Critikat
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Affiche de Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles

Cet article fait partie du dossier Jeanne Dielman de Chantal Akerman

Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles

de Chantal Akerman

Cantique mécanique

par Alexandre Moussa

En décem­bre dernier, la revue bri­tan­nique Sight and Sound a placé Jeanne Diel­man, 23, Quai du Com­merce, 1080 Brux­elles de Chan­tal Aker­man au som­met de son célèbre classe­ment décen­nal des meilleurs films de tous les temps. La nou­velle a sus­cité de vives con­tro­ver­s­es, mais elle n’avait rien d’étonnant. Jeanne Diel­man est en effet l’un des rares objets sus­cep­ti­bles de réc­on­cili­er deux sœurs enne­mies : la cri­tique cinéphile, dans la tra­di­tion française, et la cri­tique cul­turelle anglo-sax­onne, sen­si­ble aux enjeux de représen­ta­tion[1], mieux reflétée par le renou­velle­ment du pool des votants. Si j’aurais pour ma part classé sans hési­ta­tion le film par­mi mes dix favoris, l’annonce de cette pre­mière place m’a pour­tant gêné, sans que je parvi­enne tout de suite à m’expliquer pourquoi. À la réflex­ion, il me sem­ble avoir tou­jours con­sid­éré Jeanne Diel­man comme un chef d’œuvre de « con­tre-ciné­ma », un affront aux formes dom­i­nantes du sep­tième art. Je ne pou­vais pas me le fig­ur­er comme « le meilleur film de tous les temps », car je l’envisageais pré­cisé­ment comme une alter­na­tive aux mon­u­ments qui trustent habituelle­ment les pre­mières places de ce type de sondage – les Ver­ti­go et Cit­i­zen Kane qui se dis­putent depuis des décen­nies la tête du classe­ment Sight and Sound. En out­re, si Jeanne Diel­man deve­nait, à la faveur de cette pre­mière place médi­atisée, la porte d’entrée en ter­res cinéphiles d’adolescents curieux, seraient-ils capa­bles d’apprécier à sa juste valeur la rad­i­cal­ité de l’œuvre, sans con­naître les films con­tre lesquels elle s’inscrivait ?

Mais si, juste­ment, Ver­ti­go n’était plus l’universel ? Et si Jeanne Diel­man deve­nait le cen­tre à par­tir duquel penser tous les autres films ? Que pro­duirait ce déplace­ment-là ? Quel mod­èle de ciné­ma le film pour­rait-il incar­n­er ?

Nostalgie de la vaisselle

À chaque vision­nage de Jeanne Diel­man, je revois ma grand-mère, en train d’écosser des hari­cots verts, assise à la grande table de la cui­sine ; ou bien debout, de dos, cour­bée au-dessus de l’évier, en train de finir la vais­selle du déje­uner. C’est sans doute le pre­mier malen­ten­du autour de l’œuvre : on y a vu soit un film à thèse, soit une instal­la­tion d’art con­tem­po­rain, quand les orig­ines de sa con­cep­tion relèvent de l’intime. « Je suis par­tie de quelques images très pré­cis­es de mon enfance : ma mère que je voy­ais à l’évier, ma mère por­tant des paque­ts » con­fie ain­si Chan­tal Aker­man à Téléra­ma au moment de la sor­tie du film[2]. Ces images si famil­ières, qui ramè­nent à leur tour les spec­ta­teurs et spec­ta­tri­ces au temps révolu de l’enfance, on les avait peu vues au ciné­ma en dehors des sphères expéri­men­tales – ou bien par bribes, dans le néoréal­isme ital­ien, chez Bres­son ou dans Nathalie Granger de Duras. Dans Le Mag­ique et le vrai, son pas­sion­nant ouvrage con­sacré au jeu d’acteur au ciné­ma, Chris­t­ian Viviani note que la gestuelle du crédi­ble, qui « regroupe ce qui relève de l’ordinaire, du pra­tique, du fonc­tion­nel, du vrai » est sou­vent util­isée à des fins de car­ac­téri­sa­tion, pour effac­er l’incommensurable dis­tance qui sépare le per­son­nage de la star qui l’interprète[3]. Il faut que Mar­lene Diet­rich lange son enfant dans Blonde Vénus, que Car­ole Lom­bard fasse la vais­selle dans Mon homme God­frey ou que Joan Craw­ford pré­pare des pommes de terre dans Man­nequin pour que nous puis­sions oubli­er un instant les actri­ces et que nous adhéri­ons pleine­ment à la fic­tion se déploy­ant sous nos yeux. Ces gestes crédi­bles sont la con­di­tion sine qua non de notre immer­sion dans le réc­it mais, dans la plu­part des films, ils n’ont pas d’autre fonc­tion que celle de toile de fond. Néces­saire­ment plus réal­istes qu’au théâtre, où l’expressivité se passe plus volon­tiers de la béquille du réel (les gestes crédi­bles y sont sou­vent feints), ils demeurent néan­moins tout aus­si con­ven­tion­nels.

Comme Joan Craw­ford, Del­phine Seyrig pré­pare des pommes de terre dans Jeanne Diel­man. On pour­rait penser que l’actrice cherche ain­si à escamot­er l’aura de mys­tère et de sophis­ti­ca­tion qu’ont con­stru­ite ses appari­tions suc­ces­sives chez Resnais, Truf­faut, Losey ou Duras – pour les cri­tiques de l’époque, il fal­lait bien ça pour « démarien­badis­er » l’actrice et la ren­dre crédi­ble dans ce rôle de mère au foy­er oblig­ée, pour sub­venir à ses besoins, de se pros­tituer tous les après-midis. Mais la manip­u­la­tion des tuber­cules n’y sert pas unique­ment d’accompagnement ponctuel à une séquence dia­loguée, comme chez Borzage. Elle excède égale­ment cette fonc­tion de signe que les gestes du quo­ti­di­en rem­plis­sent encore aujourd’hui dans un cer­tain ciné­ma qual­i­fié abu­sive­ment de « nat­u­ral­iste » où, pour faire com­pren­dre qu’une héroïne est issue des class­es pop­u­laires, on lui fait sor­tir ses poubelles en jog­ging. Il suf­fit d’un plan, dans Jeanne Diel­man, pour saisir que Del­phine Seyrig, lorsqu’elle allume le gaz sous sa cocotte-minute, jouera le rôle d’une femme au foy­er des class­es moyennes. Le film con­tin­uera pour­tant d’accompagner durant plus de trois heures l’héroïne éponyme dans les tâch­es ménagères qui ryth­ment son quo­ti­di­en, filmées (presque) en inté­gral­ité, dans de longs plans fix­es. On com­prend rapi­de­ment que le sujet du film ne sera ni la pros­ti­tu­tion, lais­sée hors champ jusqu’à l’ultime séquence, ni les rap­ports entre Jeanne et son fils Syl­vain, qui se lim­iteront à quelques mai­gres lignes de dia­logues ne four­nissant guère plus que de vagues don­nées con­textuelles sur le passé de l’héroïne (elle est veuve et a une sœur qui vit au Cana­da). Voilà sans doute la pre­mière sin­gu­lar­ité du film : il relève d’un ciné­ma dans lequel le réal­isme n’est pas une con­ven­tion, mais dont le réel est la matière ; un ciné­ma où les dia­logues sont con­texte, et les gestes sont texte.

