Le triste pal­marès con­coc­té par les jurés du dernier fes­ti­val de Cannes ne doit pas faire oubli­er que la com­péti­tion comp­tait des propo­si­tions vigoureuses et revig­o­rantes. Pour nos envoyés durant la man­i­fes­ta­tion, Aquar­ius (sec­ond long métrage de Kle­ber Men­donça Fil­ho après Les Bruits de Recife) était de ces films remuants, pas seule­ment pour la pous­sière du tapis rouge, sur lequel l’équipe du film a bran­di de petites affich­es où était inscrit « Un coup d’É­tat a eu lieu au Brésil »[1].

Fable politique

Bor­dant une avenue dev­enue chic, l’im­meu­ble « Aquar­ius » donne sur le front de mer de la ville de Recife ; il con­siste en une sorte d’an­tiq­ui­té puisque les pro­mo­teurs s’adon­nent ici avec avid­ité à la spécu­la­tion, laque­lle passe par la destruc­tion de tels ves­tiges, et une hausse sen­si­ble du nom­bre d’é­tages comme des tar­ifs. Clara, une élé­gante femme d’une soix­an­taine d’an­nées, anci­enne jour­nal­iste musi­cale, y coule ses jours. Mais pas des jours tran­quilles puisqu’elle est la dernière à résider dans un édi­fice com­plète­ment vide, refu­sant fer­me­ment toute propo­si­tion, même avan­tageuse, du pro­mo­teur immo­bili­er. Soit peu ou prou le sché­ma nar­ratif bien con­nu de la fable de la dig­nité du petit con­tre le grand méchant pour­ri – le pour­risse­ment, de la chair et du bâti, étant par ailleurs, sans en dire trop, un motif struc­turant le film de part en part, filant la métaphore du can­cer, dans une allé­gorie où ne réside pas la force du film, sinon celle, fidèle au ciné­ma de genre, de la fran­chise tran­chante de sa charge poli­tique.

Aquar­ius tra­vaille avec Les Bruits de Recife dans une rela­tion franche et directe, avec ce présent reposant sur des couch­es de mémoire remon­tant en sur­face, comme un flu­ide s’in­fil­trant par de mul­ti­ples trouées. Mais quand le précé­dent fonc­tion­nait sur une cir­cu­la­tion – entre les espaces, intérieurs comme extérieurs, d’un quarti­er ; entre ses habi­tants – façon mosaïque, Aquar­ius est beau­coup plus sta­ble, presque séden­taire, et surtout cen­tré sur un seul per­son­nage qui veille sur un lieu unique, l’ap­parte­ment dans l’im­meu­ble qui donne le titre au film. Comme dans Les Bruits de Recife, la référence – par­faite­ment assumée par Kle­ber Men­donça Fil­ho – à John Car­pen­ter s’im­pose. On est en présence d’un ter­ri­toire dis­puté par dif­férentes forces, dont cer­taines invis­i­bles qui le hantent, se dis­putant sa pos­ses­sion tan­dis que veille la fig­ure du(des) gardien(s). Mais quand chez Car­pen­ter la peur s’in­fil­tre jusqu’à l’in­térieur du ter­ri­toire défi­ni (par exem­ple The Thing ou Assaut), Kle­ber Men­donça Fil­ho, con­traire­ment à ce qui se tra­mait dans Les Bruits de Recife, délim­ite un espace qui en est préservé. Clara n’a pas peur, jamais.

Refuges intérieurs

Kle­ber Men­donça Fil­ho ne refuse pas de men­er au bout la fic­tion qu’il a instau­ré, ce qui tend à nor­malis­er quelque peu le film dans son dernier mou­ve­ment. Mais on retient surtout qu’a­vant cela il emprunte un chemin com­plexe, pas­sion­nant. Le tra­jet débute par une matière archivis­tique (des pho­togra­phies en noir et blanc retraçant l’his­toire urbaine de Recife), pour s’ar­rimer ensuite à un pro­logue situé en 1980. Le temps d’une virée sur la plage où le partage d’un joint et d’une chan­son de Queen fait se dandin­er la voiture dans laque­lle, cheveux courts stig­ma­ti­sant un can­cer récent, se trou­ve Clara avec des amis. Puis dans une joyeuse fête de famille célébrant Tante Diana, une femme au cré­pus­cule de sa vie. Inter­vient une pre­mière trouée tem­porelle : la vieille dame digne dont les petits enfants réci­tent la belle vie, d’un coup d’œil sur une com­mode, se sou­vient secrète­ment d’étreintes sex­uelles vigoureuses et pas­sion­nées vécues sur ce meu­ble. Dès cette amorce, la mise en scène excelle à faire vivre une géo­gra­phie sen­ti­men­tale, famil­iale et sociale, par le biais d’une coupe et d’un rac­cord, d’un zoom ou d’un recadrage, des direc­tions des regards, de vari­a­tions sonores con­nec­tant les êtres entre eux, et ces derniers avec les lieux.

