­sant – mais dans un espace scénique loin de toute civil­i­sa­tion. Ain­si, en ne ren­dant nulle­ment compte des enjeux économiques, his­toriques et poli­tiques d’alors, les deux films appa­rais­sent comme des réminis­cences de l’e­sprit, illus­trant de manière presque onirique toutes les abstrac­tions de l’âme.

Affran­chis de toutes bar­rières sociales et idéologiques, les per­son­nages féminins que sont Hen­ri­ette (Sylvia Bataille) et Maïté (Élodie Bouchez) vont pro­gres­sive­ment se libér­er des inter­dits moraux de l’époque et pren­dre con­science de la puis­sance d’un désir qui jusqu’i­ci les effrayait et qu’elles refoulaient, soit der­rière une cer­taine can­deur, soit der­rière un dis­cours poli­tique for­maté. En ce sens, deux scènes de la dernière par­tie des deux films sont en de nom­breux points com­pa­ra­bles : les deux jeunes femmes se retrou­vent cha­cune au bord d’une riv­ière en tête-à-tête secret avec un homme, nom­mé Hen­ri dans les deux cas. D’abord crain­tives, elles vont pro­gres­sive­ment s’a­ban­don­ner à leur désir.

La campagne : métaphore du paysage intérieur des personnages

Deux épo­ques, deux milieux : la cam­pagne n’est pas syn­onyme des mêmes pos­si­bles

Même si dans les deux films que sont Par­tie de cam­pagne et Les Roseaux sauvages, la nature joue un rôle déter­mi­nant au point d’être matéri­al­isée jusque dans le titre des deux œuvres, bon nom­bre d’élé­ments scé­nar­is­tiques vien­nent mod­i­fi­er le rap­port intime que les per­son­nages entre­ti­en­nent avec cet espace loin de toute civil­i­sa­tion. Le con­texte – spa­tial, tem­porel, social et poli­tique – par­ticipe de ces vari­a­tions, même si les inten­tions respec­tives des deux réal­isa­teurs sont en de nom­breux points à rap­procher.

Pour le pro­jet Par­tie de cam­pagne, Jean Renoir, fils du pein­tre impres­sion­niste Auguste Renoir, a man­i­feste­ment été influ­encé par les nou­veaux droits soci­aux acquis par les tra­vailleurs sous le gou­verne­ment du Front Pop­u­laire. En 1936, date de réal­i­sa­tion du film, la pre­mière semaine de con­gés payés est accordée, offrant aux ouvri­ers le luxe de par­tir pour la pre­mière fois en vacances, de fuir ponctuelle­ment le morne quo­ti­di­en de leur tra­vail. Cette euphorie général­isée, à laque­lle ce cinéaste com­mu­niste n’a pu être insen­si­ble, a cer­taine­ment ini­tié ce pro­jet pour­tant inspiré d’une nou­velle de Guy de Mau­pas­sant du 19e siè­cle.

Dès les pre­mières scènes du film, l’hys­térie des Parisien(ne)s révèle en tout point leur soif de lib­erté qui, jusqu’i­ci, devait être frus­trée par le rôle que cha­cun s’at­tache à jouer à la ville, espace de cloi­son­nement par excel­lence : « entre les class­es, entre les sex­es, entre les âges, on s’ig­nore, on se méprise ou l’on se berne ».

Dans Les Roseaux sauvages, au con­traire, les scènes de cam­pagnes ne sont pas cen­sées par­ticiper de l’ex­cep­tion­nel. Les per­son­nages, pour lesquels André Téch­iné s’est inspiré de sa pro­pre vie d’ado­les­cent, vivent quo­ti­di­en­nement à Vil­leneuve-sur-Lot, petite bour­gade rurale du Sud-Ouest de la France. Nulle­ment oppressés par la vie cita­dine des années 1960, les ado­les­cents du film évolu­ent, indif­férents à la beauté des paysages, car ici, le cloi­son­nement est essen­tielle­ment idéologique – la guerre d’Al­gérie touche à sa fin – d’où la surabon­dance de dis­cours poli­tiques rigides pré mai 1968 dont Maïté et Hen­ri se sont faits les porte-paroles. La nature sym­bol­ise alors toute l’am­biguïté d’un monde fasci­nant que les per­son­nages ne sont pas à même de percevoir ou de com­pren­dre. C’est elle qui per­met à cha­cun de s’af­franchir de ses a pri­ori pour mieux se décou­vrir et se respecter : « au-delà de la scène sociale, la nature joue le rôle d’e­space d’in­té­gra­tion. À son con­tact, cha­cun voit sa con­fig­u­ra­tion du monde remise en cause. »

