Une fois par mois, Boys in the Band revis­ite une œuvre mar­quante de l’histoire du ciné­ma gay, les­bi­en ou queer en inter­ro­geant le car­ac­tère situé de ma posi­tion de spec­ta­teur et la part intime de mon rap­port aux images.

J’aime beau­coup de choses dans Mys­te­ri­ous Skin de Gregg Ara­ki, mais il y a une scène en par­ti­c­uli­er dont je par­le sou­vent. Une dizaine de min­utes après le début du film, la mère du héros Neil (mer­veilleuse Elis­a­beth Shue) s’apprête à par­tir au tra­vail ; elle ignore que le coach à qui elle a demandé de ramen­er son fils à la mai­son après son match est un pré­da­teur pédophile qui abusera de lui et de son cama­rade Bri­an.

Au début de la séquence, Neil mange seul un plat pré­paré en jouant avec des fig­urines – hors champ, on entend une télévi­sion dif­fuser des dessins ani­més. Un deux­ième plan nous dévoile sa mère, qui lui par­le dis­traite­ment en se maquil­lant en gros plan, face à la caméra ; on dis­tingue à peine l’enfant s’agitant der­rière elle. Retour sur Neil : la mère entre dans le champ par la droite, s’assure qu’il sait qu’elle ne sera pas là pour le rac­com­pa­g­n­er, lui dépose un long bais­er sur la joue, attrape un morceau de pâte dans son assi­ette, puis sort du cadre aus­si vite qu’elle y est entrée. Au loin, on entend la porte cla­quer. Puis s’ouvrir à nou­veau. La mère revient dans le cadre comme un boulet de canon et le serre fort con­tre elle en s’exclamant : « You’re mine and I love you and don’t you dare for­get it. ». Elle l’embrasse avec vigueur et, avant de repar­tir, laisse sa main s’attarder quelques sec­on­des sur son épaule.

En quelques sec­on­des, Ara­ki écarte l’explication dégueu­lasse de l’abus par la nég­li­gence mater­nelle ; d’ailleurs, la mère sur­pro­tec­trice de Bri­an n’empêchera pas plus l’agression de son pro­pre fils. Il n’y a pas de bonne ou de mau­vaise mère dans Mys­te­ri­ous Skin ; seule­ment deux femmes seules qui font ce qu’elles peu­vent pour s’en sor­tir. Deux mères aimantes – mais tout l’amour du monde ne suf­fit pas à pro­téger ceux qu’on aime.

Ma mère est morte le 15 octo­bre dernier, elle venait d’avoir 69 ans. Elle n’a pas eu une vie très heureuse. Une semaine après les obsèques, je déroulais à mes étu­di­ants de L2 le petit laïus bazinien du ciné­ma-embaumeur-qui-en-préser­vant l’apparence-des-êtres-les-garde-vivants-par-delà-la-mort. Mal­heureuse­ment, je n’ai pas beau­coup filmé ma mère. Je n’avais pas prévu qu’elle parte si vite. Je sais qu’il existe quelques rush­es, sur de vieilles cas­settes mini-DV, tournées avec la caméra qu’elle m’avait offerte à l’adolescence, il y a une dizaine d’années – avant la mal­adie, au moment où nous avons vidé la mai­son de sa pro­pre mère. Je n’ai pas encore osé les regarder. Je crains de m’apercevoir que ce dont je voudrais me sou­venir – sa voix, ses gestes, sa démarche, son sourire –, je ne l’ai pas enreg­istré. À l’hôpital, j’ai filmé son ago­nie, et son corps vide, après. Pour garder la preuve de ce qui s’était passé. Mais sur ces images, elle n’est déjà plus là.

