Sur le papi­er, la ren­con­tre entre le cinéaste-bricoleur Michel Gondry et l’u­nivers du célèbre roman de Boris Vian, truf­fé d’in­ven­tions visuelles, avait de quoi sus­citer une cer­taine curiosité. Le résul­tat s’avère prob­lé­ma­tique et bour­sou­flé, pas tant sur le plan strict de l’adap­ta­tion, que d’un effet de sur­chauffe per­ma­nent insuf­flé par la volon­té d’être à la hau­teur de la poésie sur­réal­iste et onirique du roman.

Il y a finale­ment peu de choses à reprocher à Michel Gondry sur ce coup-là. Le choix de situer son adap­ta­tion dans un Paris con­tem­po­rain, qu’il parsème ici et là d’une patine rétro, per­met de cap­tur­er avec justesse une pos­si­ble relec­ture « bobo » du roman de Boris Vian. En saupoudrant le tout d’une touche car­toonesque et car­ton-pâte, il pro­duit un sem­blant de bizarrerie qui suf­fit à déplac­er la diégèse dans un monde par­al­lèle qui serait à la fois le nôtre et un autre, et l’en­globe d’une dimen­sion orwelli­enne, qui voudrait que le réc­it s’écrive mal­gré les per­son­nages, presque à leur insu, sai­sis­sant leur inquié­tude face à l’é­coule­ment inex­orable du temps. Col­in et Chloé, per­son­nages finale­ment assez com­muns et indéfi­nis dans le roman, sont tout naturelle­ment incar­nés par deux têtes qui nous sont famil­ières (Romain Duris et Audrey Tautou), représen­ta­tions passe-partout du jeune cou­ple fringant et mignon. Le ter­rain fut donc pré­paré avec vig­i­lance, mais voilà, il fal­lait bien dépass­er le stade de la bluette fan­tai­siste et incon­séquente, don­ner un peu de poids à la démarche, au risque de pass­er pour le sali­gaud qui aurait saboté ce roman tant adoré.

Et c’est là que le bât blesse. Délais­sant au pas­sage toute la dimen­sion cru­elle insuf­flée par Vian à un univers dont l’ar­bi­traire con­stitue une source de désar­roi et d’in­quié­tude dif­fuse, Gondry se lance dans une entre­prise dont on perçoit assez vite la dimen­sion ron­ron­nante. Une forme d’ex­ci­ta­tion un brin hys­térique gagne con­stam­ment le film, qui tente à grand ren­fort de gags et d’ef­fets visuels de créer des acci­dents qui le feraient sor­tir de ses gonds, alors que ceux-ci ne font que con­forter une ten­dance à l’épuise­ment et à la surenchère. Comme si Gondry, pour se prévenir de la richesse visuelle et digres­sive du roman, avait engen­dré une machine ayant pour seul but et jus­ti­fi­ca­tion une débauche esthé­tique, un ver­nis qui cache, para­doxale­ment, un manque cri­ant d’in­spi­ra­tion. Si l’on y ajoute une util­i­sa­tion intem­pes­tive de la musique, on obtient un film haras­sant dont le réc­it est sans cesse par­a­sité par une course effrénée, celle qui pousse Gondry à vouloir se mesur­er à l’ex­ubérante imag­i­na­tion de Boris Vian. Depuis cette per­spec­tive imposée au spec­ta­teur, ce pré­ten­du com­bat de titans accouche d’une souris bien grasse.