Les deux scènes pen­dant lesquelles, Hen­ri­ette et Maïté vont suc­comber à la ten­ta­tion de l’étreinte sont en ce point com­pa­ra­bles puisqu’elles agis­sent en révéla­teur d’un monde intérieur ignoré jusqu’i­ci. Dans ces deux œuvres majeures du ciné­ma français, le cli­max est donc basé sur un cer­tains nom­bres d’élé­ments sim­i­laires, que ce soit au niveau des décors, d’un rap­port de force entre l’homme et la jeune fille, tout comme l’is­sue de l’étreinte, plus ou moins heureuse, qui voit les jeunes amants pour­tant seuls, con­damnés à se sépar­er car le retour à la civil­i­sa­tion ne leur per­met en aucun cas de pour­suiv­re leur aven­ture.

Un cadre édénique qui sous-tend le désir inter­dit

L’e­space con­finé dans lequel les deux cou­ples des deux films se retrou­vent à l’abri des regards indis­crets n’est pas sans rap­pel­er le jardin d’E­den, par­adis ter­restre cité dans la Bible (Genèse, II, 8) que Dieu aurait créé pour qu’y vivent Adam et Eve, fig­ure mythologique du cou­ple pêcheur dont Hen­ri­ette et Hen­ri de Par­tie de cam­pagne vont se faire l’in­car­na­tion mod­erne tan­dis que dans Les Roseaux sauvages, Maïté et Hen­ri, en trans­gres­sant un inter­dit idéologique qui les con­dui­sait à se détester, osent lever un tabou, un non-dit sur l’essence même de leur désir. D’un geste de la main qui éloigne les bran­chages trop sauvages, les pro­tag­o­nistes de Par­tie de cam­pagne se frayent un chemin tortueux dans ce lieu dont la sur­prenante vir­ginité n’est pas sans laiss­er présager du dan­gereux désir qui va fatale­ment lier le cou­ple. Cette intru­sion for­cée, qui est métaphorique­ment celle à laque­lle Hen­ri­ette sera intime­ment con­fron­tée, bous­cule l’équili­bre qui, jusqu’i­ci, unis­sait l’homme à la nature, enten­dons l’in­téri­or­ité de l’être à l’ex­téri­or­ité du corps. Le car­ac­tère cham­pêtre du film s’estompe alors soudaine­ment tan­dis que la nature revêt une sym­bol­ique bien plus com­plexe, devenant le théâtre des pas­sions humaines frus­trées.

Depuis le début du film, les mou­ve­ments de caméra et le mon­tage s’é­taient effec­tués non moins sans une cer­taine flu­id­ité car « chez Renoir, les plans de paysage sont presque tous fix­es, la caméra n’ef­fectue de panoramique que pour accom­pa­g­n­er les per­son­nages. Loin d’être anec­do­tique, cette dif­férence révèle une trans­for­ma­tion essen­tielle dans la con­cep­tion du rôle de la caméra : elle s’est “nat­u­ral­isée” chez Renoir ». Ain­si, le cinéaste, en insuf­flant une cer­taine langueur éro­tique à son par­ti pris ciné­matographique, met en exer­gue les ambiva­lences de ces per­son­nages trop étriqués par leur con­di­tion sociale (la mère se laisse bien volon­tiers séduire par un can­oti­er entre­prenant) qui, loin de se suf­fire à tant de can­deur, ne peu­vent que trans­gress­er le tabou sex­uel prédéfi­ni par la civil­i­sa­tion tenue soigneuse­ment en hors-champ.

