New York n’est pas la ville des seuls Mar­tin Scors­ese et Woody Allen : les ombres de la ville ont trou­vé dans Abel Fer­rara un porte-parole intense. Le réal­isa­teur n’est jamais meilleur que lorsqu’il dépeint la faune de la grosse pomme, et son Frank White, archange ténébreux de la pègre, donne à Christo­pher Walken l’op­por­tu­nité de créer un de ses plus beaux rôles.

Le roi de New York, c’est Frank White, un dandy éthéré aux com­man­des d’une mafia de la drogue des plus puis­santes. À sa sor­tie de prison, ses sbires envoient le mes­sage à ses prin­ci­paux con­cur­rents : le roi est de retour, lais­sez place. Cer­tains croient pou­voir aller à l’en­con­tre du monar­que ? Ils sont expédiés ad patres avec une effi­cac­ité froide. White n’est pas là pour le spec­ta­cle. Les flics, excédés de la toute-puis­sance que sa for­tune con­fère à Frank White, déci­dent de pass­er de l’autre côté de la loi pour se faire jus­tice. Et White rend coup pour coup.

La grosse pomme pourrissante

Grouil­lant, vicié, mon­strueux, le NY de Fer­rara s’ex­prime avant tout dans ses per­son­nages : Har­vey Kei­t­el dans le rôle du flic libidineux, pour­ri jusqu’à la moelle, cher­chant sa rédemp­tion aux pieds d’une religieuse vio­lée dans Bad Lieu­tenant ; la clique sur­na­turelle de dandies ver­tig­ineux et meur­tri­ers de The Addic­tion ; ou encore le tueur de Driller Killer, tous sont les vis­ages d’une métro­pole où l’in­di­vidu est tou­jours seul au milieu de la mul­ti­tude, voué à la damna­tion et à la folie sans espoir d’échap­pa­toire. Frank White ne déroge pas à la règle, mais il est le pen­dant clin­ique de la mul­ti­tude suante des fous furieux créée par Fer­rara. Lui non plus n’échap­pera pas, finale­ment, à la folie et à la damna­tion, mais là où le bad lieu­tenant Kei­t­el passe par tous les cer­cles d’un enfer mod­erne avant d’apercevoir le salut, White regarde cet enfer en face. Et ne lui cède rien. Il con­naît le mal, il en fait par­tie, il le conçoit même comme néces­saire. « Je suis un homme d’af­faires, pas un crim­inel », lance-t-il à un lieu­tenant de police qui a juré sa perte, « mais je refuse de me faire du fric de cette façon-là », ajoute-t-il pour expli­quer le mas­sacre d’un prox­énète d’en­fant, qui lui bar­rait la route. Qui, véri­ta­ble­ment, est le mal, lorsque les policiers doivent pass­er out­re la loi et se ren­dre respon­s­able d’un mas­sacre insen­sé au nom d’une jus­tice qui tient avant tout de la loi du Tal­ion ? Jamais plus que dans King of New York, Fer­rara ne s’est inter­rogé avec per­ti­nence sur le con­cept de jus­tice. Le com­mence­ment de réponse qu’il apporte est un con­stat glacé : le bien et le mal, notions fon­da­men­tale­ment manichéennes, n’ex­is­tent pas – ou plutôt ils n’ex­is­tent pas comme valeurs morales. Ce bien et ce mal sont avant tout des valeurs sociales, le ciment d’une société qui s’est basée sur ces con­cepts ici vus comme sub­jec­tifs. Comme le bad lieu­tenant, White est au-delà du bien et du mal – il a com­mis le péché suprême : douter de cette dichotomie omniprésente dans la cul­ture occi­den­tale ; mais con­traire­ment au per­son­nage de Kei­t­el, il con­naît dès le départ le prix de sa posi­tion. Dés­abusé, il ne croit jamais vrai­ment à ses chances de vic­toire, et l’is­sue trag­ique de sa con­fronta­tion avec la police laisse le spec­ta­teur débous­solé, inca­pable de se fier à la morale tra­di­tion­nelle pour décider qui est le bour­reau, qui est la vic­time.

