Après D’une langue à l’autre et Langue sacrée, langue par­lée, Nurith Aviv com­plète avec Traduire son explo­ration des facettes de la langue hébraïque. D’une langue à l’autre (2004) évo­quait les dif­fi­cultés de l’ap­pren­tis­sage néces­saire de l’hébreu mod­erne, garant d’i­den­tité com­mu­nau­taire, par les nou­veaux citoyens de l’É­tat d’Is­raël dont ce n’é­tait pas la langue mater­nelle. Langue sacrée, langue par­lée (2008) soule­vait la ques­tion de la dou­ble dimen­sion de l’hébreu, langue morte sacral­isée depuis deux mille ans, et pour­tant bien vivante et séculière depuis les travaux d’Eliez­er ben Yehoudah à la fin du XIXe siè­cle. Sans doute le dernier volet du “dossier”, Traduire fait un peu office de symétrique de D’une langue à l’autre, puisqu’il s’in­téresse aux obsta­cles ren­con­trés par les tra­duc­teurs pour retran­scrire dans des mots étrangers les sub­til­ités de la lit­téra­ture hébraïque.

Suiv­ant fidèle­ment la même “charte” adop­tée au pre­mier film, Traduire est avant tout un aligne­ment de points de vue d’ac­teurs du monde entier sur la ques­tion qui l’anime. Chaque inter­ven­tion est découpée de la même façon. D’abord, un trav­el­ling ou un panoramique expose l’en­vi­ron­nement où vit l’in­ter­venant. Puis, un plan fixe cadre celui-ci se ten­ant à l’emplacement de la mai­son le plus représen­tatif du film (le seuil dans D’une langue à l’autre, la bib­lio­thèque dans Langue sacrée, langue par­lée, ici la pièce de tra­vail avec une fenêtre don­nant bien à voir l’ex­térieur). Suit enfin la prise de parole pro­pre­ment dite, non spon­tanée mais claire, pré­cise et sans fior­i­t­ures, découpée en deux ou trois longs extraits inin­ter­rom­pus où l’in­ter­locu­teur n’in­ter­vient jamais. De temps à autre, des petites séquences enrichissent l’il­lus­tra­tion de la piste ouverte dans le film, tels les extraits de films d’archives dans Langue sacrée, langue par­lée, ou les lignes de poèmes réc­itées dans Traduire.

Ouvrir des fenêtres

On voit vite où la réal­isatrice veut en venir, et sur la longueur, son sys­tème accuse quelques scories tan­dis qu’il avance vers un résul­tat cer­tain. Si les plans de présen­ta­tion ne cachent guère leur sens (dans Traduire, les bureaux et les fenêtres évo­quent le tra­vail pour offrir au monde l’essence de la lit­téra­ture), elles ten­dent d’un seg­ment à l’autre, à force de répéti­tion de ce sens, à devenir une mécanique d’il­lus­tra­tion redon­dante dont on se dit qu’elle n’a finale­ment guère d’autre util­ité que celle d’aér­er le film. C’est d’au­tant plus sen­si­ble dans Traduire qu’A­viv s’y tient plus stricte­ment que dans les deux épisodes précé­dents à cette mécanique-là. Reste que la déco­ra­tion mise à part, la démarche n’en touche pas moins juste in fine : ouvrir des fenêtres aux pris­es de parole, laiss­er libre cours à la mul­ti­plic­ité des apports sur les usages d’une langue qui se révèle de même, à divers points de vue, riche et mul­ti-dimen­sion­nelle jusqu’à l’ab­strac­tion (l’évo­ca­tion des midrashim est bien élo­quente sur ce point). Les témoignages jamais redon­dants se fondent naturelle­ment en un kaléi­do­scope qui fait de la langue un per­son­nage dif­fi­cile­ment sai­siss­able, mais bien vivant au tra­vers de ceux qui la pra­tiquent, et finale­ment cap­ti­vant. Ce à quoi, d’une cer­taine façon, répond en écho le beau choix d’A­viv de n’avoir comme point de vue que l’ou­ver­ture sans entrav­es à ceux de ses inter­locu­teurs — non par neu­tral­ité paresseuse ou par dis­sim­u­la­tion hyp­ocrite, mais par con­fi­ance dans la per­ti­nence des éclairages sub­jec­tifs apportés au sujet. Une qual­ité et une sincérité d’é­coute qu’on aimerait ne pas voir se per­dre dans l’é­tat actuel du ciné­ma doc­u­men­taire.