Pour l’éternité dresse le por­trait d’une human­ité en crise dans un monde où tout sem­ble aller de tra­vers, jusqu’aux lignes obliques par­courant régulière­ment le cadre. Les êtres appa­rais­sent unis par une même expéri­ence de la vio­lence – de la cru­ci­fix­ion du Christ au meurtre com­mis par un anonyme – et de l’échec, dont témoigne aus­si bien la défaite d’une armée que la panne de car­bu­rant d’un auto­mo­biliste. Le film mêle ain­si scènes de la vie quo­ti­di­enne et seg­ments his­toriques, à tra­vers une suc­ces­sion de vignettes indépen­dantes en dépit de quelques réson­nances (une plante que l’on arrose, un vol d’oiseau dans le ciel). Isolés par la struc­ture nar­ra­tive, les per­son­nages sont égale­ment éloignés par leur dis­po­si­tion au sein de plans larges com­posés, qui les place aux extrémités opposées d’une pièce, ou les sépare par des élé­ments de décor (un bureau, un comp­toir de bar ou de vente) et des acces­soires (un fau­teuil roulant). Pris­on­niers de leur soli­tude, ils demeurent sourds au dés­espoir de l’autre, à l’image du pas­sager d’un bus qui intime à son voisin de taire sa tristesse ou du psy­cho­logue démis­sion­naire préférant attrap­er son bus plutôt que d’aider un patient en détresse. Les per­son­nages se tour­nent alors vers le spec­ta­teur, leurs mono­logues face caméra réson­nant comme d’ultimes appels à l’aide.

Ressen­tir de l’empathie pour ces fig­ures de per­dants n’est pour­tant pas chose aisée, tant la rigid­ité des cadres, les couleurs bla­fardes, les décors sophis­tiqués à l’extrême ou encore le jeu atone des acteurs corsè­tent l’émotion. Si cette mise en scène froide et dés­in­car­née est réchauf­fée par quelques touch­es plus légères, à l’image de la danse entamée par un groupe d’adolescentes ou du cou­ple cha­gal­lien sur­volant une ville depuis le ciel, cela ne suf­fit pas à dis­siper une forme de las­si­tude que la voix-off de la nar­ra­trice illus­tre par­ti­c­ulière­ment bien. Pure­ment descrip­tive et util­isée de manière sys­té­ma­tique – qui plus est sous une forme iden­tique débu­tant à chaque fois par « j’ai vu » –, celle-ci finit à la longue par s’essouffler. Les frag­ments qui com­posent le film se révè­lent par ailleurs assez iné­gaux : cer­tains mérit­eraient d’être pour­suiv­is (tel ce per­son­nage de prêtre ayant per­du la foi) tan­dis que d’autres sem­blent dis­pens­ables, notam­ment celui de la femme au talon cassé ou du jeune homme « qui n’avait pas encore trou­vé l’amour », que ce soit par leur extrême brièveté ou leur car­ac­tère redon­dant.