« Au début, je voulais appel­er mon film Unre­al, mais mon pro­duc­teur m’a dit que Real c’é­tait mieux – vous allez voir le film, à vous de juger ce qui est real et ce qui est unre­al. » C’est en ces ter­mes que Kiyoshi Kuro­sawa est venu présen­ter son dernier film à Paris. S’il n’est pas sur­prenant que le réal­isa­teur touche-à-tout s’aven­ture sur les ter­res déjà bien con­nues par ailleurs du doute sur la réal­ité d’un film[1], cette nou­velle ori­en­ta­tion de son style intrigue. Sorte de cousin alour­di de Kairo, Real sem­ble avant tout se con­tenter d’ex­plor­er son con­cept, au détri­ment de toute réap­pro­pri­a­tion du monde. Comme si Kuro­sawa, pour­tant auteur d’un diag­nos­tic au triste pes­simisme sur la san­té du monde, choi­sis­sait de s’en détourn­er au prof­it d’une lec­ture plus ludique.

Ghost Director

Lorsque sa com­pagne fait une ten­ta­tive de sui­cide, alors que rien ne le lais­sait présager, Fuji­ta est dévasté. Aus­si, lorsqu’on lui pro­pose de faire par­tie d’une expéri­ence visant à pénétr­er dans le sub­con­scient de la jeune femme pour la sor­tir du coma, se lance-t-il dans l’aven­ture. Mais le monde mor­bide des man­gas que dessi­nait la jeune fille com­mence de pénétr­er le quo­ti­di­en de son com­pagnon, même lorsqu’il est « débranché ». Dès lors, la ques­tion se pose : qu’est-ce qui est réel ? La mul­ti­plic­ité des niveaux de réal­ité per­met à Kuro­sawa d’al­tern­er plusieurs styles visuels : on retrou­ve, ain­si, les han­tis­es angois­sées de Kairo ou de Ret­ri­bu­tion, avec des per­son­nages nébuleux, omniprésents à la lisière du champ de vision, ou des scènes d’hor­reur plus effrayantes par leur soudaineté que par leur apparence même. Kuro­sawa va égale­ment créer des tableaux sur­réal­istes, de paysages incer­tains baignés de brume aux réu­nions de famille fan­tômes. Par­fois, les intu­itions graphiques du réal­isa­teur, soutenues par la par­ti­tion grinçante de Kei Haneo­ka, sus­ci­tent réelle­ment le fris­son, et le sen­ti­ment que le réel se délite sous nos yeux.

Montagnes russes

Ces moments for­mi­da­bles évo­quent les images les plus oppres­santes orchestrées par le réal­isa­teur, qui con­stituent les points d’orgue de ses films les plus pes­simistes : Kairo, Cure, Charis­ma, Ret­ri­bu­tion… Toute une œuvre au ser­vice d’une per­cep­tion déli­cate­ment illus­trée d’un monde où le lien social cède, douce­ment, le pas à un isole­ment mor­tifère. Dans Real, cepen­dant, ces moments ter­ri­bles sur­gis­sent inopiné­ment, au fil d’un réc­it qui con­stitue, de l’aveu même du réal­isa­teur, sa deux­ième adap­ta­tion d’un scé­nario qu’il n’a pas écrit lui-même (le pre­mier ayant été la série télévisée Shokuzai). Kuro­sawa serait-il pris­on­nier de ce scé­nario, inca­pable d’en pos­séder le rythme ? Tou­jours est-il que le film s’a­chem­ine entre force et faib­lesse, au fil d’un réc­it qui oscille entre le très con­venu et le par­faite­ment sur­prenant. Avec ses pics for­mi­da­bles et ses longues plaines nar­ra­tives, Real perd pour­tant de sa cohérence, de la mécanique nar­ra­tive implaca­ble qu’on asso­cie à Kiyoshi Kuro­sawa. Le titre Unre­al eut donc bien mieux con­venu, pour ce con­te fan­tai­siste et macabre, qui ressem­ble à une pause ludique dans la fil­mo­gra­phie de son auteur.

Notes

Notes
↑1 Que ce soit dans les mag­is­traux Papri­ka, Aval­on ou La Rose pour­pre du Caire, ou dans le plus lit­téral Incep­tion.