Dans Les Roseaux sauvages, la présence déter­mi­nante de la riv­ière et de son écoule­ment dans la bande-son sont autant d’é­chos aux nom­breuses scènes de l’œu­vre de Jean Renoir où « l’eau vaut (…) claire­ment comme métaphore du désir et de la sen­su­al­ité ». Cette sen­su­al­ité, à laque­lle se refuse pour­tant Maïté pour qui l’idée même d’être un objet de désir l’in­sup­porte au plus au point, s’im­pose « naturelle­ment » au cou­ple qui, dans cet espace édénique offrant toute sorte de pos­si­bles, aban­donne tout dis­cours mil­i­tant. La com­plex­ité de leur rap­port, lié essen­tielle­ment à un pro­fond désac­cord idéologique, s’ef­face soudaine­ment à l’a­van­tage d’un cadre qui favorise le rap­proche­ment des corps et exac­erbe leur désir.

Loin de son ami François qui la pro­tège du désir des hommes, Maïté se trou­ve dému­nie lorsque Hen­ri, sur­gi des bran­chages, l’ob­serve se baig­nant jusqu’à la taille. Son intran­sigeance idéologique mise entre par­en­thès­es, la jeune femme titube mal­adroite­ment pour sor­tir de l’eau tan­dis que le garçon, silen­cieux et filmé de dos, lui obstrue toute per­spec­tive de fuite, la laisse gra­cieuse­ment regag­n­er la rive avant que celle-ci ne décide d’elle-même de l’étrein­dre. Cette rela­tion physique ne peut exis­ter que dans cet espace prédéfi­ni naturelle­ment car les deux amants y trou­vent une lib­erté d’a­gir inédite, loin du regard de la société.

L’opposition Henriette / Henri et Maïté / Henri

La rigid­ité du milieu social

Détail qui n’est pas sans impor­tance, Par­tie de cam­pagne se déroule au XIXe siè­cle – les femmes béné­fi­cient encore de très peu de droits dans de nom­breux domaines – et Les Roseaux sauvages en 1962, quelques années avant mai 1968 où les fémin­istes, mon­tées au créneau, vont tout met­tre en œuvre pour que le statut de la femme béné­fi­cie d’une meilleure con­sid­éra­tion. Ain­si, les deux ado­les­centes que sont Hen­ri­ette et Maïté évolu­ent dans un monde exclu­sive­ment dirigé par les hommes où la misog­y­nie ambiante ne per­met pas le moin­dre écart de con­duite.

La rigid­ité sociale n’au­torise en aucun cas ces jeunes filles à se laiss­er délibéré­ment séduire sous men­ace de pass­er pour des per­son­nes de petite ver­tu. Pour preuve, la tenue ves­ti­men­taire d’Hen­ri­ette ne sem­ble nulle­ment tenir compte de la chaleur car son grand col de robe endi­manchée cache toute par­tie du corps sus­cep­ti­ble d’être un objet de désir pour l’homme. La scène qui précède l’étreinte sur l’île dans Par­tie de cam­pagne est à ce point remar­quable puisqu’elle énonce en quelques min­utes le déséquili­bre fla­grant entre la jeune femme, dont la pureté n’a d’é­gal que son igno­rance, et le can­oti­er, manœu­vrant cette bar­que qui les con­duira tous deux vers l’in­con­nu, exci­tant parce qu’il ne repose que sur l’in­ter­dit : « quant au doux dia­logue dans la yole (…), Renoir installe Hen­ri­ette dos au rameur et plante sa caméra sur la poupe : une autre dis­po­si­tion – tech­nique­ment plus con­traig­nante et exigeant le recours à un champ-con­trechamp ici inop­por­tun – aurait exclu d’embrasser d’un même regard le ten­ta­teur et sa vic­time, alors que la pro­fondeur de champ peut désor­mais saisir les manœu­vres de séduc­tion de l’un, les élans et les refus de l’autre. La place même de la comé­di­enne lui inspire de gra­cieuses tor­sions de la tête et du buste : répon­dant à son parte­naire, elle se donne tout en se refu­sant, tour­nant le dos à celui qui l’en­traîne vers un un lieu qu’elle ne veut pas voir. »

