C’est quoi, être jeune ? À cette ques­tion impos­si­ble, Michel Gondry apporte la meilleure réponse qui soit : être jeune, c’est être un et plusieurs, c’est se réin­ven­ter en per­ma­nence, c’est être insai­siss­able. The We and the I pour­suit un tra­vail amor­cé avec Block Par­ty et dévelop­pé par­tielle­ment dans Soyez sym­pas, rem­bobinez : immer­sion totale dans l’Amérique cool ver­sant hip-hop old school, où les modes d’ex­pres­sion (musique, ciné­ma, vidéo, SMS) vari­ent et mutent sans arrêt mais con­ver­gent vers un seul et même point, la com­mu­nauté. Léger en apparence, The We and the I se cache der­rière ses faux airs de teen movie malin pour mieux émou­voir : un beau et grand petit film.

Dès les pre­mières min­utes, The We and the I rap­pelle les pre­mières heures de Spike Lee et l’un de ses films les moins con­nus, qui aurait pu prêter son titre à celui-ci : Get on the Bus. La cloche a son­né, ça sig­ni­fie que la rue est à eux. Que la joie vienne ? Rien n’est moins sûr : eux, ce sont les ado­les­cents d’un lycée du Bronx qui vien­nent de ter­min­er leur année sco­laire et mon­tent dans le bus qui les ramèn­era chez eux pour la dernière fois avant les vacances d’été. Brouha­ha, chahut, vannes : l’am­biance se veut décon­trac­tée mais char­rie son lot d’an­goiss­es et de rancœurs. Une jeune fille qui avait mys­térieuse­ment dis­paru depuis plusieurs semaines refait sur­face, inex­plic­a­ble­ment affublée d’une per­ruque. Une autre, obsédée par l’or­gan­i­sa­tion de sa soirée d’an­niver­saire, se grat­te la peau pour con­jur­er le stress. Les mecs les plus grandes gueules se révè­lent plus sen­si­bles qu’il n’y paraît, et les filles les plus fleurs bleues sont moins tartes que l’on pour­rait s’y atten­dre… Il y a longtemps que le ciné­ma et la télévi­sion, friands de per­son­nages ado­les­cents, ont su dépass­er les vieux stéréo­types pour bross­er des por­traits com­plex­es d’adultes en devenir. The We and the I va un peu plus loin. Le ver­nis doc­u­men­taire n’oc­culte pas la fic­tion : plus vrais que nature, les lycéens n’en sont pas moins des per­son­nages éminem­ment romanesques, tous por­teurs de secrets que Michel Gondry révèle sans effets, au gré des arrêts mar­qués par le bus. Chaque per­son­nage porte le prénom du comé­di­en qui l’in­car­ne, le film entier sem­ble con­sti­tué de longs moments d’im­pro­vi­sa­tion et pour­tant, la fic­tion est partout : écrit à six mains, le scé­nario dis­paraît der­rière la mise en scène incroy­able­ment vivante du cinéaste.

Bus Party

Qua­si­ment inté­grale­ment filmé dans un bus, The We and the I n’é­touffe jamais : la caméra vire­volte de per­son­nages à d’autres, qui de toute façon ne tien­nent jamais en place, tou­jours occupés à aller se bous­culer, se chamailler, se séduire, par­fois se détru­ire. Ce que filme Gondry, c’est une micro-société en mou­ve­ment, une com­mu­nauté lit­térale­ment en route vers un avenir incer­tain, entière­ment con­tenue dans cet espace neu­tre et à con­stru­ire, à définir, à s’ap­pro­prier. Le film débor­de de l’én­ergie de ses per­son­nages et de son cinéaste, dont la pas­sion pour les cul­tures urbaines (hip-hop, arts graphiques, mode…) n’a jamais été aus­si bien employée : moins oppor­tuniste que dans Block Par­ty, moins gad­get que dans Soyez sym­pas, rem­bobinez, elle est ici par­faite­ment cohérente avec son sujet. Mais ce qui touche une fois de plus chez Gondry, c’est ce regard si juste, si peu con­de­scen­dant sur une généra­tion et une cul­ture si éloignées de lui. C’est dans la rup­ture déchi­rante d’un cou­ple d’a­dos gays, dont l’ef­froy­able matu­rité déchire le cœur ; c’est dans les rêves d’un grand dadais aux traits d’Apol­lon qui, après avoir tour­men­té la moitié des pas­sagers du bus, baisse la garde devant un type qu’il a ignoré toute l’an­née. L’hu­mil­ité arti­sanale de Gondry a sou­vent agacé ses détracteurs, mais elle fait ici et plus que jamais sa force : avec trois fois rien, le réal­isa­teur met en scène un monde qui n’ex­iste déjà plus, une jeunesse qui a déjà du plomb dans l’aile et apprend, le temps d’un tra­jet en bus qui passe de la fin d’une époque au début d’une autre, que la vie peut char­ri­er son lot de tragédies. On ne l’avait pas vu venir, et pour­tant, Michel Gondry signe ici son plus beau film.