Or ces gestes essen­tielle­ment lais­sés hors champ étaient sou­vent, jusqu’alors, con­sid­érés comme les plus dérisoires au sein de la hiérar­chie des images : « D’habitude, au ciné­ma, on leur donne une hiérar­chie artis­tique, on les sig­ni­fie par ellipses et c’est comme cela que les spec­ta­teurs devi­en­nent aveu­gles à ce qu’ils représen­tent. J’ai donc reval­orisé tous ces gestes en leur redonnant leur durée réelle, en plans fix­es, avec la caméra tou­jours en face du per­son­nage »[4], con­fi­ait Aker­man en entre­tien. En faire la matière pre­mière d’un long-métrage de fic­tion dis­tribué en salles a été juste­ment perçu comme un geste poli­tique de la part de la cinéaste : « En tant qu’homme, je viens de pay­er de dix min­utes de ma vie passées à regarder cette femme pel­er des patates, les heures et les heures de lib­erté que mon sexe a gag­nées en con­fi­ant ses com­pagnes à la cui­sine », écrivait par exem­ple Thier­ry de Duve[5]. En témoigne la réac­tion d’un bon nom­bre de cri­tiques de l’époque, qui voy­aient en Jeanne Diel­man « une mau­vaise plaisan­terie et un pen­sum »[6] d’un « ennui dense et total »[7].

Chan­tal Aker­man n’avait pour­tant pas pour pro­jet de punir ses spec­ta­teurs et spec­ta­tri­ces en leur exhibant ce qui con­stitue encore le quo­ti­di­en de bien des femmes. Cette banal­ité perçue comme ennuyeuse voire dégradante, elle la sub­lime par la qual­ité pic­turale de ses com­po­si­tions frontales, ren­for­cée par l’harmonie chro­ma­tique entre les cheveux et les vête­ments de Del­phine Seyrig et les meubles et papiers peints du décor de l’appartement[8]. Pour celles et ceux qui auront longue­ment observé le tra­vail domes­tique de nos mères et de nos grand-mères, Jeanne Diel­man lui offre non seule­ment une vis­i­bil­ité, mais l’élève aus­si au rang de sujet noble, de sujet d’art. Dans ce film, et ceux qui suiv­ront, Chan­tal Aker­man n’aura d’ailleurs de cesse de filmer ces lieux inhos­pi­tal­iers que nous fréquen­tons sans les voir – halls de gare désaf­fec­tés, bars PMU, cham­bres d’hôtel imper­son­nelles – pour en révéler la beauté désolée par la pureté de ses cadres. Autre grande leçon du film, si évi­dente et pour­tant si rarement retenue : il relève d’un ciné­ma dont la beauté ne naît pas tant de la nature des objets qui se trou­vent dans le cadre, mais de la manière dont ils sont filmés.

Seyrig, en corps

Il serait pour­tant ter­ri­ble­ment réduc­teur de décrire Jeanne Diel­man comme une sim­ple suc­ces­sion de tâch­es ménagères effec­tuées en temps réel, aus­si joli­ment filmées soient-elles. Cela reviendrait à dire que le film se con­tente pure­ment et sim­ple­ment d’enregistrer le réel et que les actions accom­plies par l’héroïne valent avant tout pour elles-mêmes. Or, dans une cer­taine mesure, peu importe que Jeanne Diel­man pré­pare des escalopes panées, fasse son lit ou épous­sette ses bibelots ; ce qui compte, c’est avant tout la manière dont elle le fait. S’il s’agissait seule­ment de capter les gestes d’une femme au foy­er, Chan­tal Aker­man aurait pu filmer sa mère, sa tante, n’importe quelle non-pro­fes­sion­nelle recrutée sur les marchés de Brux­elles. Mais elle a choisi Del­phine Seyrig.

L’actrice est d’emblée à l’origine d’une forme de déchire­ment dans le tis­su du film : parce qu’elle fût la Fée des Lilas, Anne-Marie Stret­ter, Fabi­enne Tabard, l’inconnue hiéra­tique de Marien­bad, il y a une forme d’incongruité à la voir cir­er des chaus­sures ou faire la vais­selle en robe de cham­bre. Comme toutes les per­for­mances à con­tre-emploi, la dis­so­nance entre la per­sona de la star et la car­ac­téri­sa­tion du per­son­nage attire néces­saire­ment l’attention sur elle-même, pro­duisant un effet d’étrangeté pour les spec­ta­teurs et spec­ta­tri­ces fam­i­liers de la car­rière antérieure de Seyrig au ciné­ma. Con­traire­ment à Alain Resnais (Muriel) ou à Lil­iane de Ker­madec (Aloïse), qui affublaient la star éthérée de gue­nilles dis­gra­cieuses ou d’improbables per­ruques pour la ramen­er de force vers le monde sen­si­ble, Chan­tal Aker­man ne cherche pour­tant pas à exagér­er cette dis­so­nance en enlaidis­sant son inter­prète. Jeanne Diel­man est dépeinte comme une femme coquette et soigneuse, tou­jours coif­fée et maquil­lée avec soin. L’actrice con­serve son port élé­gant et sa démarche gra­cieuse, qui sus­ci­tait l’admiration de Mar­guerite Duras[9]. En cela, à nou­veau, Chan­tal Aker­man cherche à s’affranchir de l’iconographie tra­di­tion­nelle de la femme au foy­er  : « Pourquoi j’ai choisi une femme belle ? Parce que les hommes s’imaginent que les femmes qui sont dans leur mai­son sont laides. Ma mère est belle. »[10]

Si Del­phine Seyrig est pour­tant bel et bien mécon­naiss­able dans Jeanne Diel­man, c’est avant tout parce que Chan­tal Aker­man déleste l’actrice des dis­posi­tifs de fas­ci­na­tion fréquem­ment con­stru­its autour d’elle au ciné­ma à compter de sa révéla­tion au grand pub­lic dans L’Année dernière à Marien­bad. Ce rôle de grande dame d’un autre temps, réin­car­na­tion de Gre­ta Gar­bo en plein cœur du ciné­ma mod­erne, était pour­tant déjà une com­po­si­tion pour cette pro­to-hip­pie qui vivait la bohème à New York. Le suc­cès du film, en figeant dans le mar­bre sa per­sona, a con­tribué à organ­is­er les modal­ités de sa présence sur le grand écran : ses appari­tions ultérieures ten­dent sou­vent à la fois à créer une rup­ture avec le réel et à faire dérailler la forme. Son image se démul­ti­plie dans des miroirs, le découpage polarise l’attention sur son vis­age, des événe­ments plas­tiques vien­nent per­turber autour d’elle le cours de la fic­tion (ralen­tis, faux rac­cords, surim­pres­sions), sa voix inim­itable sem­ble hanter jusqu’aux plans où elle ne fig­ure pas à l’image, désyn­chro­nisée de son corps. Tout con­court à ampli­fi­er son aura irréelle, mythique. Cette icon­i­sa­tion tient aus­si à la con­struc­tion du point de vue dans ces œuvres, sou­vent délégué aux per­son­nages mas­culins (avec des jeux de champ-con­trechamp entre l’homme-regardant et la femme-regardée) et lais­sant peu d’espace à l’expression d’une sub­jec­tiv­ité des per­son­nages incar­nés par Seyrig, qui exis­tent avant tout en tant qu’images idéal­isées et objets d’adoration.