Dans Les Roseaux sauvages, la place accordée à la femme est net­te­ment plus ambiguë, la péri­ode nous étant tout de même plus proche. Tan­dis que son ami François s’est offert la lib­erté de s’ini­ti­er rel­a­tive­ment tôt aux plaisirs homo­sex­uels tout aus­si tabous, Maïté s’in­ter­dit tout rap­port avec les hommes dont elle estime qu’ils sont davan­tage source de souf­france que de plaisir. Lorsque Hen­ri la sur­prend en train de se baign­er loin des autres garçons, Maïté est hon­teuse de se trou­ver si peu vêtue devant un ado­les­cent de son âge. Elle sort de la rive pour se cou­vrir d’un vête­ment, con­sciente du désir éprou­vé par le jeune homme à son égard, mais dont elle ne com­prend pas véri­ta­ble­ment l’év­i­dence, la jus­ti­fi­ca­tion. Pour­tant, la jeune femme va se dépass­er en rejoignant Hen­ri dans le plan. Moins prude qu’Hen­ri­ette dont la rafraîchissante can­deur n’est que le con­tre­point d’une absence totale de lib­erté qui la prive de toute expéri­ence – elle est fiancée de force à un homme ridicule qu’elle n’aime pas –, Maïté trans­gresse les inter­dits. En ce sens, l’ado­les­cente des Roseaux sauvages fait preuve de davan­tage d’au­dace en endos­sant le rôle d’une Ève décul­pa­bil­isée, assumant rapi­de­ment cette nudité qui lui per­me­t­tra enfin de se libér­er d’elle-même.

Le rôle de l’homme

L’as­sise sociale dont béné­fi­cient en con­trepar­tie les hommes à cha­cune de ses deux épo­ques est en de nom­breux point matéri­al­isée par les mis­es en scènes de Jean Renoir et d’An­dré Téch­iné. Dans Par­tie de cam­pagne, durant toute la pre­mière par­tie du film, le mon­tage oppose claire­ment Hen­ri­ette et sa mère, tou­jours dans le même plan, aux can­otiers dont l’ob­jec­tif est de les séduire. À plusieurs repris­es filmés der­rière les hautes herbes, Hen­ri et son ami obser­vent leurs proies, tels des pré­da­teurs affamés. Lorsque Hen­ri con­duit Hen­ri­ette en bar­que, il est maître de l’emmener où il le souhaite, c’est-à-dire l’île où l’étreinte aura lieu. La jeune femme n’est pas en mesure de con­tredire les avances du pré­ten­dant, esquive une réserve peu con­va­in­cante aus­sitôt con­tred­ite par l’e­uphorie de la mère. Con­duite dans un endroit isolé, elle est une proie idéale, offerte au bon vouloir d’Hen­ri qui, respectueux de sa per­son­ne, va pour­tant l’ini­ti­er aux désirs pro­scrits.

La con­fronta­tion des deux per­son­nages dans Les Roseaux sauvages est moins iné­gal­i­taire car Maïté, fémin­iste et com­mu­niste, n’en­tend pas céder avec la même oblig­eance aux avances d’Hen­ri. Lorsqu’il s’ap­proche d’elle tan­dis qu’elle se rafraî­chit dans la riv­ière, « le plan est fort parce que la ten­sion psy­chologique de cette con­fronta­tion trou­ve un pro­longe­ment dans la con­struc­tion plas­tique de l’im­age. Der­rière Hen­ri se déploie un paysage bucol­ique, tan­dis que Maïté est plaquée con­tre un tronc. La moitié droite de l’im­age est plutôt con­stru­ite hor­i­zon­tale­ment (les branch­es), tan­dis que la gauche est très mar­quée par la ver­ti­cal­ité. La vio­lence pas­sion­nelle de l’af­fron­te­ment de Maïté et Hen­ri est d’abord exprimée visuelle­ment. » Cette indépen­dance qu’af­fiche Maïté à l’é­gard d’Hen­ri mar­que en ce point une dif­férence déter­mi­nante avec Hen­ri­ette qui, époque oblige, demeure dans l’at­tente, affiche une pas­siv­ité qui lui sera fatale.

La solennité de l’étreinte

L’en­jeu scé­nar­is­tique

Lors de leur arrivée dans l’île, Hen­ri­ette n’a aucune­ment con­science de ce qui va advenir. Can­dide, elle est émer­veil­lée par le chant d’un rossig­nol tenu en hors-champ, tan­dis que dans le plan, Hen­ri entre­prend de se rap­procher d’elle. Il la fait asseoir sans dire un mot, com­mence à lui tenir la taille tan­dis que la jeune femme, gênée, main­tient son regard en direc­tion de cet oiseau. Gênée et silen­cieuse, elle n’ose regarder cet homme qui la désire, tan­dis que la musique, douce et roman­tique, se veut ras­sur­ante.

