Après Les Bruits de Recife et Aquar­ius, Kle­ber Men­donça Fil­ho con­tin­ue d’ausculter, cette fois par le prisme du doc­u­men­taire, les évo­lu­tions de sa ville natale et l’influence qu’elle exerce sur son œuvre. Il conçoit dans cette per­spec­tive une forme de bric et de broc où se retrou­vent pêle-mêle pho­togra­phies con­tem­po­raines, archives, vidéos super 8, home movies, ain­si que des extraits de ses pro­pres films. Dans la pre­mière par­tie, focal­isée sur l’ap­parte­ment que le cinéaste habite depuis son ado­les­cence, un même salon devient tour à tour un décor de ciné­ma, filmé en pel­licule dans les années 1980, et un lieu de con­vivi­al­ité récem­ment pho­tographié à l’IPhone : seules les spé­ci­ficités tech­niques (grain, con­trastes, etc.) de ces frag­ments épars per­me­t­tent d’en devin­er l’époque. En super­posant ces séquences sans tran­si­tion, Men­donça Fil­ho explicite toute­fois ce qui les dif­féren­cie : d’un plan à un autre, les habi­tants vieil­lis­sent ou dis­parais­sent, ne lais­sant der­rière eux que les « fan­tômes » du titre. Le plus impor­tant d’entre eux est sans doute celui de sa mère, anci­enne pro­prié­taire de ces murs, dont la mort pré­maturée des suites d’un can­cer donne une nou­velle portée biographique au per­son­nage de Sonia Bra­ga dans Aquar­ius. L’émotion sus­citée par ces séquences n’empêche cepen­dant pas le film de tomber çà et là dans des lieux com­muns sur le ciné­ma comme puis­sance d’immortalisation. Qu’il filme le chien des voisins, présent dans Les Bruits de Recife et décédé peu de temps après le tour­nage, ou la ville des années 1960, aujourd’hui rasée, Kle­ber Men­donça Fil­ho se présente comme le garant d’une mémoire idéal­isée, au risque de recréer une ver­sion figée et fan­tas­mée de la ville de son enfance.

Cet auto­por­trait, non dénué de com­plai­sance, se fait plus net dans la sec­onde par­tie. Dès qu’il se con­cen­tre sur les salles de ciné­ma du cen­tre-ville, Men­donça Fil­ho délaisse la mélan­col­ie des pre­mières min­utes pour livr­er un énième dis­cours sur l’importance d’Hitchcock ou du grain du 35mm. Cette vision passéiste et sélec­tive – il par­le de la fer­me­ture des salles his­toriques comme d’une fatal­ité, ne pré­cisant pas que Recife en compte tou­jours une dizaine – devient même réac­tion­naire lorsqu’il évoque le ciné­ma Sao Luiz dont il assure la pro­gram­ma­tion. Icon­isée comme le dernier bas­tion d’une époque révolue et regret­tée (une démarche déjà au cœur d’Aquar­ius et de Bacu­rau : le vil­lage comme l’appartement y étaient des reliques du passé et des « zones à défendre » face au rouleau-com­presseur libéral), la salle art-déco est même qual­i­fiée « d’église » où l’on se « met à genoux devant les maîtres ». Rat­trapée par un dis­cours mal­gré lui lit­térale­ment con­ser­va­teur, la beauté floutée des pre­mières min­utes se retrou­ve ain­si gâchée par cette vision du ciné­ma rigide et per­son­nifiée par un Mon­sieur loy­al se rêvant en unique passeur d’un bon goût pous­siéreux.