Chan­tal Aker­man, à l’inverse, refuse à la fois la gram­maire du voyeurisme (pas de rac­cords regard ou de trav­el­lings d’accompagnement) et celle du fétichisme (pas de gros plans ni de con­tre­p­longées). Elle prive en out­re son actrice de sa voix musi­cale, mar­queur indélé­bile de sa présence, ici sci­em­ment détim­brée et pra­tique­ment inaudi­ble, puisque le film ne com­porte que très peu de séquences dia­loguées. Elle sur­in­vestit en revanche son corps habituelle­ment indo­lent et dés­in­car­né dans ses films précé­dents, que l’on redé­cou­vre non seule­ment en chair mais en mou­ve­ment, brusque­ment ramené à la matéri­al­ité du présent quand il avait ten­dance jusqu’ici à cristallis­er des fan­tasmes passés. Par sa fix­ité et sa frontal­ité, la mise en scène de la cinéaste belge dépouille Del­phine Seyrig des ori­peaux du mythe pour rap­pel­er qu’elle était avant tout une immense inter­prète. L’année où Lau­ra Mul­vey pro­pose dans un arti­cle d’anthologie une décon­struc­tion des dis­posi­tifs misog­y­nes du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en clas­sique[11], Seyrig et Aker­man inven­tent ensem­ble une alter­na­tive pas moins fasci­nante mais mar­quée par un principe d’« égal­ité, tou­jours, entre l’image et celui qui la regarde »[12]. C’est cela aus­si Jeanne Diel­man : un ciné­ma d’interprète plutôt qu’un ciné­ma de star ; un ciné­ma qui envis­age en ter­mes éthiques les rap­ports entre images et spectateur·rices.

Un récit de gestes

Jeanne Diel­man est un film qui nous apprend à regarder. Cela peut sem­bler para­dox­al, tant Chan­tal Aker­man renonce, je l’ai dit, à tous les effets qui diri­gent habituelle­ment notre regard (change­ments de focale, mou­ve­ments de caméra, lumières direc­tion­nelles) et au principe de con­struc­tion du cadre autour de la fig­ure humaine[13]. Jeanne Diel­man est aus­si un film d’action, un thriller aus­si hale­tant que du Hitch­cock : sim­ple­ment, l’échelle des enjeux y est réduite. Plutôt que de déjouer un com­plot inter­na­tion­al, il s’agit de ne pas rater la cuis­son des pommes de terre. Par la lib­erté visuelle offerte aux spec­ta­teurs et spec­ta­tri­ces de déam­buler dans le cadre et par la réduc­tion a min­i­ma de la matière nar­ra­tive, Jeanne Diel­man attire notre atten­tion sur des choses que nous n’aurions prob­a­ble­ment jamais remar­quées dans d’autres films.

J’en reviens à ce pre­mier plan dans la cui­sine : Jeanne, dans son tabli­er de ménage dont le motif fait écho au mur car­relé der­rière elle, allume le gaz sous une cocotte. Une son­nette reten­tit hors champ, mais la ménagère ne se pré­cip­ite pas pour ouvrir : elle ôte lente­ment son tabli­er, lave puis sèche soigneuse­ment ses mains et rajuste son gilet avant d’éteindre la lumière pour aller, enfin, accueil­lir l’homme qui l’attend à la porte, pen­dant que nous demeu­rons dans l’obscurité de la cui­sine.

Dans le couloir de l’entrée (deux­ième plan), Jeanne, dont le corps se retrou­ve cisail­lé par le cadre, débar­rasse l’homme de son cha­peau, de son écharpe puis de son pardessus, avant de l’entraîner dans une cham­bre située au cen­tre du cadre, en arrière-plan. Une ellipse mar­quée par une brusque vari­a­tion de lumi­nosité (troisième plan, où elle rend à l’homme ses affaires) sig­ni­fie par euphémisme au spec­ta­teur qu’ils ont couché ensem­ble, avant qu’un échange de bil­lets (qua­trième plan, tou­jours dans le couloir, mais dans l’axe de la porte d’entrée) ne vienne élu­cider que ce rap­port sex­uel était tar­ifé. Au-delà de la cir­cu­la­tion d’argent, on le com­prend dans le car­ac­tère imper­son­nel des inter­ac­tions entre Jeanne et l’homme. En atten­dant qu’il se rha­bille, Jeanne tord ses poignets, les bras imper­cep­ti­ble­ment ten­dus vers l’avant, déjà prête à recevoir les bil­lets. Elle ne répond que d’un bref sourire de façade au « À la… semaine prochaine » que son client finit par bafouiller, et arrache preste­ment de son étreinte la main qu’il avait saisi pour lui dire au revoir.

Jeanne referme pré­cipi­ta­m­ment la porte der­rière l’homme avant de sor­tir du champ. On la retrou­ve dans le salon (cinquième plan) où elle allume la lumière, ouvre une affreuse soupière en porce­laine placée au cen­tre de la table à manger, y lâche l’argent gag­né, la referme, puis éteint. Elle rejoint ensuite la cui­sine (six­ième plan) et la boucle entamée dans le pre­mier plan s’achève enfin : Jeanne retrou­ve ses pommes de terre qui, par mir­a­cle, le temps de la passe, sont par­faite­ment cuites. Elle peut pour­suiv­re ses activ­ités domes­tiques comme si de rien n’était.

Cette pre­mière séquence met en place le pro­gramme de la pre­mière moitié du film – car Jeanne Diel­man est un film éminem­ment pro­gram­ma­tique, et une fois n’est pas cou­tume, c’est l’une de ses grandes qual­ités. En cinq min­utes, l’acte tabou de la pros­ti­tu­tion est à la fois sig­nifié ET refoulé de trois manières : dans l’espace (puisqu’il est accom­pli dans une pièce hors champ), dans le temps (puisqu’il est à la fois accom­pli dans une ellipse et opéré en douce, dans l’intervalle accordé par la cuis­son des patates) et dans un objet, cette soupière creuse où l’argent de la honte est dis­simulé à la vue de tous[14]. Respectueux de la pudeur de son héroïne, le film sig­ni­fie ain­si d’emblée que le sujet – polémique ou croustil­lant, selon le point de vue – de la-maman-et-la-putain ne sera pas traité comme tel ou, tout du moins, que l’essentiel se situera ailleurs.