Mais soudain, le jeune homme la fait bas­culer au sol, presse sa bouche con­tre la sienne, alors que la musique, plus grave, prend des aspects drama­ti­sants : « la nature est un leurre. C’est pour ne pas l’avoir com­pris qu’Hen­ri­ette, inno­cem­ment émue par le chant d’un rossig­nol ou par un cocon de ver­dure (…), devient la dupe d’un roué, lui-même pris au piège de sa manip­u­la­tion ». Elle se débat, en vain, puis s’a­ban­donne prompte­ment à l’in­con­nu : Hen­ri­ette embrasse alors Hen­ri fougueuse­ment. Le mon­tage très découpé fait se suc­céder trois plans du vis­age de l’ado­les­cente tan­dis que son œil fixe, envahit peu à peu une large par­tie du cadre : « quand le gros plan étale un vis­age sur toute la sur­face de l’im­age, ce vis­age devien­dra le tout dans lequel le drame est con­tenu ». L’événe­ment en lui-même perd de sa ponc­tu­al­ité pour se dis­soudre dans un présent plus dif­fus, d’une insoupçonnable mélan­col­ie. L’âme d’Hen­ri­ette sem­ble comme détachée de ce corps qu’elle ne recon­naît plus, qu’elle ne con­trôle plus. Cette dis­so­ci­a­tion rompt sin­gulière­ment l’os­mose qui, dans les scènes précé­dentes, unis­sait idéale­ment l’homme et la nature.

Le chem­ine­ment de Maïté dans Les Roseaux sauvages se pro­duirait à l’in­verse d’Hen­ri­ette, car c’est en accep­tant de s’u­nir à Hen­ri qu’elle peut se démar­quer d’un dis­cours qui ne lui per­me­t­tait pas de pren­dre con­science de son corps en tant qu’ob­jet et source de désir. Maïté rejoint Hen­ri dans le cadre parce que celui-ci ose aban­don­ner tout dis­cours poli­tique pour par­ler de lui-même, de ses sen­ti­ments. Autant émue que désar­mée, Maïté s’ap­proche de lui et l’en­gage à l’étrein­dre, capa­ble soudaine­ment de sur­mon­ter ses peurs antérieures.

Ici, la jeune femme fait le choix de s’asseoir en fix­ant son regard sur Hen­ri, indif­férente à la beauté du paysage, ne cher­chant aucune jus­ti­fi­ca­tion roman­tique qui cau­tion­nerait cet aban­don. Nue mais recro­quevil­lée, Maïté s’of­fre avec un silence solen­nel au désir du jeune homme dont les gestes se font plus déli­cats, moins pré­cip­ités que dans Par­tie de cam­pagne : « La rela­tion entre Hen­ri et Maïté ne passe pas par le lan­gage. Lorsqu’ils se par­lent, leur dia­logue met en évi­dence leur incom­pat­i­bil­ité (…). Ici, ils ne se par­lent pas, s’épi­ent, une série de champs-con­trechamps insiste sur leur échange de regards. C’est une atti­rance vrai­ment physique, pas­sion­nelle, plus forte que tout ce qui les éloigne (leur his­toire, leur cul­ture, leur idéolo­gie) ». La mise en scène d’An­dré Téch­iné évac­ue tout accent drama­ti­sant, fil­mant au plus près ces deux ado­les­cents qui se décou­vrent mutuelle­ment. Aucune musique n’est ici util­isée pour sig­ni­fi­er la sin­gu­lar­ité de l’in­stant.

La défaite de l’une, la renais­sance de l’autre

Le gros plan sur le vis­age d’Hen­ri­ette fait l’ob­jet d’un fon­du enchaîné avec la scène suiv­ante où on la voit allongée tout près d’Hen­ri. Jean Renoir, par le biais de cette ellipse, entre­tient une cer­taine ambiguïté. On ne saurait dire si le cou­ple n’a fait que s’ef­fleur­er chaste­ment ou s’ils sont allés plus loin dans l’étreinte, comme le sug­gère l’at­ti­tude exces­sive­ment pas­sion­née des pro­tag­o­nistes dans les scènes précé­dentes. La jeune femme a du moins goûté au fruit défendu puisque la nature change d’aspect, aban­don­nant pro­gres­sive­ment son car­ac­tère édénique pour se faire moins hos­pi­tal­ière, voire menaçante.

