Mon­tant les march­es du Palais des fes­ti­val pour la présen­ta­tion d’Aquar­ius à Cannes, Kle­ber Men­donça Fil­ho et l’équipe du film avaient fustigé le car­ac­tère anti­dé­moc­ra­tique de l’évic­tion du pou­voir de Dil­ma Rouss­eff. Alors que le film con­naît un grand suc­cès au Brésil et que son héroïne, Car­la, est y dev­enue une fig­ure de l’in­soumis­sion, le cinéaste est revenu avec nous sur son tour­nage et sur le cli­mat poli­tique actuel de son pays.

Il est plutôt rare au ciné­ma qu’un pre­mier rôle soit tenu par une femme d’âge mûr. Est-ce que l’écriture du scé­nario d’Aquar­ius est par­tie du con­stat de ce manque ?

J’ai mon­tré le film dans plusieurs pays, et je suis très ému par les spec­ta­tri­ces de tous âges qui dis­ent se recon­naître dans le per­son­nage de Clara. Quand on fait un film, on se laisse guider par son instinct. Ce n’est qu’une fois le film ter­miné qu’on com­mence à penser à ce que l’on a fait. J’ai dit pour la pre­mière fois la semaine dernière au fes­ti­val de Toron­to que le per­son­nage de Clara est une pro­jec­tion de ma mère, morte à 54 ans d’un can­cer du sein. Je voulais imag­in­er com­ment elle serait à 65 ans, 70 ans. Pour cette rai­son, je n’ai ren­con­tré aucune dif­fi­culté à inven­ter ce per­son­nage. Je con­nais cette femme. Ce n’est bien sûr pas un doc­u­men­taire sur ma mère mais un cock­tail com­plexe de dif­férents élé­ments. Lorsque Sonia Bra­ga est arrivée dans le cast­ing, sa per­son­nal­ité a soudain apporté beau­coup au per­son­nage.

C’est bien de cela qu’il est ques­tion dans Aquar­ius : les per­son­nes dis­parais­sent, mais les objets, les lieux, à con­di­tion qu’on en prenne suff­isam­ment soin, résis­tent aux change­ments d’époque. Le pas­sage de la séquence d’anniversaire dans les années 1980 à aujourd’hui donne l’impression que l’histoire va être racon­tée par les objets, et notam­ment par la com­mode que l’on retrou­ve d’une époque à l’autre.

Cette com­mode est un meu­ble très com­mun. Sa seule spé­ci­ficité est d’appartenir à des gens et d’avoir voy­agé à tra­vers le temps, tout comme l’immeuble Aquar­ius et l’appartement qu’occupe Clara. C’est comme le mono­lithe dans 2001 : L’Odyssée de l’espace de Stan­ley Kubrick : elle est là, per­son­ne ne sait pourquoi ou com­ment elle y est arrivée. Tout comme l’album de John Lennon. Cette his­toire m’est vrai­ment arrivée : j’ai acheté à Amoe­ba Records à Los Ange­les un disque dans lequel j’ai trou­vé une coupure de jour­nal. J’ai eu l’impression de faire une décou­verte archéologique ! Je suis fasciné par l’idée que les objets se trans­met­tent d’une per­son­ne à une autre. J’ai appris récem­ment dans le jour­nal que ce mag­a­sin for­mi­da­ble allait fer­mer et qu’une tour allait être con­stru­ite à la place… Je n’ai rien con­tre le for­mat mp3, mais c’est juste un fichi­er, comme peut l’être une fac­ture d’électricité. Il n’y a rien de roman­tique à cela. Les pho­togra­phies représen­tent aus­si d’importants témoignages du passé : celles du début, puis celles que Clara regarde avec sa famille. L’un de ses neveux pho­togra­phie un por­trait de lui enfant avec son smart­phone puis s’éclaircit la peau à l’aide de Pho­to­shop.