J’ai cher­ché dans ma descrip­tion à ren­dre compte de tous les gestes effec­tués par l’héroïne, par exem­ple dans le laps de temps assez long qui sépare le reten­tisse­ment de la son­nette de l’ouverture de la porte d’entrée. Ce choix était délibéré : on est effec­tive­ment frap­pés par la manière dont Jeanne prend grand soin d’accomplir toutes ces tâch­es, l’une après l’autre, avec un calme olympi­en qui con­fine à l’impolitesse puisqu’elle est atten­due. Si nous prê­tons d’emblée atten­tion à ces gestes pour­tant anodins, c’est parce qu’ils retar­dent indû­ment la décou­verte de la per­son­ne qui attend à la porte : on croit encore, à ce stade, que le film com­mencera vrai­ment quand deux per­son­nages auront com­mencé à dia­loguer. Or les séquences suiv­antes clar­i­fieront que cette suc­ces­sion inin­ter­rompue de corvées ménagères, effec­tuées à un cer­tain moment et dans un cer­tain ordre, compte autant – si ce n’est plus – que les inter­ac­tions humaines, réduites à leur car­ac­tère pure­ment fonc­tion­nel. Lorsque les autres lui font obsta­cle ou excè­dent la place qui leur est accordée, Jeanne les ignore et pour­suit sa tâche comme un auto­mate : elle hausse le ton pour impos­er au cor­don­nier bavard qui tente de lui faire la con­ver­sa­tion la réponse toute faite qu’elle avait prévue de lui don­ner, et ne mar­que aucune pause pour laiss­er à son fils Syl­vain le temps d’ôter ses affaires de la table qu’elle est en train de net­toy­er.

De manière générale, au sein de son apparte­ment, « l’étranger n’est admis que pour une fonc­tion pré­cise et son tra­jet est bal­isé »[15] : Jeanne accom­pa­gne ain­si ses clients pour n’autoriser aucun écart entre la porte d’entrée et la cham­bre à couch­er, et se met en tra­vers de la porte pour empêch­er la jeune voi­sine, dont elle garde l’enfant quelques min­utes par jour, de franchir le seuil de son domi­cile. Le per­son­nage paraît assur­er la même fonc­tion d’organisation de l’espace auprès des spec­ta­teurs et spec­ta­tri­ces. Le découpage d’Akerman sem­ble pen­sé comme un enchaîne­ment suc­ces­sif de tableaux rap­pelant par­fois le ciné­ma des pre­miers temps, accom­pa­g­nant l’héroïne dans l’accomplissement de son pro­gramme quo­ti­di­en. La coupe n’intervient générale­ment qu’après que Jeanne ait quit­té la pièce, comme si la caméra la suiv­ait tou­jours avec un temps de retard, de même que l’héroïne décide, par la manip­u­la­tion des inter­rup­teurs de l’appartement, des por­tions de l’espace ren­dues vis­i­bles ou invis­i­bles aux spec­ta­teurs et spec­ta­tri­ces.

Non seule­ment Jeanne accom­plit-elle ses tâch­es dans un cer­tain ordre, mais elle les accom­plit d’une cer­taine façon – et c’est là qu’il faut saluer le génie de Del­phine Seyrig, qui insuf­fle au per­son­nage, par l’extrême tech­nic­ité de son jeu, une per­fec­tion inhu­maine que n’aurait pas su lui don­ner une actrice non-pro­fes­sion­nelle. Aucun de ses déplace­ments n’est inutile, aucun de ses gestes n’est super­flu ou hési­tant : sa main gauche et sa main droite sont occupées sans relâche, sou­vent attelées simul­tané­ment à des activ­ités dis­tinctes. Toutes les corvées accom­plies par Jeanne sont décom­posées par Seyrig en un cer­tain nom­bre de sous-tâch­es, comme autant de micro-gestes ponc­tués par l’actrice de manière à paraître à la fois autonomes et découlant logique­ment les uns des autres. Ain­si, Del­phine Seyrig ne met pas la table : elle accom­plit dis­tincte­ment une dizaine de gestes dont la suc­ces­sion a pour effet que la table soit mise. Cette styl­i­sa­tion donne à sa per­for­mance une dimen­sion robo­t­ique, mécanique, ren­for­cée par la manière dont l’actrice sem­ble caler ses gestes et ses déplace­ments sur un tem­po réguli­er que vient ren­forcer l’étonnant mix­age du film : du fait du niveau inhab­ituelle­ment élevé des bruits ambiants, chaque pas de Jeanne claque sur le sol comme un coup de fou­et, à un rythme de métronome.

À force d’observer atten­tive­ment les moin­dres gestes de Jeanne Diel­man, elle n’a soudain plus grand-chose à voir avec cette fig­ure ras­sur­ante de la mère au foy­er dont elle éveil­lait le sou­venir. Elle ferait plutôt fig­ure de réponse belge aux Step­ford Wives d’Ira Levin, dont l’adaptation filmée sort en salles quelques mois avant le film d’Akerman : c’est une mère-machine, une mère-auto­mate, livrée à un cap­ti­vant bal­let mécanique qui provoque chez les spec­ta­teurs et spec­ta­tri­ces un sen­ti­ment d’inquiétante étrangeté[16]. Thier­ry de Duve sug­gère dans son pas­sion­nant arti­cle, que j’ai déjà cité, que si Jeanne Diel­man peut accom­plir des activ­ités qui sem­blent morale­ment incom­pat­i­bles dans son milieu petit-bour­geois (à savoir « cuisin­er pour son fils » et « se pros­tituer »), c’est juste­ment parce qu’elle divise ain­si sa journée en pro­grammes ayant cha­cun leur unité de temps autonome, sans mémoire unifi­ant cha­cun d’eux. Chaque geste n’est donc pour elle qu’une étape par­mi d’autres sur une chaîne de pro­duc­tion, indépen­dante et pour­tant indis­pens­able à l’aboutissement de la journée, de chaque journée.

Car toutes les journées de Jeanne Diel­man sont sem­blables. On le com­prend avec effroi au milieu du deux­ième jour, lorsque le film revient à son point de départ : Jeanne sale l’eau des pommes de terre, allume le feu de la gazinière, débou­tonne sa blouse, se lave les mains et rajuste son gilet avant d’éteindre pour aller accueil­lir l’homme qui vient de son­ner. La boucle est bouclée : on a alors la cer­ti­tude que la vie suit pour l’héroïne un cours cir­cu­laire, chaque jour n’étant ni plus ni moins que la répéti­tion du précé­dent[17].

Et pour­tant, c’est à ce moment-là que tout se dérè­gle. Lorsque Jeanne et le deux­ième client sor­tent de la cham­bre, quelque chose a changé. L’obscurité est plus forte que la veille, mais Jeanne ne pense pas à allumer la lumière dans le couloir ; elle est oblig­ée de revenir en arrière pour déclencher l’interrupteur tan­dis que le client est en train d’enfiler son man­teau. Elle oublie de refer­mer le cou­ver­cle de la soupière dans laque­lle elle glisse les bil­lets qu’il vient de lui con­fi­er, puis laisse la lumière de la salle de bains allumée, ce qui l’oblige à faire un aller-retour alors qu’elle retour­nait à la cui­sine. Elle est décoif­fée mais ne songe pas à se bross­er les cheveux après sa douche rit­uelle. Et surtout, elle a nég­ligé d’ôter les pommes de terre du feu : ces dernières sont trop cuites, elle doit les jeter et sor­tir en racheter, prenant du retard dans l’accomplissement de son pro­gramme jour­nalier.

