Dans Phoenix, Chris­t­ian Pet­zold s’at­taque avec finesse à un sujet des plus déli­cats : le retour à Berlin d’une déportée d’Auschwitz. Si le film ne porte pas un titre homonyme, comme Yel­la et Bar­bara, il développe encore une fois une fig­ure cen­trale de son œuvre, celle de la sur­vivante. Lais­sée pour morte dans les cen­dres d’Auschwitz, Nel­ly en émerge défig­urée par une balle, et seule rescapée de sa famille. Elle doit alors avoir recours à une pre­mière trans­for­ma­tion, une « recon­struc­tion faciale » qui lui con­fère un nou­veau vis­age, proche de celui qu’elle avait, mais pas tout à fait le même. Anci­enne chanteuse, Nel­ly souhaite retrou­ver son mari pianiste, John­ny, et renouer avec sa vie d’an­tan. Une amie lui révèle alors qu’il aurait joué un rôle dans son arresta­tion par les nazis deux ans plus tôt, ce qu’elle nie. Lorsqu’elle retrou­ve enfin John­ny, celui-ci ne voit en elle qu’un sosie de sa femme qu’il croit morte aux camps, et voit là l’oc­ca­sion de touch­er son héritage : il lui pro­pose alors de se faire pass­er pour elle, et con­tre toute attente, elle accepte sans lui révéler sa véri­ta­ble iden­tité. Il la trans­forme en son pro­pre dou­ble dans un jeu ver­tig­ineux d’aveu­gle­ment et de duplic­ité mêlés.

Mélodrame allégorique

Adap­té du roman Le Retour des cen­dres de l’écrivain français Hubert Mon­teil­het dont une par­tie seule­ment de la trame nar­ra­tive est reprise, le film brouille les pistes dès le départ. Com­mençant sur fond de jazz enfumé, le film sem­ble emprunter le chemin du film noir lorgnant vers le film d’hor­reur avec quelques scènes qui évo­quent les Yeux sans vis­age de Georges Fran­ju, prend ensuite des allures de film his­torique pour enfin bas­culer dans le mélo­drame qui donne finale­ment au film sa tonal­ité majeure.

En effet, le film se con­cen­tre rapi­de­ment sur la rela­tion ambiguë entre les deux con­joints et l’aveu­gle­ment qui les sépare. Nom­breux sont les plans en huis clos qui met­tent en face à face les deux per­son­nages qui se dévis­agent, repous­sant la vérité cri­ante en détour­nant le regard. Le film reste pour­tant tout en retenue à l’im­age du per­son­nage de Nel­ly qui fait le choix du secret. Si le réal­isa­teur n’a pas l’in­ten­tion de faire un film his­torique sur le retour des camps[1], il cherche à évo­quer par le biais de cette his­toire d’amour impos­si­ble le trau­ma­tisme et le mutisme de l’Alle­magne d’après-guerre vis-à-vis des camps. C’est en tirant sur les cordes sub­tiles du mélo­drame que Pet­zold et son coscé­nar­iste Harun Faroc­ki parvi­en­nent à faire accepter au spec­ta­teur ce qui pour­rait pass­er pour des invraisem­blances scé­nar­is­tiques car le déni des deux per­son­nages est tel qu’il frôle l’ex­cès : com­ment John­ny ne peut-il pas recon­naître sa femme et com­ment Nel­ly peut-elle refuser de voir la trahi­son de son mari ? John­ny, en Pyg­malion, la refaçonne à l’im­age de sa femme, plan­i­fi­ant les retrou­vailles qu’il a à la fois refusées et fan­tas­mées, exacte­ment à la manière de Scot­tie avec le per­son­nage de Madeleine/Judy dans Ver­ti­go auquel Phoenix est égale­ment un hom­mage vibrant.

Un fantôme revient à la vie

Par ailleurs, le réal­isa­teur attache beau­coup d’im­por­tance à la tra­jec­toire per­son­nelle de Nel­ly qui représente la lutte des sur­vivants pour retrou­ver goût à la vie. Défig­urée, vidée (elle ne cesse de répéter « Je n’ex­iste plus. »), elle refuse dans un pre­mier temps d’ac­cepter la mon­stru­osité de la trahi­son de son mari. Puis en se réap­pro­pri­ant sa per­son­nal­ité sous le regard aveu­gle de John­ny, Nel­ly rede­vient elle-même tout en s’é­man­ci­pant. Dans le but de dépein­dre cette vital­ité, son corps est de tous les plans, la caméra suiv­ant tout du long sa sil­hou­ette. D’abord à dis­tance respectueuse et sou­vent de dos, puis cap­tant à l’aide de gros plans tou­jours plus nom­breux sa renais­sance vers une féminité retrou­vée et un avenir encore incer­tain. C’est son per­son­nage qui apporte petit à petit de la couleur dans ce réc­it cam­pé dans un Berlin d’après-guerre détru­it et fade (qui appa­raît peu car Pet­zold n’est pas dans la sim­ple recon­sti­tu­tion his­torique). De blond délavé, Nel­ly (re)devient splen­dide brune. Depuis cinq films, Pet­zold pour­suit ain­si son obses­sion avec le corps et le vis­age sub­til de sa muse. La mag­nifique Nina Hoss incar­ne dans tous les sens du terme ce per­son­nage, pas­sant d’un corps défig­uré, nerveux et fan­toma­tique à une pléni­tude sen­suelle retrou­vée, cul­mi­nant dans son chant du cygne et la reprise de la sub­lime chan­son de Kurt Weill, «Speak Low», évo­quant la fugac­ité de l’amour et clô­tu­rant avec un goût amer cette trou­blante his­toire. Car si les cica­tri­ces restent vis­i­bles, la fin ouverte du film laisse plan­er l’e­spoir de voir les généra­tions futures bris­er cette céc­ité et regarder, même si la vue est un peu floue.

Notes

Notes
↑1 Pet­zold déclare en inter­view qu’on ne peut racon­ter Auschwitz, citant volon­tiers la fameuse cita­tion du philosophe alle­mand Theodor Adorno qui ques­tionne la pos­si­bil­ité d’écrire un poème après Auschwitz.