C’est un peu ce que vous faites avec le corps de Sonia Bra­ga auquel vous avez numérique­ment retiré un sein…

Oui, c’est vrai ! Vous faites bien de point­er ma pro­pre manip­u­la­tion des images ! Cer­tains spec­ta­teurs lui ont demandé si mon­tr­er sa mam­mec­tomie avait été un choix dif­fi­cile, sans se ren­dre compte qu’il s’agit d’un effet spé­cial. Je me ques­tionne beau­coup sur le statut des images aujourd’hui : tout le monde prend sans arrêt des pho­tos avec son télé­phone, mais con­serv­er ces images exige une véri­ta­ble dis­ci­pline. Je me demande si je pour­rai faire Aquar­ius dans cinquante ans : on con­serve aujourd’hui sur des sup­ports qui seront sans doute obsolètes demain.

Vous ques­tion­nez aus­si le cadrage de ces images heureuses du sou­venir avec la présence des bonnes dans le champ.

C’est très brésilien, cette façon de pren­dre en pho­to ses enfants sans se ren­dre compte qu’on coupe la nounou à la taille ou qu’elle est floue dans l’arrière-plan. Elle n’est pas l’objet de la pho­to, mais elle y est pour­tant.

Vous cadrez le gigo­lo qui rend vis­ite à Car­la comme les domes­tiques : le pre­mier plan de lui ne monte pas plus haut que la taille et le prive d’un vis­age. Vouliez-vous créer une forme d’analogie entre lui et les bonnes, le désign­er du pre­mier coup d’œil comme un domes­tique sex­uel ?

Ce n’est pas vrai­ment en ces ter­mes que j’ai réfléchi à ce plan. Par­fois, dans les films « mas­culins » sur­git un plan qui dévoile le corps d’une femme de façon sug­ges­tive, et je me demande tou­jours pourquoi on me mon­tre ça. Je pen­sais que dans un film dont le per­son­nage prin­ci­pal est une femme, ce serait intéres­sant de faire un plan très sexy d’un homme. Je voulais résumer ce per­son­nage à sa sen­su­al­ité. J’ai eu la chance que les deux acteurs soient très respectueux l’un de l’autre et n’aient pas de prob­lèmes moraux avec cette scène : cela en a ren­du le tour­nage facile. Dans mon film précé­dent, j’ai vécu bien plus dif­fi­cile­ment ce type de scène parce qu’elle avait été très douloureuse pour l’actrice.

Vous avez par­lé de votre rap­port au genre, et notam­ment rap­proché Aquar­ius d’un siege movie. Mais des tonal­ités très dif­férentes par­courent le film. On peut même penser que vous filmez la scène où Clara flirte avec un homme dans sa voiture à un pas­tiche du teen-movie entre veufs.

Le marché s’efforce tou­jours d’identifier où ranger les films. Mais comme cinéphile, j’aime les œuvres qui résiste à ces clas­si­fi­ca­tions. J’aime pou­voir me deman­der si je suis devant une comédie ou un film d’horreur. La vie est faite d’atmosphères dif­férentes. Dans une même journée, on passe sans cesse d’un sen­ti­ment à un autre. Clara s’amuse à la soirée, danse avec un homme, et lorsqu’elle va dans sa voiture, tout devient incon­fort­able et déplaisant. C’est le type de sit­u­a­tion dra­ma­tique qui m’intéresse le plus.

Vous avez écrit non pas en pen­sant à une actrice, mais à des lieux pré­cis.

Oui, c’est exact. J’aime faire les repérages avant d’écrire, cela m’inspire. J’aime que le décor ne soit pas « truqué », que le spec­ta­teur puisse dessin­er le plan de l’appartement. J’ai tou­jours tourné en décor naturel même si l’avenue devant l’appartement est très bruyante, c’est impor­tant pour moi d’être dans un lieu réel. Mon désir pre­mier était qu’en regar­dant le film, on puisse se dire que l’on avait envie de vivre dans cet endroit. Bien sûr, cela dépend des goûts. Mais je voulais un lieu cosy, beau et con­fort­able. Mon directeur artis­tique a passé beau­coup de temps à choisir chaque meu­ble, le moin­dre acces­soire, pour ren­dre cet apparte­ment agréable comme si c’était un per­son­nage.