Le trou­ble inex­pliqué du per­son­nage sem­ble se réper­cuter en série sur l’ensemble des gestes qui struc­turaient son quo­ti­di­en. Ceux-ci sont effec­tués avec la même raideur robo­t­ique, mais ils sont désor­mais par­a­sités par des déplace­ments inutiles, des mou­ve­ments absur­des. Seyrig incar­ne essen­tielle­ment ce change­ment par des vari­a­tions ryth­miques : le pas de Jeanne est soudain déréglé, elle mar­que de brusques paus­es en plein mou­ve­ment, elle pèle les pommes de terre à un rythme irréguli­er, tan­tôt lente­ment, le regard dans le vague, tan­tôt rapi­de­ment et les yeux rivés sur sa tâche. On remar­que par­ti­c­ulière­ment le change­ment dans la séquence où Jeanne et son fils sont con­traints d’attendre que les pommes de terre remis­es sur le feu par Jeanne soient cuites. En moins d’une minute, elle se rend deux fois dans la cui­sine pour véri­fi­er la cuis­son, tan­tôt avec pré­cip­i­ta­tion, tan­tôt avec las­si­tude, en oubliant d’éteindre les inter­rup­teurs, ce qu’elle fai­sait pour­tant avec mani­a­que­rie depuis le début du film. Seyrig se dan­dine sur sa chaise, comme si elle était inca­pable de tenir en place et, pour ne pas rester inac­tive, accom­plit des gestes tout à fait inutiles : déplac­er la sal­ière, liss­er la nappe, sor­tir la servi­ette de son fils et la pouss­er vers lui avec une nuance de reproche, comme s’il était respon­s­able de ce soudain temps mort.

Ce tra­vail de décon­struc­tion est soutenu par la mise en scène d’Akerman : le dis­posi­tif demeure inchangé – plans fix­es et de longue durée –, mais le dérè­gle­ment de la rou­tine s’exprime dans l’adoption d’angles de prise de vue inédits dans des pièces déjà vis­itées (un nou­v­el axe dans la cui­sine, par exem­ple) ou par des décadrages qui vien­nent déséquili­br­er les plans (la table du salon, jusqu’à présent filmée de manière frontale, se retrou­ve décen­trée pour inclure Syl­vain, assis dans le canapé). Or nous gar­dons en mémoire le sou­venir de la per­fec­tion d’exécution des gestes par Del­phine Seyrig qui mar­quait le pre­mier mou­ve­ment du film. Parce qu’elle cède la place au dérè­gle­ment, la fic­tion se met soudain en bran­le dans chaque geste inutile, oublié, dans chaque moment d’attente que nous com­parons à l’activité du jour précé­dent. Comme le note Scott Mac­Don­ald, arrivé à ce point du film, le spec­ta­teur est devenu aus­si « obses­sif-com­pul­sif que Diel­man elle-même, dans sa con­nais­sance de ses rit­uels domes­tiques »[18] : nous parta­geons désor­mais avec le per­son­nage une mémoire com­mune, celle du temps où « tout tour­nait rond » et sommes aus­si sur­pris que Syl­vain Diel­man quand sa mère n’est pas là pour le débar­rass­er et qu’il la trou­ve décoif­fée et en retard dans la pré­pa­ra­tion du repas.

Le désor­dre s’accroît le troisième jour, où Jeanne se retrou­ve cette fois en avance sur son pro­gramme de la journée : le drame se noue alors pleine­ment dans l’incapacité de l’héroïne à maîtris­er son envi­ron­nement avec ses straté­gies habituelles et par exten­sion, à se con­trôler elle-même. Cette ten­sion éclate dès le réveil, tan­dis que Jeanne brosse comme chaque matin les souliers de son fils : les brossages de Del­phine Seyrig sont à ce moment-là trop énergiques, trop volon­taires, et elle sem­ble pass­er une forme de rage sur les chaus­sures, à tel point que la brosse finit par lui échap­per des mains et par tomber sur le planch­er. Au cours de la journée, tout sem­ble échap­per au con­trôle de Jeanne, toutes les tâch­es à accom­plir sont con­trar­iées ou vouées à un échec d’autant plus frus­trant qu’elle ne cesse d’essayer de repren­dre le dessus sur les événe­ments. Ses inter­ac­tions cal­culées avec le monde extérieur ne por­tent pas leurs fruits : la banque est fer­mée quand elle s’y rend, la serveuse du café où elle va tous les jours n’est pas là, elle ne parvient pas à trou­ver des bou­tons pour répar­er la veste de son fils, bien qu’elle sem­ble essay­er tous les mag­a­sins de la ville. Deux séquences par­ti­c­ulière­ment angois­santes la met­tent aux pris­es d’abord avec un café au lait qu’elle tente de pré­par­er trois fois sans jamais réus­sir à obtenir un résul­tat sat­is­faisant à son goût, puis avec le nour­ris­son de sa voi­sine, qu’elle tente égale­ment de pren­dre à trois repris­es dans ses bras pour le calmer et qu’elle finit par faire pleur­er encore davan­tage. Dans les deux cas, la patience appliquée avec laque­lle Del­phine Seyrig tente des gestes, se ravise, recom­mence, s’achève sur de brusques emporte­ments : se lever bru­tale­ment pour jeter le café raté, sec­ouer l’enfant avant de le repos­er sans ménage­ment dans son berceau et de quit­ter pré­cipi­ta­m­ment la pièce. Une cer­taine vio­lence dés­espérée com­mence à émerg­er dans son com­porte­ment : dans la façon dont elle saisit bru­tale­ment le réveil de sa cham­bre pour véri­fi­er l’heure à deux repris­es pen­dant la journée, dont elle claque la boîte aux let­tres dés­espéré­ment vide. On perçoit égale­ment cette perte de con­trôle dans la log­or­rhée inat­ten­due de Jeanne sur sa vie per­son­nelle qu’elle déverse sur une vendeuse à un débit de mitrail­lette, comme si elle ne pou­vait s’empêcher de meubler le silence indif­férent de son inter­locutrice. Autre refuge : l’affaissement, la pros­tra­tion éteinte ; à défaut de savoir com­ment s’occuper, Jeanne s’assoupit dans un fau­teuil ou ignore les coups de son­nette de sa voi­sine. Son implo­sion mèn­era à une issue fatale, pre­mier véri­ta­ble rebondisse­ment nar­ratif tra­di­tion­nel du film, dont je dirai quelques mots plus bas.

On l’aura com­pris : Jeanne Diel­man est un film qui ne se racon­te pas, c’est un film qui se décrit. En me livrant à cet exer­ci­ce, j’espère avoir cepen­dant mis en évi­dence le mir­a­cle réus­si par Aker­man et sa comé­di­enne : en réduisant le spec­tre d’attention du spec­ta­teur, Jeanne Diel­man réin­vente un pur ciné­ma de gestes où le réc­it peut advenir sans crier gare dans les dérè­gle­ments imper­cep­ti­bles du quo­ti­di­en ; un ciné­ma qui décom­pose le tis­su du réel jusqu’à per­me­t­tre de dis­tinguer la moin­dre de ses fibres.

