On avait vu Nous, les vivants, en 2007, fresque absurde dans laque­lle le sens comique exac­er­bé et grinçant de Roy Ander­s­son, fai­sait face au pathé­tique le plus mor­dant. Nous voyons aujourd’hui Une his­toire d’amour sué­doise réal­isé en 1969 – objet ciné­matographique intri­g­ant, ense­mencé déjà par les prob­lé­ma­tiques à venir (le bur­lesque, le cynisme, l’humour noir), mais dans lequel par­ticipe aus­si l’innocence amoureuse de Pär et Anni­ka, tout en fraîcheur et en gra­cil­ité.

Pär est venu voir son grand-père à la mai­son de repos. Il a quinze ans, une moto, un blou­son et des airs de caïds que déjouent un sourire franc et des yeux rieurs – quel est donc l’enfant qui se meut dans ce corps de jeune adulte ? Anni­ka est venu voir sa tante Eva. Elle a un grand cha­peau à tur­ban, un chien, une robe dans le vent. L’espace d’un instant, lors d’un buf­fet cam­pag­nard, leur regard se croise. Tout est dit, tout se tient dans ce régime dra­ma­tique, ténu et droit : il a suf­fit de quelques plans pour que Roy Ander­s­son relève la gageure de la scène de pre­mière vue et nous racon­te le mou­ve­ment amoureux, ter­ri­ble­ment sim­ple, de deux êtres qui se voient et sem­blent se recon­naître. Mon­tage pré­cis, alter­nance de champ con­tre-champ, chas­sé croisé des regards : la caméra, ser­rée en gros plan sur les vis­ages d’Annika et de Pär, capte tout, par petites touch­es pré­cis­es et fortes, et des­sine les con­tours émus d’une pre­mière ren­con­tre.

On a rarement vu un tel effet de réal­isme, une telle coïn­ci­dence émo­tion­nelle entre les per­son­nages et la sit­u­a­tion dra­ma­tique. Le désir, la honte, l’innocence, par­fois la souf­france, se con­cré­tisent dans l’évidence des sit­u­a­tions. Rien n’est out­ré, tout se jus­ti­fie. Le style tranché et net, d’une justesse impa­ra­ble, fait penser à Pialat ; l’univers visuel, styl­isé par une lumière douce, à un autre film sué­dois qui traitait égale­ment de l’amour de deux ado­les­cents : Moni­ka. Comme dans le film de Bergman, les deux ado­les­cents se sous­traient à la médi­ocrité du monde pour pou­voir vivre leur amour. Pen­dant ce temps les adultes offrent sou­vent le spec­ta­cle pitoy­able et grinçant de gens englués dans leur étroitesse d’esprit. Alors que l’on fête l’écrevisse dans la mai­son de cam­pagne des par­ents de Pär, le père d’Annika, com­mer­cial raté, cherche à refour­guer un fri­go. Le ton monte. Les masques tombent : cha­cun est un peu le clown grimé de son voisin ou le miroir défor­mant de son pro­pre échec.

Les ado­les­cents d’un côté, les par­ents de l’autre. L’amour, la vie, l’innocence, face à la honte, le désœu­vre­ment et l’échec. Les tableaux sont forte­ment typ­i­fiés – et il est aisé de sen­tir que la car­i­ca­ture devien­dra plus tard un des out­ils dra­ma­tiques de Roy Ander­s­son. Mais dans Une his­toire d’amour sué­doise, on se prête au jeu de cette alter­nance, de ce va-et-vient oscil­lant entre inno­cence juvénile et dés­espérance adulte, car il nous donne envie de croire en Pär, Anni­ka, et leur amour frag­ile qui éclate à l’écran comme une pre­mière fois.