Tout est affaire de chiffres dans la ville du jeu. Vous avez par­ié sur le 11, mais pas sur le 12? Alors vous préfér­erez sans doute jouer le 13. Vous pensez que le 12 était plus réus­si que le 11? Peut-être serez-vous alors légère­ment déçu par le 13. Enfin, si vous êtes un fan incon­di­tion­nel de la roulette soder­berghi­enne, nul doute que vous apprécierez les dernières escro­queries hautes en mil­lions de Dan­ny Ocean. Car de la recette, seule change l’équa­tion: — Cather­ine Zeta-Jones — Julia Roberts = Al Paci­no. Inutile de se deman­der s’il faut s’en réjouir ou non: au bout du compte, Ocean’s 13 n’est ni meilleur, ni moins bon que les précé­dents. Incom­pa­ra­ble car totale­ment iden­tique. Sous les sun­lights de Vegas, on peut bien chang­er les chiffres gag­nants: rien ne se trans­forme, tout se ressem­ble.

Spi­der-Man 3, Shrek 3, Pirates des Caraïbes 3, Ocean’s 13, Har­ry Pot­ter 5, Hos­tel 2, Les Qua­tre Fan­tas­tiques 2… L’imag­i­na­tion des scé­nar­istes améri­cains serait-elle en berne cet été? Si oui, la crise dure depuis longtemps: car pour avoir des 3, il faut avoir eu des 2. Et sans doute aus­si, prévoir des petits 4, 5, 6, etc. La mode assez récente des sequels (de mémoire de cinéphile, il n’y a pas eu de Nais­sance d’une nation 2 ou de Cit­i­zen Kane, le retour, quoique l’idée pour­rait être drôle) n’a qu’un maître mot: le prof­it, à la barbe et au nez du spec­ta­teur indul­gent et con­som­ma­teur, qui en rede­mande mais finit quand même par plus ou moins se lass­er d’être pris pour un benêt. Aux États-Unis, les 3 ne car­ton­nent pas aus­si bien au box-office que leurs grands frères. Mais car­ton­nent quand même. C’est dire que le block­buster à épisode unique est un con­cept tué dans l’œuf.

Le tal­ent et la per­ver­sité de Soder­bergh rési­dent dans la manière dont il abor­de la prob­lé­ma­tique de la suite. Vous avez aimé Ocean’s Eleven, remake réus­si de L’In­con­nu de Las Vegas ? Alors, pourquoi s’embêter à inven­ter un scé­nario orig­i­nal? Refaisons le même film, à quelques dif­férences près (le méchant n’est plus Andy Gar­cia, mais Al Paci­no, et Dan­ny Ocean veut venger un ami et non récupér­er sa femme). La for­mule? Une heure pour la pré­pa­ra­tion com­plexe du «casse du siè­cle», tou­jours plus hénau­rme (en l’oc­cur­rence, ruin­er un casi­no le jour même de son ouver­ture en faisant gag­n­er tous les joueurs), et le casse du siè­cle lui-même, avec force rebondisse­ments de plus en plus prévis­i­bles (ne vous fiez pas à ce qu’on vous dit, c’est sûre­ment autre chose) et appari­tions en guest-star (on vous dit pas qui c’est, puisque ce n’est pas dans le générique).

Et quoi qu’on en dise, ça marche. D’abord parce que la fine équipe est tou­jours dia­ble­ment séduisante et que tout le monde aime les super héros et les gen­tle­men cam­bri­oleurs, même si on ne com­prend pas la moitié de ce qu’ils dis­ent (pour repren­dre une réplique du film, c’est sans doute parce qu’on est pas encore vrai­ment passé à l’ère numérique). Ensuite parce que Soder­bergh est un fin cinéphile, qui aime citer ses références pour mieux les détourn­er (on se sou­vient du récent The Good Ger­man, hom­mage aux films noirs des années 1940). La ver­sion orig­i­nale de Ocean’s Eleven était un film de copains, voué à célébr­er la bande du Rat Pack, com­posée des plus grandes célébrités des 50’s: Sina­tra, Dean Mar­tin, Peter Law­ford, Sam­my Davis Jr et Shirley MacLaine. Ocean’s Eleven et ses suites ont le même objec­tif: con­sacr­er le nou­v­el Hol­ly­wood et les amis de Soder­bergh, Clooney, Brad Pitt et Matt Damon, tous pro­duc­teurs des uns et acteurs chez les autres. Ocean’s Twelve était le point cul­mi­nant de cette cama­raderie on screen, les clins d’œil prenant sou­vent le pas sur le scé­nario: ain­si Julia Roberts jouant le rôle d’une femme faisant sem­blant d’être Julia Roberts et prise en fla­grant délit de men­songe par Bruce Willis (le vrai). Moins foutraque, et donc moins drôle, Ocean’s 13 lim­ite le sec­ond degré à quelques répliques à peine audi­bles sous l’é­pais man­teau de la frime: on retien­dra surtout le «Tu devrais te pos­er et avoir des enfants» de George Clooney à Brad Pitt, ou les con­fi­dences plaisam­ment hors de pro­pos des deux stars sur leurs femmes absentes.

Comme tous les films à suite, à quelques excep­tions nota­bles, les Ocean’s risquent fort d’épuis­er la for­mule. La crédi­bil­ité même de la série s’en ressent déjà: on ne sait pas trop bien ce qu’Al Paci­no fait dans cette galère, à part clon­er l’Andy Gar­cia d’Ocean’s Eleven (seuls les fans du Par­rain III com­pren­dront l’al­lu­sion). Soder­bergh, c’est du foutage de gueule qui s’as­sume, à l’im­age même de la ville qu’il célèbre, Las Vegas: impres­sion­nant et glam­our, mais prodigieuse­ment vain. Il serait temps de s’ar­rêter là, et de pass­er à la caisse.