The F. word

J’ai sou­vent enten­du que Jeanne Diel­man n’avait jamais été pen­sé comme une œuvre fémin­iste et qu’il ne fal­lait surtout pas la « réduire » à cela, comme si sug­gér­er d’un film qu’il était fémin­iste sous-entendait néces­saire­ment qu’il ne pou­vait être que ça. Chan­tal Aker­man a en effet eu ten­dance, au fil des années, à minor­er cet aspect du film pour insis­ter plus volon­tiers sur sa dimen­sion auto­bi­ographique : Jeanne Diel­man serait autant, selon elle, un film sur « le rit­uel juif per­du »[19] que sur une femme obses­sion­nelle. La réti­cence de la réal­isatrice à revendi­quer la dimen­sion fémin­iste de son œuvre n’est guère éton­nante : à la sor­tie de ce film décrit à la fois par ses exégètes et par ses con­temp­teurs comme un brûlot mil­i­tant, Aker­man courait le risque de se voir enfer­mer dans ces caté­gories (« femme cinéaste », « réal­isatrice fémin­iste ») qui refroidis­sent autant l’intérêt de l’industrie que celui des cri­tiques. Chan­tal Aker­man était une grande cinéaste tout court, et elle entendait être recon­nue comme telle. Il me sem­ble mal­gré tout impor­tant de rap­pel­er qu’elle ne s’embarrassait pas de telles réserves au moment de la sor­tie de Jeanne Diel­man : « Je suis fémin­iste : je ne veux pas que les femmes s’enferment dans leurs dif­fi­cultés. J’ai fait un film fémin­iste, peut-être un des pre­miers, sim­ple­ment en mon­trant ce qu’est la vie des femmes »[20] déclare-t-elle dans Les Cahiers du GRIF, tout en nuançant dans Le Monde que « Jeanne Diel­man est un film fémin­iste mais pas un film fémin­iste “poing levé”, même si je suis d’accord avec le M.L.F. »[21]

J’ai déjà exposé cer­taines des raisons qui ont fait la répu­ta­tion de « chef d’œuvre fémin­iste » du film – son atten­tion au tra­vail domes­tique féminin, invis­i­bil­isé au ciné­ma comme dans la société, ou son refus du fétichisme et du voyeurisme dénon­cés par Lau­ra Mul­vey. Il me faut aus­si sig­naler l’insistance de la jeune cinéaste à tourn­er Jeanne Diel­man avec une équipe majori­taire­ment fémi­nine, un choix qu’elle explique par des raisons qui rejoignent les con­stats opérés à la même époque par la pre­mière généra­tion de cri­tiques fémin­istes : « Les filles ne trou­vent pas de tra­vail dans cet ordre-là. Y a per­son­ne qui va engager une fille pour la caméra, per­son­ne qui va engager une fille direc­trice de la pho­to, etc. Ensuite j’ai déjà tra­vail­lé avec des hommes avant – par exem­ple en 16, avec une Éclair, quand je demandais un plan large je me retrou­vais avec un zoom avant sur le vis­age ou les mains de la comé­di­enne qui bougeait à ce moment-là. »[22] Certes, le tour­nage ne s’est pas déroulé sans heurts : en témoignent les images pas­sion­nantes réal­isées par Sami Frey sur le tour­nage, où plusieurs tech­ni­ci­ennes reprochent à Chan­tal Aker­man d’être une « femme-patron », à la con­ster­na­tion de Del­phine Seyrig, fémin­iste revendiquée et par­ti­c­ulière­ment ent­hou­si­aste à l’idée de ce tour­nage (presque) non mixte. Cette ini­tia­tive pio­nnière n’a néan­moins rien per­du de sa force poli­tique, d’autant plus si l’on con­sid­ère que le manque de diver­sité demeure un vrai prob­lème, au sein des équipes de tour­nage mais aus­si, plus large­ment, à tous les niveaux de l’industrie.

Cette digres­sion m’amène à partager une anec­dote, assez éclairante me sem­ble-t-il sur la manière com­plexe dont le film artic­ule ces enjeux fémin­istes. J’ai récem­ment tra­vail­lé sur Jeanne Diel­man avec des étudiant·es de mas­ter dans le cadre d’un sémi­naire sur les théories et pra­tiques fémin­istes du ciné­ma. Nous avons longue­ment débat­tu de l’interprétation à don­ner à la fin du film, et en par­ti­c­uli­er de l’avant-dernière séquence dans laque­lle Chan­tal Aker­man nous fait enfin entr­er dans la cham­bre de Jeanne au moment où cette dernière reçoit son client de la journée. Une fois la passe accom­plie, l’héroïne saisit une paire de ciseaux qu’elle avait dans la pré­cip­i­ta­tion aban­don­née sur une coif­feuse placée face au lit, et les plante vio­lem­ment dans la gorge de l’homme avant de quit­ter la pièce et de s’installer à sa table à manger, en état de choc. Aker­man a clar­i­fié à plusieurs repris­es les raisons de son acte : Jeanne a joui pen­dant sa passe avec son client de la veille, et l’ébranlement qu’a provo­qué cet événe­ment imprévu dans sa vie rou­tinière a entraîné la suc­ces­sion de cat­a­stro­phes aux­quelles nous venons d’assister. Lorsque la jouis­sance survient une sec­onde fois, Jeanne ne peut pas faire autrement que de tuer, pour éviter que le désor­dre ne s’installe encore et pour tou­jours. J’ai fait part de cette lec­ture à mes étudiant·es et elle les a choquées, en par­ti­c­uli­er à cause du plan par­ti­c­ulière­ment ambigu de l’acte sex­uel entre Jeanne et son client.

La caméra est placée au-dessus du lit où Jeanne est allongée sur le dos pen­dant que l’homme, au-dessus d’elle, se livre à sa besogne. Elle sem­ble d’abord inex­pres­sive, insen­si­ble au va-et-vient de l’homme qui est en elle. Puis sa main droite com­mence à s’entrouvrir et se refer­mer, sa tête com­mence à s’agiter ; elle plaque sa main con­tre le client, comme pour l’interrompre, le repouss­er, mais il ne bouge pas d’un iota. Elle laisse sa tête s’abattre sur le côté et sa main tente dés­espéré­ment d’agripper la cou­ver­ture dans laque­lle elle enfouit son vis­age tan­dis qu’elle laisse échap­per de pre­miers gémisse­ments. Elle com­mence à se débat­tre franche­ment, laisse échap­per un sourire qu’elle tente de con­tenir aus­sitôt et ses yeux s’écarquillent d’horreur et de sur­prise tan­dis qu’elle tente à nou­veau de décrocher ce par­a­site vis­sé à son corps. L’orgasme survient : elle plonge sa tête dans la cou­ver­ture, comme pour l’étouffer. Par l’intensité, inédite dans le film, de ses expres­sions faciales, et la frénésie incon­trôlable de ses mou­ve­ments, Del­phine Seyrig rend alors pal­pa­ble la détresse de Jeanne se débat­tant une fois de trop dans sa journée con­tre l’imprévisible inévitable : ici, la jouis­sance. Voilà en tout cas l’interprétation que j’ai livrée de la séquence dans ma thèse et à mes étudiant·es ce jour-là.

