La pra­tique de la langue, telle que filmée par Nurith Aviv à sa manière tou­jours aus­si rigoureuse qu’ou­verte, sem­ble ne jamais devoir finir de témoign­er du monde au-delà de ses ter­mes. Avec Sign­er, la cinéaste trou­ve encore une zone d’in­con­nu pour y lancer sa méth­ode, puisque sa matière est cette fois une langue de minorités par­mi les minorités : la langue des signes, ou plus pré­cisé­ment les langues des signes pra­tiquées en Israël. Car on appren­dra que, mal­gré les travaux de nor­mal­i­sa­tions nationales, un ter­ri­toire comme celui-ci peut accueil­lir ou génér­er plusieurs langues des signes, et celles-ci évoluer et se mélanger entre elles pour en for­mer d’autres, au gré de l’his­toire migra­toire du pays, et des degrés de com­mu­ni­ca­tion et de sépa­ra­tion entre les com­mu­nautés de sourds ; et que même l’art peut s’emparer pour ouvrir de nou­velles per­spec­tives de lan­gage.

En fil­igrane, le film laisse lire le sens para­dox­al qu’of­fre l’ex­is­tence de telles langues. Faites pour main­tenir le lien des sourds entre eux (même au-delà d’autres fron­tières inter-com­mu­nau­taires, comme en témoigne un cou­ple mixte inter­rogé) et avec le monde dom­iné par les “enten­dants”, leur divi­sion en “cel­lules” lin­guis­tiques ne se ren­con­trant pas tou­jours met en évi­dence les frac­tures dess­inées par les his­toires nationales et régionales. Pour Nurith Aviv, par­courir le pays sur la piste de son film (et le parse­mer per­tinem­ment de plans de paysages défi­lant), c’est arpen­ter un ter­ri­toire com­prenant plus de fis­sures intimes qu’on nous le mon­tre habituelle­ment (ces images trop bien admis­es d’un Israël dis­puté entre Juifs et Arabes). Et il y a de la beauté dans ce voy­age et ces moments auprès des pra­ti­quants et chercheurs de ces langues : c’est que l’ou­ver­ture totale du regard de la cinéaste invite le nôtre à franchir, à notre tour, la fron­tière que l’écran met entre nous (que nous soyons enten­dants ou sourds) et le sujet. Peut-être plus encore que dans des films comme Langue sacrée, langue par­lée ou Traduire, Sign­er accorde une atten­tion équili­brée entre la pra­tique quo­ti­di­enne et les con­sid­éra­tions théoriques sur les langues. L’im­age nous rend témoins d’échanges sans mots où l’on s’in­téresse aux gestes des mains et des vis­ages, à leurs per­son­nal­ités (une mère et sa fille sig­nant à des rythmes dif­férents), aux efforts de deux langues des signes dif­férentes mais voisines de com­mu­ni­quer entre elles. Et le qua­si-silence invite lui aus­si à l’at­ten­tion, au point que les sons de gorge ou ambiants (on enten­dra des traîne­ments de pieds) réson­nent comme des par­a­sites ren­dant les scènes encore plus vivantes. Telle est, en quelque sorte, la sig­na­ture du ciné­ma de Nurith Aviv : sous la rigueur des principes, laiss­er le regard embrass­er ces décryptages a pri­ori con­fi­den­tiels mais révéla­teurs du monde.