La Chute selon St Abel

King of New York se pose défini­tive­ment comme l’om­bre de Bad Lieu­tenant, ces deux films s’in­scrivant dans la thé­ma­tique mys­tique dans laque­lle le cinéaste est aujour­d’hui engagé d’une façon plus évi­dente, lorsque l’on con­sid­ère le traite­ment de la foi dans son dernier film, Mary. Har­vey Kei­t­el, mod­erne damné qui finale­ment touche à la rédemp­tion, con­jugue en lui les errances mys­tiques des per­son­nages de Mary, et les ténèbres de Frank White. Car Frank White aus­si, et peut-être plus que tout autre, pos­sède une dimen­sion angélique. Juli­ette Binoche et Har­vey Kei­t­el camp­ent tous deux des damnés en quête de rédemp­tion : Walken, lui, incar­ne Lucifer, l’Ange Déchu. Le début du film le trou­ve dans une cel­lule à la rudesse presque monas­tique, dans laque­lle il est dépeint de dos, privé de son image et donc de son iden­tité. La scène suiv­ante, dans les couloirs de Sing Sing, le mon­tre au loin, indis­tinct encore, entouré des bras ten­dus d’autres détenus, damnés inférieurs qué­man­dant l’at­ten­tion de Frank White / Lucifer, sem­blant rejouer L’En­fer ou Le Par­adis per­du. La sor­tie de la prison et l’ac­ces­sion par Christo­pher Walken à son per­son­nage sont, ain­si, le moment de la chute, le retour au monde d’un être qui sait pro­fondé­ment que son exis­tence est néces­saire, mais vaine. Il jouera son rôle mal­gré tout, pas­sant tout au long du film par une série de tableaux dan­tesques aus­si métaphoriques que les images fugaces d’une New York comme mod­erne Baby­lone, entre­vues à tra­vers les fenêtres de sa lim­ou­sine-cor­bil­lard. Walken, véri­ta­ble­ment, est Frank White : White joue son rôle, con­nais­sant la fin de son his­toire comme Walken celle du film. Et Abel Fer­rara, finale­ment, de se pos­er en démi­urge hum­ble, recon­nais­sant à tra­vers un scé­nario à la pro­gres­sion trag­ique implaca­ble la néces­sité d’une présence divine.

Film noir en couleurs glacées

À l’im­age de son per­son­nage prin­ci­pal, le regard de Fer­rara, sa mise en scène, sont pro­fondé­ment dépas­sion­nés. Avec une esthé­tique qui n’est pas sans évo­quer le bleu froid du Six­ième Sens de Michael Mann, il peint des tableaux aux couleurs lour­des et omniprésentes. La pho­togra­phie, due à Bojan Bazel­li (qui a tra­vail­lé avec lui sur Chi­na Girl), appuie la volon­té man­i­feste du cinéaste de stylis­er pro­fondé­ment l’aspect pure­ment visuel. À l’in­verse des per­son­nages, le visuel du film sem­ble fuir la nuance – excep­té dans quelques rares scènes, qui dès lors acquièrent une toute autre portée. La mort et la vio­lence sont les hérauts de cette autre esthé­tique : visuelle­ment comme scé­nar­is­tique­ment, tout est léché, pré­cis, clin­ique, excep­té ces moments de chaos bar­bares. Imp­ri­mant un dou­ble lan­gage à l’im­age, Fer­rara l’u­tilise à la fois comme média et comme sym­bole. De sa sor­tie de prison, au début du film, jusqu’à la fin, White est tou­jours entouré de sym­bole ou de métaphores de l’en­fer­me­ment. Une descente dans un métro fer­mé rap­pelle l’om­niprésence mys­tique des bar­reaux dans Angel Heart d’Alan Park­er tan­dis qu’en­tre deux séquences de pour­suite en voiture des plus tra­di­tion­nelles, la caméra effectue un panoramique inat­ten­du sur les struc­tures cyclopéennes de métal qui sou­ti­en­nent le pont où roulent les bel­ligérants, et qui évo­quent dés­espéré­ment les bar­reaux géants d’une prison à ciel ouvert. Le temps de cette prise de vue, le son devient ouaté, presque médi­tatif, avant de retomber dans la vio­lence et les coups de feu. Ce moment de grâce est à l’im­age du regard de Frank White sur « sa » ville : pais­i­ble, doux, en entouré de moments de ten­sion ter­ri­fi­ants. Le regard de Frank White est son moyen de fuir, la seule échap­pa­toire à un par­cours qu’il sait per­tinem­ment être sans issue. Et Fer­rara de ter­min­er le film sur un anti-cli­max, une absence de crescen­do éton­nante, mais en phase avec une ten­dance à dés-héroïs­er le film de gang­sters, de se focalis­er sur l’in­di­vidu plus que sur la machine mafieuse, et sur la soli­tude digne d’une tragédie antique d’un Robin des Bois mod­erne, à qui, finale­ment, même ses som­bres idéaux font défaut.

On ne saurait con­damn­er Frank White, non seule­ment parce qu’il n’est pas com­plète­ment amoral, mais surtout parce que tous ceux qui l’en­tourent, amis ou enne­mis, sont aus­si sinon plus cor­rom­pus que lui. Le scé­nario du film, que l’on doit à Fer­rara et Nicholas St John, a été mûri pen­dant cinq ans, et longue­ment pesé et réfléchi. C’est donc un cam­ou­flet au réal­isa­teur lui-même que le pub­lic, inca­pable de se pass­er de repères moraux manichéens, a adressé en huant son film lors des pre­mières sor­ties, en 1990 (le film a notam­ment été accusé de faire l’apolo­gie du traf­ic de drogue, ses acteurs hués lors des pro­jec­tions, et la femme de Fer­rara elle-même a quit­té la pre­mière). Plus de quinze ans plus tard, force est de con­stater que King of New York est non seule­ment un film majeur pour son acteur prin­ci­pal comme pour son réal­isa­teur (pour qui le film suiv­ant, Bad Lieu­tenant, a man­i­feste­ment son­né le glas de ses plus belles années de cinéaste), mais égale­ment un mon­u­ment du polar styl­isé des années 1990, cer­taine­ment daté mais sûre­ment pas vieil­li.