Nurith Aviv en a peut-être fini avec la langue hébraïque — à tra­vers sa cap­ti­vante trilo­gie D’une langue à l’autre, Langue sacrée, langue par­lée et Traduire. Mais quant à la langue tout court, en tout cas celle des textes sacrés, la réal­isatrice con­tin­ue de creuser ce sil­lon, fidèle à son idée de mise en valeur de la trans­mis­sion orale d’un héritage.

La forme est légère­ment dif­férente, mais l’idée est stricte­ment la même soutenue par Aviv dans ses films précé­dents. Sa caméra, à rebours d’un cer­tain préjugé du doc­u­men­taire qui voudrait qu’elle suive des pistes, qu’elle furète à la recherche de la vérité, n’est pas vouée à aller au-devant de ce qu’elle cherche, mais à rit­u­alis­er une invi­ta­tion au témoignage et à l’é­coute. D’un témoignage à l’autre, c’est avec une immuable vari­a­tion de régimes — cepen­dant adap­tée à la per­spec­tive par­ti­c­ulière de ce film — que l’im­age présente chaque inter­venant, esquisse son con­texte, recueille sa parole à l’ex­clu­sion de toute autre : pho­tos d’archive, trav­el­ling latéral vers un arrière-plan éclairant pour affich­er son nom et sa per­spec­tive du sujet, images de la per­son­ne marchant à tra­vers un paysage qui lui sied, et bien sûr le témoignage filmé. Si la méth­ode pour­ra paraître aride, mécanique et rétive à toute inspi­ra­tion de cinéaste, elle est pour­tant tournée vers une ines­timable qual­ité doc­u­men­taire : la fidél­ité à la vérité du sujet. C’est qu’une fois admis le dis­posi­tif de présen­ta­tion — léger et jamais imposant, seuls les témoignages, oraux mais aus­si visuels par les atti­tudes des témoins, finis­sent par sub­sis­ter pour con­stituer la chair du film. Aviv conçoit ses doc­u­men­taires comme des écrins où la matière — la langue héritée et par­lée, ce qu’on en dit — peut se révéler dans toute sa com­plex­ité his­torique, artis­tique et humaine.

Un cadre et une porte

Le point de départ de ce nou­veau film con­cerne les annonces relatées dans les livres sacrés des reli­gions monothéistes, annonces faites par la parole divine à des futures mères (Hagar qui enfan­ta Ismaël, Sarah qui mit au monde Isaac, Marie qui don­na nais­sance à Jésus). Sept femmes d’hori­zons divers com­mentent, cha­cune à leur manière (l’une d’elles a même pré­paré son texte sur une tablette qu’elle con­sulte devant la caméra) ces pas­sages, leur tran­si­tion par plusieurs langues qui en ont façon­né les nuances, la réso­nance qu’ils ont eue avec leurs vies per­son­nelles. De son cadre ini­tial (l’évo­ca­tion savante de l’écri­t­ure des livres sacrés), le film éclate alors pour touch­er à la notion d’im­age religieuse, au pou­voir du verbe écrit ou par­lé comme vecteur de la pen­sée, aux légen­des per­son­nelles que cha­cun se fab­rique avec ces mots hérités de la tra­di­tion. Ain­si, une nou­velle fois, le dis­posi­tif d’ar­rière-plan pen­sé par Aviv, déjouant le préjugé d’une illus­tra­tion austère, ouvre-t-il la porte à l’ex­pres­sion d’un savoir spé­ci­fique comme une manière d’embrasser le monde.