Pourquoi avez-vous fait appel, comme sur Les Bruits de Recife à deux chef-opéra­teurs et com­ment se fait la répar­ti­tion du tra­vail entre eux ?

C’est vrai que c’est plus cher, mais j’aime les voir tra­vailler ensem­ble. Ils adorent tous les deux les acteurs. Ça n’est pas si fréquent et c’est très impor­tant pour moi. Ils dis­cu­tent de la lumière, mais c’est Pedro Sotero qui s’en charge, tan­dis que Fab­rizio Tadeu est un cadreur et steadicamer de génie. C’est le meilleur au Brésil. Ses mou­ve­ments de caméra sont d’une immense pré­ci­sion, d’une grande flu­id­ité. La dif­fi­culté en décor naturel est de don­ner l’impression que le mou­ve­ment est naturel alors que c’est tout l’inverse qui se passe. Nous avons util­isé beau­coup de dol­ly ain­si qu’une grue qui passe de dehors à dedans.

Vous voulez par­ler du plan de nuit qui com­mence avec un cou­ple qui fait l’amour sur la plage pour se ter­min­er sur le vis­age endor­mi de Sonia Bra­ga ?

Ce plan était par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile à réalis­er, mais il donne au film l’air dont il a besoin. J’aime que, de l’intérieur de l’appartement, on puisse voir la plage, que le monde soit à portée de main. C’est une idée très évi­dente, mais qui, au Brésil, ne l’est pas tant que cela parce que toutes les fenêtres y sont pourvues de bar­reaux.

Ce rap­port entre l’intérieur et l’extérieur n’est pas seule­ment visuel dans le film, mais passe aus­si par les odeurs de merde qui incom­mod­ent Clara, le bruit de l’orgie, la cig­a­rette allumée qui tombe par sa fenêtre, etc.

Oui, tous ces élé­ments étaient présents dès le scé­nario et comp­taient beau­coup pour moi. Au mon­tage, nous avons pen­sé à rac­cour­cir le film. Les pre­mières scènes que l’on pense à enlever sont par exem­ple celle de la cig­a­rette. C’est une si petite agres­sion… mais ça reste une agres­sion, dont on ne saura jamais si elle a été jetée inten­tion­nelle­ment, si elle représente un réel dan­ger d’incendie ou si seule Car­la la voit comme une men­ace. C’est un moment minus­cule dans le film, mais auquel je tenais, parce qu’il sus­cite énor­mé­ment de ques­tions.

Le per­son­nage de Clara ne cesse de s’endormir et de se réveiller bru­tale­ment. Avez-vous tra­vail­lé la struc­ture du réc­it au mon­tage pour accentuer cette impres­sion per­ma­nente que l’on évolue dans un de ses mau­vais rêves ?

Dans les quar­ante dernières min­utes du film, la ten­sion monte, je voulais que l’on ressente qu’elle a comme des ver­tiges. Je ne voulais pas lit­térale­ment la mon­tr­er en train de titu­ber, mais plutôt que l’on ait l’impression que le film lui-même est pris d’étourdissement. La séquence avec les évangélistes en par­ti­c­uli­er a l’air réal­iste, mais pour­rait tout aus­si bien être un rêve. Nous nous sommes beau­coup demandé où plac­er ce type de séquences que j’aime beau­coup, mais qui font per­dre du rythme au film.