Or, pour cer­tains et cer­taines d’entre eux, l’attitude défen­sive de Jeanne, sa souf­france man­i­feste et la manière dont elle ten­tait de repouss­er son client pro­scrivaient l’emploi de ter­mes comme « plaisir » ou « jouis­sance ». À ma con­nais­sance, en 1976, aucun texte écrit sur Jeanne Diel­man, aucun entre­tien d’Akerman ne désig­nait explicite­ment cette séquence comme un viol, mais aujourd’hui, la rup­ture de con­sen­te­ment exprimée par les gestes et expres­sions faciales de l’actrice nous saute au vis­age. Une fois le mot « viol » pronon­cé, il deve­nait dif­fi­cile­ment entend­able pour mes étudiant·es que Jeanne puisse jouir alors qu’elle ne sem­blait pas con­sen­tante. Quant à l’idée qu’elle souhaitait pré­cisé­ment inter­rompre l’acte sex­uel parce qu’elle refu­sait l’orgasme, je conçois bien qu’elle ait paru improb­a­ble : dans la vie, on a plus sou­vent ten­dance à rechercher le plaisir qu’à le fuir. Je me retrou­vai dans une sit­u­a­tion déli­cate. Je ne souhaitais pas nier le ressen­ti de mes étudiant·es, d’autant plus que je perce­vais moi-même la vio­lence de ces images. Et en même temps, sans vouloir ériger les inten­tions de l’autrice en argu­ment d’autorité (après tout, Éti­enne Chatiliez est bien per­suadé qu’Agathe Cléry est un film anti-raciste), que nous restait-il pour analyser ce dénoue­ment bru­tal, une fois la piste du plaisir nié écartée du revers de la main ?

On pour­rait envis­ager Jeanne Diel­man comme une sorte de rape-and-revenge, com­pren­dre cette séquence comme l’expression lit­térale de la vio­lence patri­ar­cale subie par l’héroïne depuis le début du film, et le geste de Jeanne comme une réponse fémin­iste à son oppres­sion. Mais, comme l’a aus­sitôt fait remar­quer une autre étu­di­ante, une telle inter­pré­ta­tion n’avait pas grand sens dans l’économie du film entier. Elle parais­sait au mieux inco­hérente avec les trois heures qui précè­dent. En effet, Jeanne Diel­man (le per­son­nage) n’est pas fémin­iste : à aucun moment elle ne man­i­feste la moin­dre prise de con­science de son alié­na­tion. La délec­ta­tion vis­i­ble qu’elle exprime dans le par­fait accom­plisse­ment de ses tâch­es domes­tiques sug­gère plutôt qu’elle trou­ve une sat­is­fac­tion dans ce morne quo­ti­di­en qui nous sem­ble insouten­able : n’occupe-t-elle pas toute la deux­ième moitié du film à ten­ter de rétablir l’ordre dis­paru ? Bien sûr, envis­ager le meurtre final comme un acte rebelle d’émancipation paraît ten­tant car cette lec­ture s’accorde plus aisé­ment à notre con­vic­tion que les femmes opprimées devraient se révolter con­tre le patri­ar­cat et que toute vio­lence sex­uelle devrait être punie. Mais ce coup de force ana­ly­tique pose ques­tion. J’entends bien la réti­cence de mes étudiant·es à enten­dre asso­ciés dans la même phrase les ter­mes « vio­lence » et « jouis­sance ». Sans fein­dre d’ignorer la dureté de ce qui se joue à l’écran, com­ment toute­fois en ren­dre compte sans per­dre de vue l’œuvre elle-même ? Peut-être en accep­tant que l’on ne peut exiger qu’elle pro­duise des représen­ta­tions exem­plaires ou con­formes à la réal­ité ; et aus­si en con­sid­érant tou­jours les élé­ments qui la com­posent, aus­si prob­lé­ma­tiques soient-ils, comme les frag­ments d’un ensem­ble sig­nifi­ant à sa manière. Jeanne Diel­man (le film) est une fic­tion qui fonc­tionne selon des principes qui lui sont pro­pres, et il me sem­ble que le fémin­isme du film vient pré­cisé­ment de la manière provo­ca­trice dont il dépeint la jouis­sance comme une vio­lence pour son héroïne.

On l’a vu, le film des­sine en creux une analo­gie entre l’asservissement de la pros­ti­tu­tion et celui de la con­di­tion de mère au foy­er mais, de manière éton­nante, et sans doute con­tre-intu­itive, la pros­ti­tu­tion sem­ble con­stituer pour Jeanne une forme d’émancipation en com­para­i­son avec le remariage tant espéré par sa sœur Fer­nande. La con­ver­sa­tion tar­dive de l’héroïne et de son fils Syl­vain est assez éclairante de ce point de vue : Jeanne décrit son mariage avec son époux décédé comme la solu­tion qu’elle a choisie pour échap­per à la tutelle de ses tantes (elle a élu son pré­ten­dant mal­gré ou à cause de leur dés­ap­pro­ba­tion – « je n’ai écouté per­son­ne ») et un éventuel remariage comme une source poten­tielle de con­traintes et de perte d’autonomie (« Me réhabituer à quelqu’un d’autre… »). La pros­ti­tu­tion sem­ble pour elle un pis-aller lui per­me­t­tant au moins de con­serv­er une forme de maîtrise sur l’espace domes­tique qu’elle aurait per­du dans l’éventualité d’un nou­veau mariage. La rela­tion de Jeanne à Syl­vain est car­ac­térisée par ce même com­pro­mis entre oblig­a­tion et maîtrise : Jeanne est à la fois au ser­vice de son fils comme elle le serait d’un époux (elle le désha­bille, lui cire ses chaus­sures, lui lave son linge, passe une bonne par­tie de sa journée à pré­par­er son repas du soir), mais, s’il peut agir comme bon lui sem­ble à l’extérieur (« je n’aime pas beau­coup que tu fass­es ça », se con­tente-t-elle de dire quand il lui explique qu’il a séché son cours de sport), il est soumis à son autorité dès lors qu’il rejoint l’appartement : elle lui intime de fer­mer son livre, de sor­tir avec elle ou d’aller se couch­er sans qu’il bronche.

Jeanne n’apparaît ain­si pas tant comme une vic­time, une femme frag­ile et aliénée par sa dou­ble con­di­tion de pros­ti­tuée et de femme au foy­er, que comme une femme toute-puis­sante en sa demeure, qui s’est con­sti­tué un espace sur lequel elle a prise à l’intérieur même de son alié­na­tion. Tout est affaire de maîtrise et de con­trôle pour Jeanne Diel­man ; or, la jouis­sance, c’est tout l’inverse : un aban­don, une perte de con­trôle, le brusque rap­pel que l’existence pour­rait être davan­tage que l’accomplissement mécanique d’un pro­gramme de survie. L’orgasme, dans le sys­tème du film, ne sig­ni­fie, con­traire­ment au sens com­mun, ni le plaisir, ni l’émancipation ; il est syn­onyme de vio­lence et de destruc­tion. Dans cette per­spec­tive, que le client ignore le refus de Jeanne sem­ble le symp­tôme ter­mi­nal de la perte de con­trôle de l’héroïne sur son exis­tence plutôt que le pré­texte pre­mier du meurtre. Ce dernier relève sans doute moins de la vengeance d’une pros­ti­tuée opprimée sur son client, ou d’une femme au foy­er sur l’ordre patri­ar­cal, que d’une ten­ta­tive par l’héroïne de restau­r­er sa toute-puis­sance dans l’univers domes­tique en éradi­quant bru­tale­ment ce qui échappe à sa volon­té. Comme l’exprime Chan­tal Aker­man, l’acte meur­tri­er importe moins pour lui-même que dans la rup­ture défini­tive qu’il va néces­saire­ment engen­dr­er pour l’héroïne avec ce sys­tème car­céral qui, en la plaçant dans une agi­ta­tion per­pétuelle, lui per­me­t­tait d’oublier sa con­di­tion : « Jeanne Diel­man va com­met­tre un geste après lequel elle ne sera plus jamais la même. C’est à la fois négatif et posi­tif. Négatif parce qu’elle se retrou­vera en prison ou à l’asile. Posi­tif parce qu’elle devra com­mencer à penser. »[23] D’où ce long plan final où, le meurtre com­mis, la mère-machine peut enfin s’arrêter et, peut-être, com­mencer à rêver.