Cet épi­logue dis­tille une somme d’af­fects : amoureux, fil­i­aux, cul­turels, poli­tiques, sonores (la musique sera tout du long autre chose que sim­ple­ment elle-même, agis­sant à la fois comme une mémoire et une matière vital­istes). Même si le film ne le dit pas explicite­ment, cette fête en 1980 dans une famille que l’on devine éduquée, assez aisée et aux idées pro­gres­sistes est cernée par le con­texte de la dic­tature mil­i­taire qui s’est étirée au Brésil de 1964 à 1985. Ces sphères intimes (l’habita­cle de l’au­to­mo­bile puis l’ap­parte­ment) sont autant de ter­ri­toires sem­blables à des refuges ; la joie qui se déploie à l’in­térieur con­jure l’hos­til­ité extérieure, une façon d’a­gir que Clara con­servera dans cet espace préservé sous plusieurs formes tout le long du film. Le temps d’un sai­sis­sant fon­du enchaîné, on retrou­ve Clara, de nos jours, dans le même apparte­ment donc, où reposent désor­mais les sédi­ments d’une mémoire affec­tive. Le lieu en est plein, au sens pro­pre (dis­ques et livres, autant de sup­ports matériels à cette mémoire) et au fig­uré (la somme immatérielle des sou­venirs). Après ce pro­logue, le film est ensuite parsemé de révéla­tions, pas au sens de coups de théâtre mais d’élé­ments qui comblent cette ellipse d’une trentaine d’an­nées et nour­ris­sent ain­si le per­son­nage – le veu­vage pré­coce, les enfants et petits-enfants, un voy­age « égoïste » qui l’éloigna des siens deux ans durant.

Valeurs de la mémoire et du présent

La force d’Aquar­ius, dans la con­ti­nu­ité des Bruits de Recife, est sa façon de tra­vailler le temps non comme une don­née linéaire et hor­i­zon­tale mais comme une matière ver­ti­cale, se déploy­ant en pro­fondeur par des con­nex­ions secrètes. D’où la dimen­sion hal­lu­ci­na­toire – bien aidée par la mise en scène, sans cesse inven­tive et jamais for­cée – d’une réal­ité tou­jours inquiétée, dont l’air est habité par le passé, avec une authen­tique mais sub­tile dimen­sion fan­tas­tique. Les don­nées tem­porelles sont con­tra­dic­toires, il y a la part bien­faitrice qui rem­plit les êtres de ce qu’ils furent et sont, mais aus­si la part la plus trag­ique et vio­lente, bien sou­vent col­lec­tive, tout par­ti­c­ulière­ment la mémoire de l’esclavage dont les échos se per­pétuent au présent dans les espaces (un cours d’eau mar­quant sur la plage, comme une cica­trice dans la ville, une fron­tière sociale aus­si dis­crète que vio­lente) et les corps – le jeune pro­mo­teur pro­pret faisant remar­quer à Clara son teint quelque peu mulâtre, tan­dis que sa domes­tique est mar­quée par un métis­sage (elle est “presque” blanche) qui pour­rait témoign­er d’un droit de cuis­sage des « maîtres ».

Aquar­ius ne porte pas sur la perte et le regret, sa force est de ne pas se sat­is­faire d’une mélan­col­ie polie mais de s’ar­rimer tout autant à la valeur du présent. Le com­bat de Clara est autant mené au nom de la fidél­ité au passé qu’à une néces­sité vitale par­faite­ment con­tem­po­raine — ce côté com­bat­if con­tre l’inique sem­ble pressen­tir l’in­quié­tante dérive dans laque­lle le Brésil est actuelle­ment engagé. Cette néces­sité du présent passe autant par une sor­tie en boite de nuit entre copines (un seg­ment old teen movie à la fois drôle et touchant) que la con­ju­ra­tion d’un tapage noc­turne malveil­lant par la com­mande à domi­cile d’un escort boy. Aquar­ius con­tient une néces­sité con­tem­po­raine plus directe­ment idéologique ; en 1980 con­tre l’inique on dan­sait, de nos jours les loups ont remisé les treil­lis et se mon­trent fausse­ment polis. Ce n’est pas une rai­son pour baiss­er la garde, il s’ag­it bien pour Clara de ne pas céder un pouce de ses ter­ri­toires, con­crets comme abstraits. Ain­si l’héroïne campe de mul­ti­ples dimen­sions du poli­tique, de la plus explicite (le rap­port au social, à l’altérité) à des niveaux plus sym­bol­iques, dont ceux pas­sant par un corps amputé d’un sein qui clame son droit à la jouis­sance.

Notes

Notes
↑1 Ceci pour dénon­cer la des­ti­tu­tion de la prési­dente Dil­ma Rouss­eff, effec­tive depuis le 31 août. Par ailleurs, le film avait été dans un pre­mier temps inter­dit aux moins de 18 ans, avant de se fix­er sur l’âge à 16 ans — ce qui demeure digne d’une mesure de rétor­sion.