J’ai beau­coup aimé tra­vailler le mon­tage qui s’est déroulé sur six mois. La pre­mière dif­fi­culté a été de trou­ver sa place à la séquence de l’album pho­to. Dans le scé­nario, elle arrivait trop tard, mais au pre­mier mon­tage, je l’avais fait remon­ter bien trop tôt. Je l’avais mise avant la dis­cus­sion de Clara et ses enfants, mais ça ne mar­chait pas, car il fal­lait que l’on con­naisse mieux la famille pour arriv­er à cette séquence. La sec­onde a été la séquence des années 1980 sur laque­lle nous avons passé un mois entier. Trou­ver le rythme émo­tion­nel de la scène état le plus com­pliqué. Nous avons énor­mé­ment tra­vail­lé sur les plans de réac­tions : pen­dant le dis­cours, nous avons insisté sur le vis­age d’un per­son­nage qui écoute, sur la façon de mon­tr­er l’appartement dans ces années-là alors qu’il est bondé, qu’il y a trente per­son­nes dedans.

Le Scope, les couleur sat­urées, le zoom rangent l’image du film du côté de ces objets du passé que vous aimez.

J’aime le fait que mon film ressem­ble au monde réel. Je ne voulais rien de glam­our, ou de bril­lant. Mais je ne voulais pas non plus vers­er dans le ciné­ma-vérité. Ma référence était le ciné­ma améri­cain des années 70. Ce que j’aime par exem­ple dans Ren­con­tre du 3eme type de Steven Spiel­berg, c’est que le héros de ce réc­it fan­tas­tique est un petit employé d’une com­pag­nie d’électricité, il vit dans une mai­son typ­ique des ban­lieues améri­caines, mais tout fait ciné­ma. On est loin d’une esthé­tique du Dogme ou ce genre de démarch­es. En Panav­i­sion, même les assi­ettes sales font ciné­ma. C’est ce que j’aime énor­mé­ment dans Two Lovers de James Gray, égale­ment. Ce n’est pas parce que l’on filme un petit apparte­ment qu’il faut le filmer petite­ment. Il ne faut pas ajouter du réal­isme au réal­isme. Pour ren­dre absurde l’expertise du marché qui juge l’appartement de Clara vétuste, il fal­lait que le spec­ta­teur ait envie d’y vivre.

La résis­tance de Clara face à un marché immo­bili­er tout puis­sant sus­cite la colère ou l’incompréhension de ceux qu’elle ren­con­tre, en par­ti­c­uli­er de la jeune généra­tion. On peut y voir un remake inver­sé et dés­espéré d’un film de Frank Capra : dans Vous ne l’emporterez pas avec vous, le refus d’un vieil homme de ven­dre son ter­rain à un richissime pro­prié­taire déclen­chait une vague de sol­i­dar­ité dans son quarti­er. Clara, elle, est prise pour une vieille folle égoïste.

Ce qui est drôle c’est que la con­science sociale qui fait défaut aux per­son­nages se retrou­ve à l’extérieur du film. Depuis sa sor­tie au Brésil, Clara est dev­enue une héroïne, le sym­bole de cette idée de résis­tance, d’affirmation de voix diver­gentes. Depuis quelques années, les Brésiliens se sont mis à penser de la façon dont le marché leur impose de le faire. Cela m’irrite au plus haut point. J’ai l’impression d’être dans Inva­sion Los Ange­les de John Car­pen­ter. Cela devient même inquié­tant poli­tique­ment, car si on ne se con­forme pas au dis­cours dom­i­nant, on est pointé du doigt comme étant com­mu­niste. Il existe en ce moment un vrai cli­mat de crim­i­nal­i­sa­tion de la cul­ture. Les cinéastes sont regardés d’un mau­vais œil parce qu’ils reçoivent de l’aide publique. Lors de la présen­ta­tion d’Aquar­ius à Cannes, l’équipe et moi avons protesté forte­ment con­tre ce que nous qual­i­fions de coup d’État. Le bruit médi­a­tique que cela a pro­duit a ren­for­cé l’hostilité envers le milieu artis­tique au point que per­son­ne ne sait ce qui va advenir dans les prochaines années.