Une fois par mois, Par­al­lax regarde le ciné­ma d’aujourd’hui en miroir de celui d’hier. Ce mois-ci, le trou­ble iden­ti­taire au cœur du récent Miroirs n°3 de Chris­t­ian Pet­zold rap­pelle celui de La Route de Sali­na (1970), film mécon­nu signé Georges Laut­ner.

Si le nom de Georges Laut­ner, asso­cié à ses innom­brables col­lab­o­ra­tions avec Michel Audi­ard, fleure bon le « ciné­ma de papa », sa fil­mo­gra­phie pléthorique com­prend au moins un curieux con­tre-exem­ple. La Route de Sali­na, copro­duc­tion ital­i­enne sor­tie entre les fran­chouil­lards Le Pacha et Laisse aller… c’est une valse !, évoque l’atmosphère de Zabriskie Point et les sail­lies plas­tiques du gial­lo. Pas de vieux gang­sters à l’horizon mais un jeune hip­pie, Jonas (Robert Walk­er Jr.), per­du au milieu de la pam­pa améri­caine[1], qui trou­ve refuge chez Mara (Rita Hay­worth, dans l’un de ses derniers rôles), mère esseulée pen­sant retrou­ver dans ce vagabond son fils Rocky, dis­paru qua­tre ans aupar­a­vant.

Ce con­cept d’un incon­nu venant occu­per, dans une mai­son isolée en bord de route, une place vacante dans une famille brisée cor­re­spond à celui de Miroirs n°3, dernier film en date de Chris­t­ian Pet­zold. Au désert cal­i­fornien suc­cède la cam­pagne alle­mande, et à Jonas le per­son­nage de Lau­ra (Paula Beer), que recueille après un acci­dent de voiture Bet­ty, endeuil­lée par le récent décès de sa fille. Comme La Route de Sali­na, Miroirs n°3 repose sur une série d’ambiguïtés : qui prof­ite de qui entre la mère soli­taire et son hôte, piégée dans un rôle d’enfant de sub­sti­tu­tion ? Et dans quelle mesure Mara et Bet­ty – bien que cette dernière sem­ble plus clair­voy­ante – sont-elles dupes de l’identité de leur invité ? Le trou­ble s’épaissit à l’arrivée d’autres mem­bres de la famille : dans La Route de Sali­na, Bil­lie (Mim­sy Farmer), la sœur de Rocky, fait mine de recon­naître son frère, pour ne pas con­trari­er Mara ; Richard et Max, le mari et le fils de Bet­ty dans Miroirs n°3, croient d’abord leur mère folle avant de s’accommoder du quatuor recom­posé.

Les deux films diver­gent à l’endroit des « cou­ples » que for­ment Jonas et Bil­lie d’une part, Lau­ra et Max de l’autre, dont les rela­tions, tis­sées au fil d’escapades dans la nature, suiv­ent une ligne de crête entre fra­ter­nité et séduc­tion. Se des­sine l’ombre d’un inces­te, qui devient l’objet prin­ci­pal de La Route de Sali­na, focal­isé sur la posi­tion mal­saine et inten­able occupée désor­mais par Jonas, à la fois « fils » de Mara et amant de sa fille. Pet­zold, de son côté, tue dans l’œuf tout soupçon – à peine Lau­ra et Max com­men­cent-ils à se rap­procher que ce dernier la repousse. Ce qui pour­rait pass­er pour une timid­ité de la part du scé­nario, reléguant cette piste sul­fureuse à l’état d’esquisse, révèle l’ambition de Pet­zold : plutôt que de tranch­er sur la nature exacte des rap­ports entre les pro­tag­o­nistes, le film, main­tenant une cer­taine sobriété, entend mul­ti­pli­er les pos­si­bles. La mai­son de Bet­ty ressem­ble ain­si tour à tour à un foy­er chaleureux, à une prison dorée, à la scène d’une vam­piri­sa­tion entre Bet­ty et Lau­ra, à un théâtre de fan­tômes…

La Route de Sali­na s’engouffre quant à lui dans ce sil­lon plus incon­fort­able, dila­tant le temps par des gros plans et des zooms lanci­nants pour creuser un sen­ti­ment de déliques­cence. Les deux films, assez lit­térale­ment, jouent des musiques dif­férentes : le film de Laut­ner est scan­dé par des morceaux de rock pro­gres­sif (emprun­tés à Jethro Tull ou com­posés pour l’occasion par Christophe et le groupe Clin­ic) visant une forme de transe basée sur des rythmes hyp­no­tiques, tan­dis que la com­po­si­tion éponyme de Mau­rice Rav­el résonne régulière­ment dans Miroirs n°3, comme pour accom­pa­g­n­er autant de vari­a­tions autour d’un même canevas. Le film de Pet­zold donne l’impression, en guise de con­clu­sion, de se dis­siper douce­ment, refer­mant la par­en­thèse mys­térieuse com­posée par le film à la faveur d’un effet de boucle (la répéti­tion d’un plan issu de l’introduction). La Route de Sali­na cul­mine à l’inverse dans un flash­back aux images sur­ex­posées – il s’agit de faire la lumière sur une vérité som­bre et enfouie – révélant l’inceste qui liait Bil­lie au véri­ta­ble Rocky. Chaque film affirme ain­si sa sin­gu­lar­ité : si Pet­zold priv­ilégie une stase doucereuse tra­ver­sée d’intrigues embry­on­naires, son loin­tain prédécesseur s’enfonce sans ménage­ment dans la pein­ture de plus som­bres pul­sions.

Notes

Notes
↑1 Ajou­tons à l’étrangeté du film le mic­mac de son ancrage géo­graphique. L’action y a été déplacée de Sali­na, bour­gade du Kansas où se déroule le roman d’origine de Mau­rice Cury, à Sali­nas, située sur la côte cal­i­forni­enne, et le film a été tourné dans les îles Canaries. Les voix anglo­phones des comé­di­ens prin­ci­paux ayant été dou­blées, on entend dans ces États-Unis fac­tices du français et de l’espagnol.