Ce n’est pas grave, je crois. Le ciné­ma me la ren­dra autrement. Il y a quelques années, en décou­vrant une col­lec­tion de courts-métrages d’Alain Cav­a­lier inti­t­ulée Cav­a­lier Express, j’ai fon­du inex­plic­a­ble­ment en larmes devant le por­trait d’une illu­sion­niste. Son mélange de mal­ice et de dis­tance m’avait rap­pelé de manière trou­blante la façon d’être de ma grand-mère, bien plus que les images authen­tiques que j’ai gardées d’elle. Je dois avouer que le ciné­ma ne m’a, de toute façon, jamais intéressé pour sa valeur doc­u­men­taire – ontolo­gie, be damned. Non seule­ment la fic­tion m’a servi de refuge face aux impérat­ifs d’une édu­ca­tion prag­ma­tique qui ne val­ori­sait guère l’imagination, mais j’ai sou­vent trou­vé dans ses par­adis arti­fi­ciels quelque chose qui pour moi se rap­prochait davan­tage d’une vérité des sen­ti­ments. J’aime pré­cisé­ment la manière dont le ciné­ma de fic­tion maquille et stylise le réel, sa capac­ité à coder les sig­ni­fi­ca­tions dans une forme rad­i­cale­ment dis­tincte du quo­ti­di­en. Et je prends un plaisir équiv­a­lent à déchiffr­er les images fic­tion­nelles comme des énigmes – ou tout du moins à déchiffr­er ce qui me fascine en elles. Je n’ai pas besoin d’un miroir, de retrou­ver ma réal­ité à l’identique : je la con­nais déjà.

Dans L’Art d’être gai, David Halperin remar­que que si le ciné­ma ouverte­ment gay des années post-Stonewall, avec ses représen­ta­tions réal­istes et pos­i­tives des com­mu­nautés LGBT, n’a jamais totale­ment sup­plan­té la cul­ture gay hon­teuse des années du plac­ard – celle des mélos hol­ly­woo­d­i­ens, des comédies musi­cales de Broad­way et leur cortège de divas exces­sives (toutes les Judy Gar­land, les Joan Craw­ford, les Bar­bra Streisand) – c’est juste­ment parce que les relec­tures queer d’une cul­ture pop­u­laire conçue pour le pub­lic hétéro­sex­uel ne répon­dent pas tout à fait aux mêmes besoins : « On peut dire que l’identité gaie parvient à l’affirmation de soi non pas seule­ment à tra­vers l’identité, enten­due comme l’expérience du sem­blable avec des gais qui nous ressem­blent, mais aus­si à tra­vers l’identification, le sen­ti­ment de prox­im­ité ou d’affinité avec d’autres gens, avec tout ce dont nous dif­férons. L’identification exprime aus­si le désir : désir de nouer rela­tion avec quelque chose ou quelqu’un d’autre que soi.[1] »

Dans cette cul­ture, la fig­ure de la mère occupe évidem­ment une place de choix, dans un mélange ambiva­lent d’identification, de fas­ci­na­tion et de misog­y­nie : les tri­om­phes et les déchéances des mères aimantes et des mères courage, des mères sac­ri­fi­cielles ou des mères abjectes y exer­cent une inex­tin­guible fas­ci­na­tion. Je ne peux qu’admettre, à mon corps défen­dant, à quel point j’ai investi émo­tion­nelle­ment ces fig­ures pour­tant si dif­férentes de moi, les Mil­dred Pierce, les Stel­la Dal­las, les Lucy Muir, les Cary Scott, les Jeanne Diel­man, les Émi­lie Coop­er[2]. C’est évidem­ment ma pro­pre mère que je recon­nais­sais dans les héroïnes du mélo­drame ou du female goth­ic, dans leurs luttes pour une exis­tence digne, leur sen­ti­men­tal­ité exac­er­bée ou leur masochisme pudique, leur courage ou leur impuis­sance face à la lâcheté et la bru­tal­ité des hommes. Cru­elle ironie : le ciné­ma a accordé à ces héroïnes (et à leurs inter­prètes) une atten­tion que peu de per­son­nes ont accordée à ma mère dans la vie, et leur a sou­vent offert le hap­py end que l’existence ne lui aura pas don­né. Bien­tôt, à défaut de me remé­mor­er par­faite­ment sa manière de sourire, de bouger, de par­ler, c’est peut-être dans l’affection exubérante d’Elisabeth Shue, dans l’effacement résigné de Jane Wyman, dans la dig­nité blessée de Joan Craw­ford que je pour­rai la retrou­ver.

Notes

Notes
↑1 David Halperin, L’Art d’être gai, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Ymon­et, Paris, Gal­li­mard, 2025, p. 167.
↑2 Elles sont respec­tive­ment les héroïnes de : Le Roman de Mil­dred Pierce (Michael Cur­tiz, 1945), Stel­la Dal­las (King Vidor, 1937), L’Aventure de Mme Muir (Joseph L. Mankiewicz, 1947), Tout ce que le ciel per­met (Dou­glas Sirk, 1955), Jeanne Diel­man, 23 Quai du com­merce, 1080 Brux­elles (Chan­tal Aker­man, 1975) et Doc­u­menteur (Agnès Var­da, 1981).