Le cou­ple sem­ble inter­pel­lé par un événe­ment en bord cadre droit. Hen­ri­ette s’ar­rache à cet état de douce mélan­col­ie car­ac­térisé par son regard vague, et sem­ble prise d’un sen­ti­ment d’ef­froi en con­statant que cette cam­pagne qui l’avait accueil­li en son sein change soudaine­ment d’aspect, et fait preuve d’une hos­til­ité qui con­damne les deux jeunes gens à par­tir. Une suc­ces­sion de plans mon­trent un ciel devenu gris et orageux, une nature qui perd brusque­ment de son éclat : « dans Par­tie de cam­pagne le long trav­el­ling arrière (…) sur la riv­ière piquetée de pluie se trou­ve avoir, out­re une valeur dra­ma­tique assez éton­nante et inso­lite, le sens d’une fuite du temps vers un passé irrémé­di­a­ble ».

Ain­si se clôt cette scène aux accents trag­iques, les pro­tag­o­nistes n’é­tant plus maîtres de leur pro­pre des­tin. Cette expéri­ence ultime fige la jeune femme qui exprime dans les scènes suiv­antes son désar­roi à Hen­ri. Plutôt que de la libér­er, cet aban­don n’a fait que la révéler au piège dans lequel elle s’est com­pro­mise à tout jamais. En revanche, l’at­ti­tude de Maïté dans Les Roseaux sauvages dif­fère sin­gulière­ment de celle d’Hen­ri­ette. Sitôt la rela­tion sex­uelle passée, on retrou­ve la jeune femme en mou­ve­ment dans le plan, pass­able­ment pressée de met­tre fin à ce tête-à-tête. Con­traire­ment à Hen­ri­ette qui restait immo­bile sur la rive, comme dés­in­car­née, inter­dite, Maïté affiche un étrange détache­ment.

Elle encour­age Hen­ri à par­tir, à la laiss­er mûrir tout ce qu’elle vient de décou­vrir et dont elle ne soupçon­nait pas l’ex­is­tence. Tan­dis que le jeune homme s’éloigne, l’ado­les­cente sem­ble per­due, inat­ten­tive aux appels de son ami François : elle « appa­raît tout à coup défaite alors qu’on l’avait quit­tée forte et déter­minée (…). Le film ne l’a pas accom­pa­g­née dans le mou­ve­ment qui l’a fait pass­er d’un sen­ti­ment à l’autre. Il joue au con­traire de la rup­ture, de la ligne brisée, de la non-linéar­ité psy­chologique. »

Indif­férente au cadre qui l’en­toure, son atti­tude est à l’op­posé de la mélan­col­ie, réal­isant au con­traire que sa per­cep­tion du monde change, que son paysage intérieur évolue. Elle ne rever­ra jamais Hen­ri, à la dif­férence d’Hen­ri­ette, n’en­tre­tien­dra aucun lien la ren­voy­ant à cet instant si sin­guli­er. Déter­minée à ne pas vivre dans le passé ni dans le sou­venir, la jeune femme se pré­cip­ite, hale­tante, pour se jeter au cou de François, boulever­sée par un amour qui soudain la dépasse. Libérée du rôle que lui impo­sait la rigid­ité sociale, elle aban­donne soudaine­ment toute dis­tance avec le cadre qui l’en­toure.

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Ressources

Bibliographie
- AUMONT Jacques, Du visage au cinéma, éditions de l'Étoile Cahiers du Cinéma, Paris, 1992, 219 pages
- CURCHOD Olivier, Une partie de campagne, étude critique, édition Nathan, 128 pages
- LALANNE Jean-Marc (sous la direction de), Lycéens du Cinéma, Les Roseaux sauvages, édition BIFI & CNC, 1998, 23 pages
- MARTIN Michel, Le Langage cinématographique, éditions du Cerf, Paris, janvier 2001, 324 pages
- MOTTET Jean (sous la direction de), Les Paysages du cinéma, éditions Champ Vallon, Paris, février 1999, 265 pages