Si Jeanne Diel­man importe autant cinquante ans après sa sor­tie, c’est enfin pour ça : parce qu’il pro­pose un ciné­ma poli­tique qui n’impose pas de mod­èles mais pro­duit de la pen­sée ; qui con­tin­ue à soulever des ques­tions plutôt que d’asséner des répons­es.

Notes

Notes
↑1 Pour des raisons prob­a­ble­ment sim­i­laires, Beau Tra­vail de Claire Denis se retrou­ve para­chuté à la 9ème place du classe­ment.
↑2 Claude-Marie Tré­mois, « Chan­tal Aker­man : “à par­tir de quelques images de mon enfance” », Téléra­ma, 16 jan­vi­er 1976, p. 66‑68.
↑3 Chris­t­ian Viviani, Le Mag­ique et le Vrai : L’Acteur de ciné­ma, sujet et objet, Aix-en-Provence, Rouge pro­fond, 2015, p. 26–32.
↑4 Jacques Sicli­er, « Un film hyper­réal­iste sur l’occupation du temps (entre­tien avec Chan­tal Aker­man) », Le Monde, 22 jan­vi­er 1976, p. 15.
↑5 Thier­ry de Duve, « Les Trois Hor­loges », dans Jacque­line Aube­nas (dir.), Chan­tal Aker­man, Brux­elles, Ate­liers des Arts, Cahi­er n°1, 1982, p. 87.
↑6 R. B., « Jeanne Diel­man, 23 quai du com­merce, 1080 Brux­elles », Le Point, 26 jan­vi­er 1976.
↑7 F. F., « Jeanne Diel­man, 23 quai du com­merce, 1080 Brux­elles », L’Express, 2 févri­er 1976.
↑8 Voir à ce sujet : Mary Jo Lake­land, « The Col­or of Jeanne Diel­man », Cam­era Obscu­ra: Fem­i­nism, Cul­ture, and Media Stud­ies, vol. 1‑2, no 3–1 (3–4), été 1979, p. 216‑218.
↑9 Mar­guerite Duras, « Del­phine Seyrig, incon­nue célèbre », Vogue, 1969.
↑10 C.-M. Tré­mois, art. cit.
↑11 Lau­ra Mul­vey, « Plaisir visuel et ciné­ma nar­ratif », dans Au-delà du plaisir visuel : Fémin­isme, énigmes, cinéphilie, traduit par Flo­rent Lahache et Mar­lène Mon­teiro, Ses­to San Gio­van­ni, Édi­tions Mimé­sis, 2017, p. 33–51.
↑12 Nicole Brenez, Chan­tal Aker­man: The Paja­ma Inter­view, Vienne, Vien­na Inter­na­tion­al Film Fes­ti­val, 2011, p. 21
↑13 Même si Del­phine Seyrig s’approche trop près de la caméra, il n’y a jamais de recadrage : on n’hésite pas à lui couper la tête ou le buste ; même après sa sor­tie du champ, la caméra s’attarde un moment dans la pièce qu’elle vient de quit­ter avant de lui emboîter le pas.
↑14 La forme de coquil­lage et la con­cav­ité de ladite soupière ne man­queront pas d’évoquer les analy­ses de Lau­ra Mul­vey sur le mythe de Pan­dore.
↑15 Jacque­line Aube­nas, « News from Chan­tal. Le ter­ri­toire mater­nel et le ter­rain romanesque », dans Jacque­line Aube­nas (dir.), Chan­tal Aker­man, Brux­elles, Ate­liers des Arts, Cahi­er n°1, 1982, p. 87–99.
↑16 Voir à ce sujet Danièle Dubroux, « Le Fam­i­li­er inquié­tant (Jeanne Diel­man) », Cahiers du ciné­ma, no 265, avril 1976, p. 17‑20.
↑17 Les spec­ta­tri­ces et spec­ta­teurs atten­tifs auront néan­moins remar­qué, déjà, quelques gestes « gra­tu­its », « inutiles », qui sur­gis­sent dis­crète­ment au creux de cer­taines scènes : la tête qui se redresse, le sourire qui per­le fugace­ment sur les lèvres de Jeanne lorsqu’elle entend son fils ren­tr­er le pre­mier jour ; la façon émou­vante dont elle tord ses mains ou s’efforce de réa­juster son gilet sur sa chemise ; l’abandon avec lequel elle se brosse les cheveux avant de se couch­er, alors que le pro­gramme de la journée est presque accom­pli. Dans ces quelques moments sub­tile­ment émou­vants se des­sine soudain l’angoisse de Jeanne et le soulage­ment tem­po­raire qu’elle trou­ve dans la répéti­tion du même, dans l’ordre sans cesse retrou­vé. C’est en cela que le film, con­traire­ment à son héroïne, échappe en sour­dine au pro­gramme annon­cé – par son mys­tère aus­si, le temps de quelques ellipses énig­ma­tiques : habituées à épi­er le moin­dre détail du quo­ti­di­en de Jeanne, on en vient à se deman­der où vont Jeanne et Syl­vain tous les soirs, une fois la nuit tombée, quand il ne s’agit prob­a­ble­ment que d’une sim­ple balade diges­tive.
↑18 Scott Mac­Don­ald, « Chan­tal Aker­man on D’est, Sud and De l’autre côté », dans A Crit­i­cal Cin­e­ma 4: Inter­views with Inde­pen­dent Film­mak­ers, Berke­ley / Los Ange­les, Uni­ver­si­ty of Cal­i­for­nia Press, 2005, p. 258.
↑19 Nicole Brenez, op. cit., p. 23–24.
↑20 Jacque­line Aube­nas, « Les Femmes et le Ciné­ma », Les Cahiers du GRIF, vol. 7, no 1, 1975, p. 45‑47.
↑21 Jacques Sicli­er, op. cit., p. 15.
↑22 Ciné­ma au féminin, Un jour futur, Antenne 2, 19 avril 1975.
↑23 Claude-Marie Tré­mois, art. cit.
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Cet article reprend plusieurs passages de l’analyse du film qui figure dans ma thèse, encore non publiée, consacrée à Delphine Seyrig : Alexandre Moussa, « Je ne suis pas une apparition, je suis une femme » : Delphine Seyrig, icône du cinéma moderne, actrice insoumise, star féministe, thèse en cinéma et audiovisuel, Raphaëlle Moine (dir.), Université Sorbonne Nouvelle, 2021.